2. Sur les remparts

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Après avoir pris congé de la Comtesse, Sizel rejoignit le reste de sa famille qui se préparait avant de partager la table du Comte pour le dîner.

Nonamé se reposait dans l’une des chambres et Sizel trouva Emée assise devant la cheminée en train de repriser un accroc dans son manteau. Elle s’assit dans le fauteuil qui lui faisait face, et se mit à contempler le feu.

  • Qu’est-ce qui t’occupe l’esprit soeurette ?

Emée n’avait pas levé les yeux de son ouvrage.

  • La Comtesse a cru reconnaître un mot en haut scandinien en apercevant les tatouages de Nonamé.
  • Et ?

Sizel fronça les sourcils avec une moue exaspérée.

  • Ça me semble pourtant évident ! Ça pourrait être un indice sur son passé !

Sa sœur poursuivit tranquillement sa couture, sans un mot. Sizel se leva vivement en poussant un soupir très audible, et commença à faire les cents pas.

  • Ca c’est passé très vite. Nonamé avait retiré sa chemise. Elle n’a pas pu en voir plus, parce qu’elle a détourné la tête… pudeur ridicule.

Le ton provocateur de Sizel avait fait mouche. Emée la regarda courroucée ce qui arracha un sourire satisfait à sa sœur.

  • J’ai proposé à la Comtesse qu’elle puisse revoir ses tatouages.
  • Tu en parles comme d’une tapisserie. C’est à Nonamé de décider ce qu’il veut faire. Peut-être qu’il ne veut rien connaître de son passé…

Sizel se rassit en face de sa sœur, avec un nouveau soupir.

  • C’est ce que m’a dit la Comtesse.

Emée hocha la tête, un sourire au lèvre, que Sizel qualifia mentalement de suffisant. Elle cherchait une remarque cinglante pour avoir le dernier mot, mais son regard fut attiré par un mouvement derrière la porte de Nonamé.

Elle se leva, toqua légèrement sur le panneau de la porte qu’elle poussa doucement, pour découvrir le garçon debout derrière, le regard apeuré. Immédiatement, Sizel se retrouva projetée au soir du drame, quand elle avait rejoint Nonamé dans sa chambre pour se cacher des hommes d’Alderic. Pour lutter contre la tristesse qui lui serrait le coeur, elle le prit dans ses bras et murmura à son oreille :

  • Tu as tout entendu ?

Il hocha la tête sans bruit, le visage contre son épaule. Elle sentait les battements de son cœur cogner contre sa propre poitrine. Elle s’écarta doucement de lui.

  • Alors tu sais ce que je vais te demander. C’est à toi de choisir. Mais… Si nous comprenions mieux ce que nous fuyons, nous aurions plus de chance de nous en sortir…

Il la fixait, de ces regards intenses propres aux enfants. Il ne dit rien. Elle laissa le silence s’étirer, immobile, de peur de précipiter une réponse qu’elle ne voulait pas entendre. Au bout d’un moment, il finit par prendre la parole, tout en la fixant.

  • Je montrerais mon dos à la Comtesse. Pour Iael et Soaz, pour ta famille, et pour toi.

Sa voix tremblait. Sizel pouvait entendre la peur qui serrait la gorge de Nonamé.

Loin de la dissuader, cela renforça sa conviction que la clé était inscrite dans ses chairs, même s’il ne s’en souvenait plus. Elle le prit à nouveau dans ses bras et colla son front contre le sien, faisant le serment silencieux de le libérer de ses fantômes.

Lorsqu’elle s’éveilla le lendemain, elle était résolue à trouver le plus rapidement possible la Comtesse. Mais à sa grande déception, elle n’eut pas l’occasion de la croiser.

Kastelrénan baignait dans une effervescence fébrile. Au déjeuner, Pitlovis devait être de retour. Si ce n’était pas le cas, le pire était à venir.

Sizel préférait ne pas y penser.

Le repas devait être servi à treize heure, mais il fut repoussé d’une heure. Officiellement, car l’imposant gigot n’était pas encore assez cuit. Mais dans les couloirs, les domestiques chuchotaient que le Comte était descendu lui-même en cuisine pour le demander bien cuit.

Quand on lui raconta la scène, Sizel eut un élan de tendresse pour le vieil homme, qui tentait de plier le destin à sa volonté, sans en avoir l’air.

Mais finalement, il fallut bien bien passer à table.

Tous les convives prirent place dans un silence pesant. La chaise vide destinée à Pitlovis, rappelait la menace qui pesait sur le jeune homme.

Ils commencèrent à manger, pour ceux qui réussissaient à feindre la faim, à l’unique son des couverts dans les assiettes.

Tout à coup, la porte de la salle s’ouvrit en grand, et Pitlovis fit son entrée, fracassante, en criant :

  • Et bien ?! M’a t-on fait mander en urgence, sans me laisser le temps de me changer, pour me faire assister à un sinistre déjeuner ?!

Il avait cloué de stupeur l’assemblée.

  • Ma chère maman, il est vrai que vous avez une mine affreuse ! Ne devriez-vous pas être au lit, vous qui êtes à l’article de la mort d’après mon père ? ajouta-t-il d’un ton facétieux.
  • Oh Pit ! Quel soulagement de te voir ici ! s’écria sa mère en se levant pour le prendre dans ses bras.

Le reste des convives se leva à son tour pour saluer le nouvel arrivant avec effusion. Puis chacun reprit sa place, et le jeune homme s’installa, emplissant l’espace et l’atmosphère de sa présence.

  • Sizel, mes amis, je suis heureux de vous savoir en sécurité chez mon père !

Et se tournant vers ce dernier :

  • Mais pourquoi m’avoir envoyé cet express, alors que ma mère se porte à merveille, ce dont je me réjouis évidemment !
  • Tu as pu constater notre soulagement de te voir arrivé ici sain et sauf. La missive que tu avais confiée à nos invités a disparu et nous avions nos raisons de penser qu’elle avait été interceptée par le Duc. Tu n’as eu aucune difficulté à quitter le palais ?
  • Aucune. Erwin a semblé surpris que je parte aussi soudainement, mais il a souhaité un prompt rétablissement à maman.
  • Peut-être nos peurs étaient-elles infondées, peut-être la lettre a-t-elle été perdue sur la route, tenta la Comtesse.

Sizel affiche une mine pincée avant d’intervenir :

  • J'aimerais, comme vous, croire à cette hypothèse. Mais celle d’Aela qui subtilise le courrier me semble plus que probable.
  • Je reconnais bien là ton animosité envers cette pauvre Aela, Sizel, la taquina Pitlovis.
  • Tu ne trouves pas étrange que le Duc ne se soit pas plus ému que cela de ton départ alors que nous venions juste de lui filer entre les doigts ?, rétorqua-t-elle, imperturbable.
  • Je rejoins Sizel. Peut-être que le Duc vous a laissé partir, sachant pertinemment où vous alliez, pour ne pas éveiller nos soupçons. renchérit Klézée.
  • Si c’est le cas, il a raté son coup…, ricanna Pitlovis.

Mais il avait perdu un peu de sa belle assurance.

  • Quelles que soient les manigances d’Erwin, nous sommes à l’abri à Kastelrénan, conclut le Comte.

Klézée fit une moue désapprobatrice, ce qui n’échappa pas à Sizel. Mais le moment était mal choisi pour sonder le fond de la pensée de son amie. Elles en parleraient plus tard. Elle brûlait aussi de s’entretenir avec Pitlovis des derniers événements, mais pour le moment, le cœur était à la fête, malgré un gigot bien trop cuit.

C’est naturellement qu’il s’approcha d’elle quand tous les convives se levèrent pour vaquer à leurs occupations.

  • Alors, Noble Dame, que pensez-vous de mon futur domaine ?

Il avait posé la question avec beaucoup d’emphase et elle y sentit une ironie à peine dissimulée. Elle lui répondit sur le même ton taquin :

  • A votre image, il ne cesse de me surprendre.

Il partit d’un rire sonore et l’invita à la suivre pour une balade sur les remparts.

Un vent frais balayait le chemin de ronde, presque désert, si ce n’est quelques sentinelles en faction. Sizel éprouvait une joie profonde à marcher épaule contre épaule avec le jeune homme. Leur séparation avait été de courte durée, mais maintenant qu’il était là, elle mesurait combien il lui avait manqué.

Mais alors qu'ils passaient au niveau d'un jeune garde, Pitlovis s'arrêta pour échanger avec lui. La jeune femme n’arriva pas à déterminer la nature de leur relation mais elle sentit immédiatement qu'elle était de trop. Elle s’éloigna de quelques mètres, tentant de refouler la pointe de jalousie acide qui lui égratignait le cœur.

Elle s’accouda au mur et laissa son regard se promener en bas des rempart à la recherche d’une diversion pour se changer les idées. Dans la cour en contrebas, Klézée était en train d’échanger des passes d'armes avec un homme d'une trentaine d'années. Solidement bâti, le cheveux blond, elle l'identifia comme le second du capitaine des gardes, un certain Roanen.

La maîtresse d'armes s'était déjà entraînée avec lui la veille et en avait parlé à Sizel avec beaucoup de chaleur. Elle semblait le tenir en grande estime, chose rare de la part de son amie. A se demander s'il ne fallait pas y voir un peu plus que le simple respect que se portaient les gens d’armes.

Un courrier vint interrompre la joute, et Sizel en profita pour jeter un œil vers Pitlovis. Elle eut l'impression qu'il avait touché la main du garde, mais peut-être était-ce une vue de son esprit.

Elle reporta son attention dans la cour et détailla le courrier qui attendait une réponse. Elle était trop loin pour bien voir son visage, mais quelque chose dans sa posture et ses gestes lui donnait la conviction qu’elle l’avait déjà rencontré.

Finalement Pilovis vint s'accouder à ses côtés, son épaule effleurant la sienne. Ce contact la tira de ses pensées.

Elle haussa un sourcil interrogateur à son intention qu'il éluda d'un clin d'œil avant de lui demander de lui narrer tout ce qu'il avait manqué.

Le récit de Sizel touchait à sa fin et le jeune homme s’amusa beaucoup de l’accueil que leur avait réservé son père.

Elle lui avoua n’avoir pas vraiment avancé dans ses recherches sur l’Aube du passé, mais tenir un début de piste grâce à la Comtesse, à propos des tatouages de Nonamé. En l’écoutant, Pit s’emballa et insista pour qu’ils aillent de ce pas trouver sa mère avec le garçon pour en apprendre plus.

Elle dû presque courir pour le suivre dans les escaliers qu’il dévalait à grandes enjambées. Il lui indiqua où trouver les appartements de sa mère et ils se séparèrent pour qu’elle aille chercher le garçon.

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