3. Marqués
Lorsque Sizel trouva Nonamé, il était occupé à tailler un morceau de bois avec son petit couteau de marin. Elle reconnut son motif étoilé habituel et sourit en l’observant depuis l’embrasure de la porte. Ca faisait longtemps qu’elle ne l’avait pas vu faire ça.
Sentant sans doute un regard posé sur lui, il releva la tête et lui sourit.
Il ne fit aucune difficulté pour la suivre. Sur le chemin, il se montra même relativement loquace :
- J’aime beaucoup la Comtesse. On peut se fier aux personnes qui aiment autant les animaux.
- Tu as raison… Et sous ses airs doux et policés, elle est pleine de surprises !
- Tu crois qu’elle saura lire mes tatouages ? Qu’elle va pouvoir m’apprendre d’où je viens ?
C’était la première fois que Nonamé montrait de l’intérêt pour ses origines. Sizel choisit de tempérer ses attentes, tant pour le rassurer que pour modérer ses propres espoirs :
- Je n’y compterais pas trop. Le mot qu’elle pense avoir reconnu serait en haut scandinien, c’est une langue morte…
Ils eurent à peine le temps de frapper à la porte de la Comtesse que Pit leur ouvrit et les invita à entrer.
Il régnait dans les appartements de la mère du jeune homme, une atmosphère à la fois apaisante et empreinte d’une certaine tristesse. Tout y était sobre mais élégant, dans des teintes claires. Le sol était presque entièrement recouvert d’épais tapis et quatre immenses tapisseries ornaient les murs. Le regard de Sizel fut happé par ces dernières, aux couleurs vives qui contrastaient avec le reste de la pièce. Elles présentaient des motifs très différents de l’art enezate, sans doute venaient-elles du Scandinor.
Cette chambre tout entière respirait l’ailleurs, sans doute une façon pour la Comtesse de se sentir proche de chez elle.
Elle quitta le banc près de la fenêtre où elle était assise pour s’approcher de Nonamé. Elle lui prit les mains et lui dit avec douceur :
- Je ne veux rien faire qui vous mette mal à l’aise. C’est à vous de choisir ce que vous souhaitez, mon garçon.
Nonamé, regardait ses pieds, indécis. Puis il leva la tête et plongea son regard dans celui de Sizel. Elle ne sait ce qu’il y vit, mais elle espérait que c’était une détermination rassurante.
- Je crois qu’une grande part de moi n’est pas pressée d’en savoir plus sur mes origines, car elles semblent être la source de mes malheurs depuis toujours…
Il fit une pause, cherchant ses mots ou le courage pour les prononcer.
- Mais il est sans doute temps que j’affronte cette vérité, si elle se présente.
La maturité de sa réponse et la fermeté avec laquelle il la déclama les surprirent. Sizel ressentit un élan d’amour fraternel pour lui et se réjouit de voir Pitlovis l’encourager d’une main amicale sur l’épaule.
Hochant la tête avec une sourire bienveillant, la Comtesse l’invita à se rapprocher de la fenêtre pour profiter de la lumière du jour, bien que fade en cette après-midi de décembre.
Après avoir ôté sa chemise, Nonamé se tint dos à la fenêtre et la mère de Pitlovis scruta les étranges dessins qui tapissaient sa peau. Son fils et Sizel retenaient leur souffle, espérant une découverte majeure.
Ils furent déçus.
Après quelques minutes de concentration, la Comtesse invita le garçon à se rhabiller. Elle attendit qu’il eut remis sa chemise avant de parler.
- Malheureusement, les tatouages comportent finalement très peu de mots. Et les quelques-uns que j’ai pu déchiffrer étaient mélangés avec des mots d’une langue qui m’est inconnue, sans doute très ancienne.
- C’eut été trop simple si toutes les réponses se trouvaient écrites dans le dos de Nonamé, ironisa Pitlovis.
Sa mère lui lança un regard désapprobateur et à la grande surprise de Sizel il prit une mine contrite. Le jeune garçon, quant à lui, semblait presque soulagé. Mais avant qu’il ne puisse complètement se détendre, la Comtesse reprit la parole.
- Il y a bien un mot que j’ai identifié et qui revenait deux fois.
Les autres étaient suspendus à ses lèvres.
- Il s’agit du terme en haut scandinien pour un lieu légendaire. On pourrait le traduire par “Verteterre”.
Sizel bondit littéralement de son siège, trop heureuse que cette piste ne soit pas totalement erronée. Pit et elle posèrent la même question à l’unisson.
- Vous savez ce que c’est ?
La Comtesse s’amusa de l’excitation des deux jeunes gens :
- Je ne suis pas sûre que ça vous sera très utile, c’est plus un mythe qu’autre chose…Mais installons-nous, et je vais vous le conter.
Elle sonna pour qu’on leur apporta de la tisane et ils prirent place sur des banquettes basses garnies de coussins, faisant cercle autour de la Comtesse. Sizel fut percutée par un puissant souvenir d’enfance.
Elle se revit aux côtés d’Hazel, Emée et Yvonig, assis autour de leur mère un soir d’hiver, alors qu’elle leur contait une histoire avant d’aller dormir. La brève chaleur provoquée par cette réminiscence laissa place à une main glacée étreignant son cœur.
- Sizel, je vous ai parlé hier des croyances scandiniennes sur nos origines. Verteterre en fait partie.
La Comtesse prit une gorgée de tisane, avant de poursuivre. Sizel et Pitlovis pendus à ses lèvres, Nonamé, un peu en retrait.
- D’après la légende, c’est en ce lieu que les derniers Ancêtres ont scellé leurs savoirs en prévision d’un temps où ils pourraient être révélés aux générations futures. Ce lieu, personne ne sait exactement où il est. Certains récits parlent d’une ville souterraine, d’autres d’une île inatteignable.
La Comtesse prit une nouvelle gorgée. Pitlovis en profita pour réfléchir à haute voix.
- On ne fait pas de fumée sans feu, on ne fait pas de légende sans un fond de vérité… Ce Verteterre pourrait bien avoir existé sous une forme ou une autre. Les récits que vous connaissez, Maman, ne parlent-ils pas d’un moyen d’y aller ?
Sizel jeta un regard attendri au jeune homme. Le mot “Maman”, était si familier et enfantin, et surtout tellement inhabituel dans sa bouche. Interceptant son regard, Pit, lui envoya son coude dans les côtes avec un regard faussement courroucé.
- Si, en effet. Plusieurs versions du mythe parlent d’une porte magique, qui en serait l’unique entrée et que seul “l’élu” pourrait ouvrir.
- Et bien voilà, tout s’éclaire enfin ! gloussa Pitlovis, Nonamé tu es l’élu qui doit rendre son savoir ancestral à l’humanité. Félicitations !
Devant l’air ahuri du garçon, Sizel ne put réprimer un fou-rire, qui s’avéra contagieux. Nonamé éclata de rire, suivi par le jeune aristocrate, fier comme un paon. Même la Comtesse se fendit d’un sourire.
- Trêve de galéjades mes enfants !, les interrompit soudain Pit en prenant l’air sérieux d’un maître rappelant ses élèves à l’ordre. Je suis ravi de vous avoir fait rire, mais je ne plaisantais qu’à moitié.
Il se leva et commença à déambuler tout en parlant, tel un maître dispensant sa leçon.
- Ce que tout cela nous apprend, c’est que Nonamé vient probablement du Scandinor. Et vous disiez plus tôt à Sizel, mère, que le scandinien ancien n’était pratiqué plus que par l’Ordre des Vertueux. Ca, plus les tatouages qui sont leur marque de fabrique, tout porte à croire que tu leur est étroitement lié.
Il fixa le jeune garçon qui ne savait que faire de cette information.
- Je ne crois pas que ça nous avance beaucoup plus, répondit Sizel dubitative.
- C’est une piste à creuser… Ça fait une éternité que je ne suis pas retournée là-bas…,ajouta Pitlovis pensif.
Contre toute attente, la Comtesse s’empourpra et cria presque :
- Tu n’y est allé que nourrisson et ce voyage a bien faillit te tuer !
En une seconde, l’ambiance détendue et chaleureuse avait disparu. La Comtesse semblait hors d’elle et les congédia sans ménagement.
- Ce sont de vieilles histoires sans queue ni tête, je n’aurais pas dû rentrer dans ce jeu avec vous ! Oubliez tout cela et sortez d’ici, vous avez sans doute mieux à faire.
Les trois jeunes gens ne se firent pas prier, abasourdis par l’explosion de sa colère. Lorsqu’ils se retrouvèrent à l’extérieur, Nonamé était fortement ébranlé, il tremblait de tous ses membres. Dans un geste protecteur, Pit lui passa le bras autour des épaules :
- Ne prête pas attention à ce qui vient de se passer, No. Le Scandinor est un sujet sensible pour ma mère. Elle n’en avait pas après nous et encore moins après toi.
Pit ne cessait de surprendre Sizel. Son attitude fraternelle et protectrice envers Nonamé la toucha profondément. Le jeune garçon sembla un peu rassuré. Pitlovis s’adressa de nouveau à lui :
- Tu as l’air épuisé, tu devrais aller te reposer pour être en forme ce soir. Quand je reviens à Kastelrénan, c’est pour faire la fête !
Il ébouriffa les cheveux de Nonamé avant de lui lancer :
- Et je compte sur toi pour me tenir compagnie jusqu’au bout de la nuit, No. Ne me fais pas défaut !
- Tu peux compter sur moi !, promit le garçon, ravi.
Sizel vit qu’il tirait une grande fierté des paroles de Pitlovis, et surtout du surnom qu’il lui avait donné. Il partit le sourire aux lèvres.
De nouveau seul avec Sizel, Pit se confia à elle :
- Je ne voulais pas en dire plus devant Nonamé. Pour t’expliquer un peu mieux le contexte de l’emportement de ma mère, il faut que je t’en dise plus sur moi.
La jeune femme s’enorgueilli de la confiance qu’il plaçait en elle. Et une partie d’elle-même se dit qu’il était décidément très fort pour susciter l’attachement, mais elle se refusa à y voir seulement la manifestation de son don de Stamsjalar.
- Tu auras sans doute remarqué l’âge avancé de mes parents. Ils ont eu beaucoup de mal à m’avoir. Ma mère a subi plusieurs fausses couches.
Il lui débitait tout cela à toute vitesse, Sizel avait à peine le temps d’assimiler ce qu’il lui disait.
- Quand enfin je suis né, elle était déjà plus âgée que les femmes qui enfantent habituellement. L’accouchement fut difficile et j’étais un enfant chétif. Mais j’étais là, et mes parents débordaient de bonheur.
Le jeune homme fit une pause dans son récit, le temps de laisser passer un valet les bras chargés de bûches.
- Ma mère étant issue de la noblesse scandinienne, la tradition voulait qu’elle aille présenter son enfant à sa famille. Mon père n’était pas très enjoué à l’idée de ce long voyage, ni même ma mère d’ailleurs. Mais elle n’était pas retournée chez elle depuis son mariage, et elle était tellement heureuse d’avoir enfin un enfant à leur présenter, qu’ils finirent par partir.
Sizel sentit au ton de Pitlovis qu’un drame se préparait.
- Comme tu t’en doute, tout ne s’est pas bien passé. Sur le chemin du retour, je suis tombé malade. J’ai rapidement perdu des forces et les semaines qui ont suivi n’ont été qu’une succession de jours que je passais sur la crête, entre la vie et la mort.
- Ça a dû être tellement difficile à vivre pour tes parents. Après t’avoir désiré pendant si longtemps, risquer de te perdre si vite…
Le jeune homme prit un air grave, mais Sizel sentait toujours percer dans sa voix cette pointe d’ironie qui le caractérisait.
- C’est une peur qui ne s’oublie jamais m’ont-ils dit. Et puis le bébé que j’étais s’est accroché, et j’ai survécu. Mais ces mois de longues maladies avaient laissé des traces. J’étais malingre et j’avais quelques retards de développement. Tout s’est arrangé avec le temps et l’acharnement de mes parents.
Il marqua une courte pause, s’attendant à ce que Sizel lui lance une pique, mais elle d’un regard malicieux.
- Depuis, ils ont pris l’habitude de beaucoup me couver, de me surprotéger, d’autant que je suis leur seul héritier.
- Je comprends mieux pourquoi ta mère a réagi si vivement à l’évocation d’un éventuel voyage en Scandinor…
- Elle a développé une étrange relation avec son pays d’origine. D’un côté, elle en parle avec beaucoup de nostalgie et d’un autre, rien que l’idée d’y remettre les pieds la terrorise…
- Ça ne me surprend pas tellement. Elle recrée ici le pays qu’elle sait qu’elle ne reverra jamais.
Pitlovis regarda Sizel avec intérêt. Elle s’empourpra, consciente qu’une analyse du comportement d’autrui lui ressemblait peu. Passé sa surprise, le jeune homme reprit :
- Mais ça n’arrange pas nos affaires… Après ce que nous venons d’entendre, je suis convaincu qu’il faut que nous allions là-bas. J’y ai de la famille, nous pourrions y trouver des réponses. Mais jamais ma mère ne m’aidera à les contacter, ou même ne me laissera partir… elle serait bien capable de m’enfermer !
Sizel gloussa à ces derniers mots. Puis, elle reprit plus grave :
- Pit, tu as déjà pris de gros risques pour nous. J’apprécie énormément ton appui, mais peut-être que nos chemins devraient se séparer ici. Ta famille compte sur toi.
- Et peut-être que c’est justement la raison qui me pousse à passer de moins en moins de temps ici…
Sizel n’eut pas le loisir de rebondir.
L’intendant du château venait de les interrompre pour s’enquérir des instructions du jeune homme en vue de la soirée. Pitlovis avait promis une fête endiablée à Nonamé, il ne pouvait pas le décevoir.
Sizel retourna à ses appartements. Un peu de solitude serait bienvenue, elle avait beaucoup d’informations à digérer.

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