1. Pourparlers
Sizel et Pitlovis se précipitèrent pour aller prévenir leurs familles du danger qui s’avançait. Les vigies ne tarderaient pas à apercevoir, eux aussi, la menace, mais chaque seconde gagnée comptait.
En passant les portes de la grande salle, ils constatèrent que la fête touchait à sa fin. Quelques invités, pour la plupart ivres, s'accrochaient à leurs coupes ou aux murs. Le Comte et la Comtesse, comme le voulait la coutume, resteraient jusqu’à ce que les derniers soient partis. Assis dans leurs fauteuils, la fatigue et la lassitude se lisaient sur leurs visages.
Sizel fouilla la salle du regard. Emée et Goulvenic, les yeux mis clos, tête contre tête, étaient enlacés dans une alcôve devant une fenêtre. Son cœur se serra à l’idée qu’ils échangeaient peut-être leur dernier baiser. Nonamé était endormi sur un banc, non loin. Mais son visage n’avait pas la sérénité d’un paisible dormeur. Il était agité de tics et de mouvements convulsifs.
Klézée, était introuvable.
Pitlovis la consulta du regard et sans un mot ils se dirigèrent vers les parents du jeune homme.
Le vieux couple les regarda approcher l’air vaguement intrigué. L’inquiétude qui mangeait le visage des deux jeunes gens déteignit rapidement sur eux.
- Inutile d’essayer de vous ménager, Kastelrénan va être attaqué. Une petite armée se dirige droit sur nous, lachâ Pitlovis.
Sa mère pâlit, alors que le rouge de la colère montait aux joues du Compte :
- Ainsi donc, Erwin est prêt à se retourner contre l’un de ses vassaux, et mettre en péril le précieux équilibre de la paix, pour mettre la main sur ce garçon…
Il fit une pause et plongea son regard glacé dans les yeux de Sizel :
- Il doit être d’une valeur inestimable…
Goulvenic et Emée s’étaient approchés, sentant la tension monter. Au loin, le tocsin d’un village retentit.
Les derniers fêtards encore présents dessoûlèrent en quelques secondes. Ils s’approchèrent de leurs hôtes, paniqués. Le Comte, d’un calme pragmatique, prit la parole :
- Mes amis, il semblerait qu’un contingent armé, envoyé par le Duc soit à nos portes.
Des murmures angoissés parcoururent la petite assemblée avinée.
- Je n’ai aucun doute sur la capacité de Kastelrénan de tenir un siège aujourd’hui, comme il a tenu ceux d’hier, poursuivit le Comte. Mais avant d’en arriver là, je vais tenter de raisonner ces chiens fous.
Sur ces mots, le Comte, souverain, se dirigea vers l’escalier qui menait aux remparts. Les deux familles lui emboîtèrent le pas.
Sizel, un peu à contrecœur, resta en arrière auprès de Nonamé, ne souhaitant pas le réveiller brusquement et encore moins le laisser seul. Elle ouvrit une fenêtre pour tenter d’entendre ce qui se passait au dehors et tendit l’oreille, mais seul le sifflement du vent parvenait jusqu’à elle.
Dans les couloirs du château, on entendait des portes claquer, des bottes marteler les marches des escaliers et des voix affolées s’interpeller.
Arrivée en haut des remparts, la famille Kab Gwilen contempla la scène qui s’offrait à elle : une armée conséquente prenait ses quartiers dans la plaine qui entourait Kastelrénan, à bonne distance des tours et de leurs archers. Déjà, des aides de camps installaient tentes et abris pour les chevaux, et des soldats assemblaient des trébuchets.
Sur la plaine silencieuse quelques heures auparavant, il régnait désormais une agitation effrénée, au son des maillets qui cognent, des écuelles qu’on râcle, des épées qu’on affûte et des ordres qu’on aboie.
Sur une petite colline qui surplombait la campagne, un groupe à cheval se découpait à la lumière ondoyantes de torches : les officiers.
Un cavalier portant un étendard blanc s’en détachâ pour galoper droit vers le château. Il s’arrêta juste avant d’être à portée de tir.
Le Comte fit signe au capitaine de ses gardes de répondre. Derrière les remparts, on s’agita pour trouver un linge blanc. Le Comte et Pitlovis descendirent à la caserne pour s’équiper d’armures et de montures.
Dans la zone désertée entre le camp ennemi et les murs d’enceinte, un silence tendu s’étira. Chaque seconde qui s'égrenait amplifiait la tension. Le cheval de l’émissaire ennemi piaffait, grattant le sol de ses sabots. Celui qui le montait peinait à le tenir en place.
Finalement, sur les rempart, un soldat finit par brandir une lance sur laquelle était nouée un drap blanc. On put presque entendre le soupir de soulagement du messager.
Il agita son étendard à l’intention de son commandement et un petit contingent se détacha de la butte, trottant à sa rencontre.
La grande porte s’ouvrit pour laisser passer Pitlovis et son père, ainsi qu’une poignée de soldats, dont le porte-étendard.
Le groupe ennemi se rapprocha des remparts, méfiant, pour se mettre à portée de voix — mais également de tirs.
Les soldats qui protégeaient les émissaires étaient aussi nerveux que leurs chevaux, gardant en permanence un œil sur les archers des tours.
Du petit groupe, émergea alors, dans son armure étincelante, Alderic Kab Gregor.
Même du haut des remparts, les spectateurs restés à l'abri, purent constater le sourire satisfait qui s’étalait sur son visage. Cette fois-ci, il ne portait pas les armoiries de son oncle, mais celles du Duc.
Il prit son temps avant de prendre la parole, savourant par avance ce qu’il allait dire. Mais il n’eut pas le temps de délivrer son message, le Comte lui coupa l’herbe sous le pied.
- eh bien neveu, je constate que les attaques nocturnes deviennent votre spécialité. Vous n’avez pas barbouillé votre armure de suie pour cette nouvelle félonie ?
L’humiliation et la haine crispèrent le visage du jeune homme, et c’est en serrant les dents qu’il répondit :
- Qui parle d’une attaque, mon oncle ? Je viens seulement exécuter la justice du Duc et arrêter les assassins à qui vous avez offert refuge.
- De qui parlez-vous Kab Grégor ?
- Je parle bien sûr de la Seigneure-Dame de Saintes-Vallées, bien qu’elle ne gardera pas ce titre bien longtemps, et de sa suite : sa maîtresse d’armes et le garçon qui voyage avec elles.
- Et de quoi les accuse-t-on ?
Il prit une mine grave, mais dans ses yeux brillait une joie sauvage.
- D’avoir ourdi et mené le massacre de Saintes-Vallées, avant de prendre la fuite.
- Comment oses-tu proférer de tels mensonges, ordure ?! Fulmina Ptilovis, faisant avancer son cheval de quelques pas vers Kab Grégor.
Alderic eut un léger mouvement de recul, mais se ressaisit rapidement et lui adressa un sourire narquois.
- Désolée, cher cousin, j’ai cru comprendre que l’intrigante t’avait pris dans ses filets…
Il afficha une mine compatissante et grotesque avant d’enchaîner, d’une voix feignant la plus grande probité :
- Ce n’est que pure vérité.
Alderic commença à parader sur son cheval autour d’eux, les obligeant à se dévisser la tête pour le suivre du regard.
- Il se trouve que je passais à proximité de Saintes-Vallées, avec quelques-uns de mes hommes, quand une domestique, qui était parvenue à s’enfuir, nous a alertés. La pauvresse, elle était terrifiée… un joli brin de fille.
Le ton qu’il prit pour parler d’elle révulsa Pitlovis.
- Elle nous a raconté que la fille du domaine avait mis le feu aux écuries et commencé à massacrer tout le monde, aidée par sa maîtresses d’armes et ses hommes.
Pitlovis mourait d’envie de décharger toute la puissance de son don sur Alderic. De lui insuffler tellement de dégoût qu’il prendrait sa dague et se trancherait lui-même la gorge… Mais il se contint.
Avec une voix faussement tragique, Kab Grégor reprit :
- Malheureusement nous sommes arrivés trop tard pour sauver la famille. Nous avons dû tuer tous les hommes de mains qui voulaient nous réserver le même sort qu’aux autres. Mais les deux garces ont réussi à s’enfuir, en prenant le soin d’égorger tous nos chevaux !
Il cracha sa dernière phrase avec une haine non feinte.
- C’est loin d’être la version que nous avons entendu, intervint le Comte, d’un calme imperturbable.
- Etant donné leur rouerie, je ne suis pas surpris qu’elles vous aient raconté les choses différemment pour que vous leur offriez l’asile… Mais je peux prouver ce que j’avance…
Il fit encore une pause théâtrale, et le Comte lui-même commença à montrer des signes d’impatience.
- J’ai un témoin direct : cette brave Youna pourra vous raconter les faits elle-même !
Il se retourna vivement et fit signe au petit groupe qui était resté en arrière. Un cavalier trotta rapidement jusqu’à eux. Il tenait fermement devant lui une petite silhouette, recroquevillée sur elle-même.
Alderic s’approcha d’elle, et d’une main gantée, lui souleva le menton.
Son regard aussi éteint que celui d’une morte, laissait deviner à lui seul ce qu’elle avait dû subir, pour apprendre le témoignage qu’elle allait leur servir.
- Alors, ma jolie, tu veux bien leur répéter comment ta maîtresse à égorgé ses petites sœurs, susurra Kab Gregor.
La fille resta immobile, ne semblant même pas avoir entendu la question. Il lui caressa la joue avec une tendresse écoeurante. A ce nouveau contact, ses yeux roulèrent dans ses orbites, envahis par la terreur et le dégoût. Alors d’une voix hachée, elle débita presque mot pour mot, ce que venait de leur raconter Alderic.
Pitlovis jeta un regard vers le chemin de ronde et se félicita intérieurement que Sizel et Nonamé ne soient pas là pour assister à ce spectacle.
Kab Gregor hochait la tête d’un air satisfait. Dès qu’elle eut fini son récit, il la remercia comme on félicite un enfant, et demanda au cavalier de la ramener au camp. Puis, il se tourna vers le Comte et énonça, tranchant :
- Vous avez deux heures pour nous livrer les fuyards afin qu’ils soient soumis à la justice du Duc. Passé ce délai, vous serez considérés comme complices et pendus.
- Kastelrénan n’est jamais tombé, vous ne me faites pas peur neveu, asséna le Comte.
- Réfléchissez bien, mon oncle. Jusqu’où êtes-vous prêts à aller pour protéger des assassins ?
Alderic ne lui laissa pas le loisir de répondre, il leur tourna le dos et partit au galop vers son camp, en lançant par dessus son épaule :
- Deux heures, mon oncle, deux heures !

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