2. Deux heures
Avant que le Compte et son fils ne soient revenus des discussions avec Alderic, Emée et Goulvenic était retournés auprès de Sizel et Nonamé. Celui-ci avait fini par se réveiller, et c’est hébété qu’il commençait à comprendre ce qui se passait.
Le beau-frère de Sizel, habituellement si calme et conciliateur, était entré dans une rage dont elle ne le soupçonnait pas capable. Il avait des difficultés à articuler, tant la haine l’étouffait, quand il expliqua à la jeune femme ce qui c’était passé au pied des remparts.
- Cette raclure, ce… rebut de…de fosse à purin ! Il a le culot de vous accuser de ses crimes ! A la place du Comte je lui aurais mis les tripes à l’air !
Emée le regardait les yeux écarquillés :
- Gulv, tu ne p….
Sizel, une lueur de sauvagerie dans le regard, ne lui laissa pas l’occasion de finir sa phrase.
- Tu mets des mots sur ce que tout le monde pense, Gulv !
Pitlovis fit irruption dans la salle, la mine grave.
- Mon père souhaite que vous vous joigniez au conseil de défense, il a à vous parler.
- En effet il faut qu’on parle, montre-nous le chemin
Goulvenic, encore sur sa lancée, semblait vouloir en découdre avec tout le monde. Pitlovis fronça les sourcils, décontenancé. Sizel lui prit le bras avec un haussement d'épaules l’invitant à ne pas s’en formaliser, tout en emboîtant le pas de son beau-frère.
Ce dernier s’arrêta au milieu du couloir, dans un instant de flottement. Il resta droit et digne, le temps que le fils du Comte prenne la tête du petit groupe. Sizel lui donna une tape dans le dos en passant à sa hauteur à la suite du jeune aristocrate.
Ils arpentèrent quelques couloirs et descendirent deux escaliers pour enfin se retrouver dans une salle de ce qu’ils supposèrent être la caserne.
Autour d’une grande table en bois, se tenaient le Comte, son épouse, le capitaine des gardes et deux autres hommes en armures, qui devaient être des soldats avec un grade quelconque.
Le Comte s’interrompit, pour leur faire un signe de tête, avant de reporter son attention sur une carte de Kastelrénan. Son visage était résolu, ses yeux durs comme la pierre.
Sizel se pencha pour étudier avidement le plan étalé sur la table, tandis que Nonamé se blotissait contre elle. Ce n’était pas les pièces du château qui présentait un intérêt, mais tout le reste. La carte présentait un enchevêtrement de lignes de différentes couleurs. Au bout de quelques secondes, le jeune garçon murmura, fasciné :
- Des passages souterrains.
Au même instant la porte opposée à ce qu’ils avaient empruntée à la suite de Pitlovis, s’ouvrit en grinçant. Arriva alors le second Roanen, en train de s’équiper de son plastron de cuir, suivi par Klézée, la robe en désordre.
Sizel, aussi estomaquée que rassurée, cherchait à capter son regard, quand la maîtresse d’armes s’évertuait à fuir le sien, les joues en feu.
Le Comte émit un claquement de langue à leur entrée, sans même lever les yeux, et poursuivit sa discussion avec le capitaine.
- Vos préparatifs me semblent au point Gurvan. Vous pouvez procéder. La missive pour alerter le Maez-Kuzul à Villemarais est partie. Désormais c’est une question de temps pour que les autres Ducs sachent ce qui se trame ici.
- A vos ordres Seigneur.
Puis, toisant son second
- Roanen, puisque tu nous honores de ta présence, va porter les ordres sur les remparts Nord.
Le second leva la tête de la boucle de son plastron, enfin attaché, et promena ses yeux sur le plan.
- Je pense que je pourrais être plus utile en restant près de la famille Saintes-Vallées pour assurer leur protection.
- Je ne doute pas que tu trouves la protection rapprochée à ton goût…
Le ton était acerbe.
- Mais nos hommes attendent leurs ordres et ceux-ci sont les tiens.
Roanen hocha la tête et sortit de la pièce, retenant de justesse un geste d'humeur. Il n'eut pas un regard pour Klézée, de toute façon elle gardait les yeux rivés sur le bout de ses bottes.
Une fois que les militaires eurent tous quitté la pièce, le Comte s’assit lourdement sur un fauteuil, invitant ses invités à en faire de même.
- Vous l’aurez compris, je n’ai pas l’intention de donner satisfaction à mon neveu. Et j’ai l’intention qu’Erwin réponde de sa traîtrise face au Kuzul.
Il frotta ses yeux, las. Il semblait soudain très vieux.
- La missive partie pour Villemarais détaillent les intentions et les actes du Duc d’Enezatil. Ils devront tenir une séance. Nul doute qu’ils nous appuierons.
- Mais combien de temps cela va-t-il prendre ? Intervint Goulvenic. Il faut que tous les Ducs soient présents pour que le Maez-Kuzul ait lieu. Rien que le Duc du Landosten est en pleine campagne pour mater la rébellion séparatiste des terres du sud…
- J’en ai bien conscience, Kab Pennarglenn…
Le Comte se redressa dans son fauteuil.
- Kastelrénan a tenu des sièges de plusieurs années, il tiendra le temps qu’il faudra !
Sizel avait du mal à se concentrer sur l’échange entre le Comte et son beau-frère. Une pensée tentait de faire son chemin jusqu’à sa conscience, mais restait prise dans le brouillard, ce qui provoquait en elle un tiraillement au creux de son ventre et dans ses jambes. Comme quand en pleine partie de chasse, vous tombez nez à nez avec un ours.
Elle finit par lâcher les mots qui lui brûlaient les lèvres.
- Seigneur Kab Gwilen, je ne doute pas de la robustesse de votre château, mais je crois que nous ne pouvons pas rester ici. C’est trop dangereux pour Nonamé.
- Je ne suis pas de votre avis. C’est l’endroit le plus sûr pour vous en ce moment. Je vous ai fait venir pour vous proposer de rejoindre mon épouse au castellet. Vous y serez en sécurité.
Sizel s’apprêta à exprimer son désaccord mais Goulvenic la prit de cours, en se levant.
- Seigneur, c’est généreux de nous offrir cette protection et nous l’acceptons volontiers pour Nonamé, Emée et Sizel. Mais mon devoir me dicte de participer à la défense du château. Je souhaite me mettre sous le commandement de votre Capitaine.
- Je n’en attendais pas moins de vous, Kab Pennarglenn.
- Et vous pouvez compter sur moi et Klézée aussi ! s’insurgea Sizel. Nous n’allons pas rester à boire de la tisane pendant que le château est attaqué. Nous sommes toutes deux très habiles à l’arc. Emée n’a qu’a rester avec Nonamé.
- Je peux tout aussi bien manier l’arc, sans doute même mieux que toi Siz !
- Il suffit !
La voix du Comte avait presque fait trembler les murs.
- Mes hommes ont bien d'autres choses à faire que de gérer vos égos! Kab Pennarglenn et votre maîtresse d'armes se mettront au service de mes hommes. Vous et votre sœur assurerez la protection de la Comtesse et du garçon. J’ai dit.
Son ton, implacable, ne laissait pas la place à la remise en question. Tous hochèrent la tête.
- Et moi? S'enquit Pitlovis
Le Comte le fixa quelques secondes, comme s’il pesait plusieurs options.
- Tu resteras à mes côtés.
Avant que chacun rejoigne le lieu qui lui avait été assigné, la famille Saintes-Vallées fit ses adieux. Goulvenic enlaça tendrement sa femme en lui murmurant quelques mots à l’oreille, puis, de manière assez bourrue, prit Sizel dans ses bras. Elle lui colla quelques tapes dans le dos, prise au dépourvue par son geste.
Pitlovis, attendait légèrement en retrait qu’elle fut disponible. Elle s’approcha de lui, ne sachant que dire, il s’en chargea pour elle.
- Passez à l’armurerie avec ta sœur. Si ça tourne mal, autant que vous soyez équipées.
Avant qu’elle n’ai pu dire un mot il tira quelques feuillets pliés de son pourpoint.
- Voici mes notes sur l’itinéraire pour aller jusqu’au Scandinor et la lettre pour ma famille là-bas.
- Je ne suis plus si sûre que nous aurons besoin d’y aller…ou l’occasion.
- J’ai vu suffisamment de toi en quelques jours pour savoir que pas grand chose ne peut t’arrêter. Les réponses se trouvent là-bas j’en suis convaincu, et toi aussi.
Elle acquiesça en silence. Un instant flotta, puis elle tourna les talons pour rejoindre sa sœur et le garçon. Mais Pit la retint, et la serra dans ses bras. Un torrent d’émotions manqua de la faire faillir. Puis il s’écarta et la tempête recula aussi brutalement qu’elle était venue. Après un dernier signe de tête, il sortit.
Les deux sœurs suivirent le conseil du jeune homme. Elles s’équipèrent de plastrons de cuir, de casques en métal et chacune se dota d’un arc. Sizel insista pour que Nonamé porte également un plastron, même s’il était bien trop grand pour lui. Il refusa de prendre une arme, il ne savait pas les manier, et elles étaient trop lourdes pour lui de toute façon. Mais avec un sourire hésitant, il sortit Il sortit son petit couteau de marin en l'exhibant sous le nez de la jeune femme. Elle secoua la tête dépitée, et regarda Emée choisir un poignard pendant qu’elle-même attachait une épée légère à sa ceinture.
- Vous comptez éplucher des carottes avec vos économes ?, ironisa sa sœur.
- Avec ce que je sais de lui, si Alderic nous prend, mieux vaut que ce soit mortes, asséna Emée.
Tout était dit. Sizel ravala son sourire moqueur et elles prirent la direction du castellet. Lorsqu’elle consulta sa montre, elle constata que les deux heures étaient presque écoulées.
La Comtesse les accueillit avec chaleur. Sizel fit le tour de la pièce. Une salle sobre, avec un plancher de bois, et des tapisseries aux couleurs affadies par le temps. Des matelas avaient été disposés sur le sol. Et de grilles de métal posées devant les fenêtres, pour empêcher que des flèches incendiaires atterrissent à l’intérieur.
Size s'approcha de la fenêtre qui donnait sur le rempart Nord, du côté de la plaine où s’était massé le gros de l’ost ennemi. Elle aperçut alors le Comte et Pitlovis qui marchaient le long du rempart pour se poster au-dessus de la porte. De l’autre côté, un petit contingent, à la tête duquel se tenait Alderic, se posta en contrebas, à portée de tir, comme s’ils étaient invincibles.
La grille gênait Sizel pour bien voir. Elle la retira et ouvrit la vitre dans l’espoir d’entendre ce qui se disait. Mais si le castellet offrait une vue plongeante sur la plaine, sa hauteur les empêchait d’entendre le moindre mot.
Cependant, elle n’en eut pas besoin pour comprendre ce qui se passait.
D’un sac, Alderic tira quelque chose qu’il brandit devant lui. Sizel mit quelques secondes avant de distinguer de quoi il s’agissait. Avant que l’horreur ne la saisisse.
C’était une tête. La tête du courrier chargé d’alerter le Maez- Kuzul.
Mais l’horreur se mua en panique. Le tiraillement qui n’avait pas quitté le bas de son corps se transforma en décharge de foudre, et cette pensée qui lui échappait depuis la veille sortir enfin du brouillard.
Le courrier. Pas celui à qui appartenait cette tête. Celui qu’elle avait aperçu apporter une lettre au second du Capitaine.
Elle revoyait maintenant son visage : en train de plonger dans le décolleté d’Aela dans le couloir des domestiques du palais ducal. Il travaillait pour le Duc. Et Roanen aussi.
Sentant le piège se refermer sur eux, Sizel hurla à sa sœur de s’enfermer et courut aussi vite qu’elle put, prévenir le Comte et Pitlovis.

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