4. La crypte

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Pitlovis reçut de plein fouet la peine, le regret, la douleur, des trois nouveaux venus. Pendant quelques secondes il en eut le souffle coupé.

Goulvenic retomba à genoux, épuisé par le poids qu’il portait. Sizel, hébétée, restait quelques pas derrière lui, le teint cireux sous le sang séché qui maculait son visage. Klézée semblait vouloir disparaître à l’ombre d’une colonne de pierre, qui se détachait dans le soleil levant.

Le jeune homme se ressaisit rapidement. Sa voix se fit à la fois profonde et mélodieuse, comme un orgue qui résonne sous la voûte.

  • Je sais que vous avez besoin de souffler, et de pleurer, mais nous devons avancer. Ils vont fouiller les bâtiments.

Alors sans un mot, Goulvenic se releva, portant toujours son épouse défunte, et tous trois avancèrent, remontant l’allée centrale derrière Pitlovis. Les premiers rayons du soleil, en traversant les vitraux, peignaient sur le sol des éclaboussures de lumières colorées.

Ils contournèrent l’autel d’offrandes à Loardyl et derrière une porte en bois, empruntèrent un escalier en colimaçon qui descendait dans les profondeurs du temple.

L’air devint plus frais, à mesure qu’ils s’enfonçaient, à la seule lueur d’une bougie que tenait Pitlovis. Ils débouchèrent finalement dans une crypte, qui contenait de nombreuses tombes et gisants. Tous portaient le nom de Kab Gwilen.

Ils s’arrêtèrent enfin, dans une large salle, et la Comtesse qui faisait les cent pas une seconde avant se jeta au cou de son fils, l’étouffant presque de son étreinte. Le Comte adossé contre les jambes d’une statue reposait, les yeux mi-clos.

Nonamé était recroquevillé contre une tombe de l’autre côté de la salle. Lorsqu’il aperçut Emée inanimée dans les bras de son mari, il enfouit son visage dans ses bras. Klézée s’assit à côté de lui et passa un bras hésitant autour des épaules du garçon. Il ne la repoussa pas.

Sizel semblait toujours ailleurs.

Elle détailla la statue aux pieds de laquelle se reposait le Comte. Ses traits étaient d’une telle finesse qu’elle paraissait vivante. C’était une jeune femme, vêtue d’une tenue d’un autre temps. Son regard était emprunt d’une grande tristesse. Sous elle, le piédestal ne mentionnait que son prénom : Azilis.

Pitlovis, qui s’était dégagé des bras de sa mère s’approcha d’elle.

  • Un aïeul était tombé fou amoureux de cette jeune femme dans sa jeunesse. Il était promis à une autre. Alors il construisit un passage, pour la rejoindre discrètement. Le jour des noces du jeune Comte arriva et Azilis mourut de chagrin. Il fit sculpter cette statue à sa mémoire, qu’il installa devant l’entrée du passage qui avait permis leur amour.

La voix du jeune homme était chaude et douce. Sizel se laissa doucement bercer. Elle commençait à reconnaître cette sensation étrange, que provoquait la voix de Pitlovis. Mais elle s’y abandonna.

  • Quand je suis tombé sur les mémoires du vieux Comte Jozeb, j’ai cherché ce passage pendant des jours et des jours, le mécanisme était abîmé et la porte bien scellée. Mais j’ai fini par le trouver. Je n’en ai parlé à personne jusqu'à aujourd’hui.
  • Azilis devait être bien nigaude pour mourir d’amour.

Pitlovis eut un sourire satisfait et donna une légère bourrade à Sizel, heureux de la voir retrouver sa brutalité habituelle.

Pendant ce temps, la Comtesse, avait aidé Goulvenic à allonger délicatement Emée sur le sol. Elle restait à ses côtés, présence muette et réconfortante, tandis qu’il tentait de laver le sang de son visage à l’aide d’un morceau de sa chemise.

  • Vous devez partir maintenant. Le passage s’étend sur plusieurs kilomètres. Vous émergerez dans une clairière, à l'abri de tout regard. Vous pourrez vous y reposer. Mais ne perdez pas de temps.
  • Je ne peux pas laisser Emée comme ça, je lui donnerais une sépulture dans la clairière, s’étrangla Goulvenic.
  • Vous ne pouvez pas l’emmener, cela vous ralentirait trop…

Goulvenic voulut répliquer, mais la Comtesse intervint.

  • Nous allons lui donner une sépulture maintenant.

Toutes les têtes se tournèrent vers elle, interloquées. Puis une fois qu’elle eut expliqué son intention, tous se mirent à l'œuvre. Ils retournèrent dans la première salle qu’ils avaient traversée, et s'arrêtèrent devant un caveau surmontée d’un gisant représentant une toute jeune fille. Une petite nièce du Comte, qui était décédée à peine un mois plus tôt, noyée. Son corps n’avait jamais été retrouvé.

Ils donnèrent tous de leurs maigres forces et réussirent à déplacer le couvercle de la tombe. Goulvenic, posa un dernier baiser sur les lèvres d’Emée avant de placer son corps à l’intérieur du caveau, avec l’aide de Pitlovis et Sizel.

Chacun lui fit son dernier adieu, et l’on referma la tombe.

En silence, ils retournèrent près de la statue d’Azilis.

Pitlovis, voulait précipiter les choses. Des soldats ne tarderaient pas à pénétrer dans le temple, même si la sainteté du lieu pourrait les retenir un peu plus longtemps.

Il s’approcha alors du mur de pierre derrière la statue, en délogea une. Il sortit de son pourpoint un petit objet en métal, une sorte d’étoile qui ressemblait beaucoup au motif que sculptait sans arrêt Nonamé, et l'inséra dans la pierre. Le cliquetis d’un mécanisme se fit entendre et le mur de pierre s’ouvrit sur un passage obscur.

  • Vous n’avez plus une minute à perdre.

Klézée poussa Nonamé devant elle et Goulvenic les suivit, la tête rentrée dans les épaules, le regard sombre. Sizel fut la dernière à s’engouffrer dans le passage.

Pitlovis la serra dans ses bras, elle le retint encore un peu.

Puis la voix du Comte retentit, tranchante.

  • Inutile de lui dire adieu, tu pars aussi.

Sizel le relâcha, il vit volte face, médusé.

  • Mon devoir est de rester à vos côtés !
  • Ton devoir est de faire vivre le sang des Kab Gwilen après nous.

Pitlovis implora la Comtesse du regard, qui se contenta d’un faible sourire, incapable de parler. Elle lui tendit les bras. Ils s'étreignirent un court moment. Enfin, le Comte déposa deux baisers sur les joues de son fils, puis retira son sceau et lui passa le bijou au doigt.

Le jeune homme entra dans le passage à la suite de Sizel et en jetant un dernier regard à ses parents, actionna le mécanisme qui refermait le passage. Quand la porte fut scellée, le Comte replaça la pierre qui masquait la serrure. Pitlovis était parti avec la clé. Plus personne ne rouvrirait ce passage.

Le Comte, qui semblait avoir gagné une multitude de rides supplémentaires, saisit le bras de son épouse, et tous deux prirent le chemin de l’escalier pour remonter dans le temple.

  • Allons prier, ma Dame, pour les morts et les vivants.

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