5. La clairière d'Azilis
Les cinq rescapés du siège de Kastelrénan marchaient comme des ombres silencieuses dans le souterrain étouffant, suivant la lumière tremblotante du cierge qu’avait emporté Klézée.
Le sol inégal les faisait trébucher. A certains endroits, ils devaient déblayer le chemin sur lequel des pans de mur s'étaient écroulés, priant les dieux que l’ensemble ne s’effondre pas.
Lors des rares pauses qu’ils firent, Sizel remarqua que les murs avaient changé par rapport au début du passage creusé à même la terre. Cela s’était produit après un coude, comme s'il rejoignait un passage déjà là depuis longtemps. La singularité des murs l’interpella. Ils n’étaient pas en terre ou en pierre, mais dans une matière étrange, grise et froide comme la pierre mais sans qu’on puisse distinguer des blocs, avec d’immenses fissures qui semblaient parcourir l’édifice comme un tout.
Sizel eut le sentiment de marcher dans les pas des Ancêtres. Pitlovis lui confia qu’il avait souvent pratiqué ce passage et cherché l'entrée d’origine, en vain. Leur échange plongea Sizel dans des rêveries sur ces êtres de légende, la détournant momentanément des malheurs qui l'accablaient.
Pitlovis n’avait pas menti, le passage courait bien sur plusieurs kilomètres. Mais chaque centimètre ressemblait au précédent, l’absence de repère rendait l’appréciation du temps impossible. Sizel avait constaté avec amertume que son heurier s’était brisé pendant son combat avec Roanen, triste rappel du temps qu’elle n’aurait plus avec ses sœurs.
Après ce qui leur parut une dizaine d’heures, mais qui n’en avait sans doute duré que deux, trois tout au plus, il arrivèrent enfin sur une pente douce. Après une volée de marches extrêmement raides, creusée à même la roche, ils arrivèrent à une porte circulaire en bois renforcé de métal qu’il fallait soulever avec un force impressionnante pour l’ouvrir.
Ils sortirent enfin à l’air libre, parmi une végétation dense de sous-bois. Le panneau de la porte était entièrement recouvert d’une mousse épaisse.
Ils firent quelques pas au milieu de la clairière qui s’ouvrait devant eux. Il y régnait un calme sépulcral. La densité de la canopée occultait presque entièrement la lumière du jour. Il était difficile de croire que le soleil était levé.
L’herbe épaisse qui recouvrait le sol était d’un vert profond, réveillé par le blanc des perce-neiges et le rose vif ou tendre des héllébores. C’était évidemment Klézée qui leur donnait le nom des espèces de fleurs. Le murmure d’un petit cours d’eau qui devait se jeter dans le fleuve voisin se faisait entendre.
Sizel, qui n’était pourtant pas de nature très romantique, n’eut aucun mal à comprendre pourquoi un jeune couple amoureux avait choisi cet endroit pour ses rencontres clandestines. Elle pouvait ressentir le calme et la douceur du lieu, qui vous invitait à vous allonger sur son tapis et à contempler les cimes.
C’est d’ailleurs ce qu’ils firent. Sans un mot, chacun s’assit ou s’allongea, plongée dans ses propres pensées. Goulvenic, s’assit un peu à l’écart, la tête dans les mains.
Après quelques minutes, Sizel se releva brusquement. Son coeur s’était soudain affolé, comme lorsqu’on se réveille brutalement d’un sommeil léger, perturbé par un bruit inhabituel. Elle ressentait dans chaque fibre de son corps l’urgence de la fuite. Soudain, la clairière idyllique lui fit l’effet d’une toile d’araignée.
- Nous sommes tous épuisés, et cet endroit est parfait pour se reposer, mais nous sommes trop proches du château.
Ses paroles, soudaines, qui brisaient la tranquillité, furent accueillies avec des sursauts et des moues d’exaspération. Elle se fit plus pressante, les exhortant à se lever.
- Ils doivent déjà savoir que nous avons réussi à partir et ils vont rapidement élargir les recherches. Nous ne pouvons pas rester ici et risquer de perdre le peu d’avance que nous avons gagnée !
Personne ne se leva, tous prisonniers de l’herbe épaisse et de leurs pensées trop noires.
- A quoi bon partir encore ? De toute façon, ils finiront par tous nous avoir. Ils sont trop nombreux.
La voix sourde et pathétique de Goulvenic provoqua une décharge de colère dans les veines de Sizel.
- Je t’interdis de baisser les bras ! Emée n’aurait jamais toléré qu’on choisisse la capitulation !
Elle espérait le faire réagir en évoquant sa défunte épouse, mais il replongea la tête dans ses bras, sans un regard pour sa belle-sœur.
Alors Pitlovis se releva lentement et prit la parole. Sa voix était claire, ferme et entraînante :
- Mes amis, Sizel a raison. Nous devons profiter du peu d’atouts que nous avons pour mettre le plus de distance possible entre nous et nos poursuivants.
A chacun de ses mots, les autres relevèrent lentement la tête, une lueur de détermination nouvelle dans le regard. Sizel elle-même sentait sa colère s’apaiser et ses pensées se faire plus lucides.
- Nous ne pouvons pas rester à pied, il nous faut trouver des chevaux. Pit, tu connais la région, où pouvons-nous trouver des montures ?
- Il y a la ville marchande de Bordelille. Si on marche jusqu’à la rivière, on tombera sur un bac pour traverser facilement. Là-bas nous trouverons des chevaux et nous pourrons nous fondre dans la masse.
- C’est trop évident…C’est là-bas qu’ils nous chercheront en premier.
Pitlovis fronça les sourcils quelques instants. Pendant ce temps, les autres les avaient rejoint pour faire cercle autour d’eux.
- Il y a bien un élevage de chevaux, où mon père se procurait les purs sangs qu’il offrait à ses amis… Mais ça va nous faire un détour.
- Parfait, mène-nous jusqu’au bac.
- Mais nous n’en aurons pas besoin, si nous n’allons pas à Bordelille.
- J’ai une idée.
Le jeune homme esquissa un sourire impressionné, fasciné par la détermination et la lucidité de Sizel. Sur ce, le petit groupe partit en direction de la rivière. Arrivés sur la berge, elle leur expliqua son plan.
Ils allaient marcher jusqu’au bac en laissant des traces bien visibles dans le limon, mais ils ne l'emprunteront pas. Une fois qu’ils auront de l’eau jusqu’à la taille, ils remonteront le long de la berge, et ressortiront suffisamment en amont du fleuve pour que leur poursuivants ne repèrent pas leurs traces de ce côté-ci.
- Mais le bac... Il n’aura pas bougé, intervint Klézée, ils se douteront que quelque chose cloche.
- Oui, il faut que quelqu’un le fasse traverser, et revienne à la nage.
- Je vais m’en charger, marmonna Goulvenic.
Les autres le regardèrent soucieux. Il avait le teint cireux, les yeux dans le vague. Ils ne ressemblaient pas à quelqu’un qui pouvait traverser un fleuve à la nage. Même son impressionnante carrure se ratatinait sous l’effet du chagrin.
- Tu as déjà payé plus que ta part, c’est à moi de le faire.
La voix de la maîtresse d’armes n’appelait aucune contradiction. Aussi, ainsi en fut-il.
Klézée fit traverser le bac, non sans mal, mais ce n’était rien comparé à l’effort que devraient fournir les autres. Ils devaient marcher à contre-courant, dans l’eau glacée. Ils ôtèrent leurs chaussures et une partie de leurs vêtements et les roulèrent dans leurs manteaux, en faisant des ballots qu’ils portèrent au-dessus de l’eau. Goulvenic prit celui de Nonamé pour qu’il puisse plus facilement se tenir aux racines et aux branches pour s’aider dans sa progression.
Le garçon, épuisé, glissa par deux fois. Sizel le rattrapa de justesse, chaque fois avec un soupir d’exaspération qu’elle ne parvint pas à masquer. Quand enfin elle décida qu’ils étaient suffisamment loin du bac, ils durent le traîner hors de l’eau tant il était incapable de continuer à se mouvoir. Il tremblait de tous ses membres et ses lèvres bleutées ne s’entrouvraient que pour laisser claquer ses dents.
Ils trouvèrent refuge dans un petit bosquet d’arbres, suffisamment touffu pour les dissimuler et leur permettre de faire un feu. La priorité était de se réchauffer. Goulvenic et Pitlovis partirent immédiatement en quête de petits bois tandis que Sizel entreprit de frictionner Nonamé avec sa chemise sèche. Elle mettait dans ses mouvements une telle force que sa peau ne tarda pas à rougir.
Quand son beau-frère eut terminé de bâtir le feu, il aida le jeune garçon à s’asseoir au plus près des flammes, emmitouflé dans ses vêtements et le manteau de Sizel. Il continuait à claquer des dents, mais il avait repris des couleurs.
La jeune femme remit sa robe pour se protéger enfin de la bise glacée qui lui transperçait les chairs et les os à travers sa chemise et s’assit entre lui et Pitlovis. Sans un mot, Goulvenic déposa sur les épaules de sa belle-sœur son propre manteau qu’elle accepta avec un soupir de gratitude.
Il était difficile de se faire une idée du temps qui passait avec l'entrelacs de branche au-dessus de leurs têtes, mais ils commençaient à s’inquiéter pour la maîtresse d’armes. N’y tenant plus, Sizel se leva pour retourner près de la berge, où elle tomba nez à nez avec Klézée qui sortait justement de l’eau. La jeune femme lui laissa à peine le temps de se stabiliser sur le bord boueux, qu’elle l’enlaça de soulagement, avant de la conduire au reste du groupe.
Pitlovis en avait profité pour faire du repérage en grimpant sur un arbre. La ferme était de l’autre côté du bosquet sur une colline. Ils en avaient pour deux bonnes heures de marche avant d’atteindre la lisière du petit bois.
Sizel décida qu’ils devaient partir séance tenante. Même si Klézée n’avait repéré aucune trace de leur poursuivant depuis l’autre berge, ça ne voulait pas dire qu’ils n’étaient pas en chemin. Ils devaient continuer d’avancer et se procurer des chevaux rapidement.
Mais Nonamé était à bout de force, ses jambes ne le portaient plus. Après sa troisième tentative pour se mettre debout, Sizel, dans un élan de rage qui la dépassa, s'emporta contre lui.
- Comment peux-tu te laisser aller de la sorte ! Nous avons tous tant et tant donné et perdu pour toi depuis que mon père t’a ramené ! FAIS UN EFFORT !
Son éclat laissa le reste du groupe interdit. Mais la réaction du garçon les surprit plus encore.
Son visage devint soudain un masque impassible, mais ce fut avec une hargne qu’ils ne lui auraient jamais soupçonnée, qu’il invectiva Sizel.
- Ça ne m’étonne pas que tu ne puisses pas montrer un peu de compassion pour la faiblesse des autres ! Déjà petite, tu était incapable de voir la souffrance de ta soeur dans votre jeu stupide ! C’est ton cœur de pierre qui l’a tuée !
Un frisson glacé remonta l’échine de Pitlovis au son de cette voix, qui ne semblait pas celle d’un enfant.
Sizel reçut chaque mot comme une lame brûlante lui transperçant les entrailles. Manquant d'étouffer de colère et de chagrin, elle fit volte-face et sans un regard pour le reste du groupe, elle s’éloigna à pas rapide en direction de la ferme.
Ne sachant lequel des deux était le plus à blâmer, Pitlovis et Klézée emboîtèrent le pas de la jeune femme, les yeux baissés, à bonne distance. Goulvenic prit sur lui de porter le garçon sur son dos. Désormais ce n’était plus seulement ses jambes qui refusaient de le porter. Tout son être semblait absent, le regard vide.
C’est dans un silence tendu, électrisé de ressentiments, qu’ils poursuivirent leur chemin. Pitlovis était lui-même trop épuisé pour vouloir y remédier.

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