Le messager de Teñval

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Il avait perdu du temps en chemin, son cheval avait une douleur à la patte et n’avait pu maintenir le galop tout du long. La nuit était déjà bien avancée quand il aperçut enfin les remparts de Kastelrénan dans la plaine.

Alors qu’il se rapprochait des lignes de siège, il sentit qu’il arrivait trop tard. Pas un vague sentiment, non, il sentait l’odeur caractéristique des combats. Ce mélange indéfinissable de sueur, de sang et de peur. Kastelrénan n’avait pas tenu.

Ses proies étaient parties ou prisonnières d’un autre.

Il descendit de son cheval et lui fouetta l’arrière-train pour le faire décamper. Il serait plus discret à pieds. Il traversa sans encombre le camp de base de l’armée du Duc. A cette heure, les soldats étaient saouls ou endormis, plus vraisemblablement les deux.

La grande porte était totalement enfoncée et quelques hommes, à la faveur de la nuit, sortaient les bras chargés de butins. Le vainqueur se payait sur le vaincu.

Personne ne fit attention à lui alors qu’il pénétrait dans l’enceinte de la forteresse.

Il lui fallait trouver les geôles du château pour savoir si le garçon y était retenu prisonnier. Les rues qui serpentaient entre les remparts, la demeure et les bâtiments militaires étaient désertes à cette heure. Tellement, qu’il faillit se laisser surprendre par un petit groupe de soldats en factions. Il se plaqua dans l’ombre d’un mur et tendit l’oreille.

Le plus âgé, qui semblait aussi le plus gradé, s’exprimait d’un ton hargneux.

  • Quelle connerie de faire un siège pour attraper un gamin ! J’aurais pu lui prédire à Kab Gregor qu’il s’échapperait le morveux.
  • Si tu veux mon avis, qu’il lui refile le gosse ou pas, le Comte aurait fini de la même façon.

Dans la ruelle perpendiculaire, dont les soldats devaient garder l’entrée, des éclats de voix retentirent. Pour y aller, il lui fallait détourner l’attention des sentinelles.

Il tira d’une des grandes poches intérieures de son manteau une fiole remplie d’un liquide couleur d’ambre et la jeta en cloche derrière les soldats. Elle se fracassa au sol avec un petit bruit cristallin. Les militaires s’approchèrent, mais au contact de l’air le liquide dégagea une fumée blanche, épaisse, suffocante. Les hommes se mirent à tousser, cracher puis vomir.

Le vieil homme ne perdit pas une seconde et s’engouffra dans la ruelle. Il avança à petits pas légers, toujours dissimulé dans l’ombre des murs il fut témoin d’un échange houleux.

  • Si vous continuez comme ça, vous allez tuer le vieillard !
  • Pour qui vous prenez-vous lieutenant, pour me faire ainsi la leçon ! Je suis votre commandant !
  • Sauf votre respect, Kab Gregor, je sers avant tout mon Duc. Et lui seul à droit de vie ou de mort sur ses nobles.
  • Qu’est-ce que ça changera d’attendre ? Le vieux finira la tête sur le billot de toute façon. Autant m’amuser un peu avant, pour lui faire dire où sont partis les fuyards !

Le lieutenant secoua la tête, une moue de dégoût sur les lèvres.

  • Vous torturez votre oncle depuis des heures, vous n’en avez rien tiré, vous n’en tirerez rien de plus.
  • Quel rabat-joie Craden ! Puisque vous tenez tant à ce que je laisse le vieux tranquille, allons boire en attendant l’arrivée d’Erwin. Ca vous déridera peut-être un peu !

Par chance, ils partirent par l’autre côté de la ruelle.

L’hermine eut la surprise de ne pas tomber sur une prison, mais sur une vulgaire remise à grains. Le choix n’était pas si étonnant, les murs étaient épais, et personne ne viendrait chercher le Comte ici. Un soldat assis sur un banc, une bouteille serrée dans ses bras somnolait en ronflant bruyamment. Pour ne prendre aucun risque, il sortit sa lame et lui trancha la gorge d’un geste net.

Finalement, il trouva dans une petite pièce, affalé sur des sacs d’orge, un vieil homme en chemise, tellement maculée de sang que la couleur d’origine n’était pas reconnaissable. Son visage tuméfié et ensanglanté n’avait plus rien d’humain. Sa respiration sifflante dans sa bouche ouverte, qui n’était plus qu’un trou béant. L’hermine marcha sur quelques-unes de ses dents avec une grimace de dégoût.

Il s’approcha du supplicié, passa son bras dans son dos et le maintint presque assis. Ses yeux bougèrent sous ses paupières, mais il était incapable de les ouvrir tellement elles étaient gonflées.

Il sortit d’une poche intérieure une petite fiole, remplie d’un épais liquide blanc. Il la déboucha et la versa délicatement entre les lèvres du moribond. D’une autre poche il sortit un grand mouchoir à la propreté douteuse, et entrepris de nettoyer les tâches de sang avec une grande douceur.

Après quelques minutes, la respiration du vieil homme se calma, et soudain un œil, au bleu glacial, le fixa sous une paupière mis-close.

  • Comte Kab Gwilen, je suis heureux de voir que vous êtes revenus à vous.
  • Qui… Qui êtes-vous ?

Son filet de voix était à peine audible.

  • Un vieil homme qui s’agace d’arriver toujours trop tard… Je compte sur vous pour enfin me donner un temps d’avance.
  • De quoi parlez-vous ?
  • Du garçon qui voyage avec les Saintes-Vallées. Je dois le récupérer.

La paupière du Comte se referma lentement.

  • Même si je n’avais pas entendu votre bourreau en parler, votre visage à lui seul m’aurait dit que vous ne divulguiez pas aisément vos secrets.
  • Qu’a à perdre un vieil homme comme moi…

Il rouvrit son œil, le bleu paraissait un peu délavé maintenant.

  • C’est bien pour cela que je ne continue pas le travail de votre neveu… L’avantage du lait de pavot, couplé à une pointe de belladone, c’est qu’il aide à briser la douleur… et les défenses.
  • C’est donc ça… Je pensais que c’était Teñval qui venait me chercher…
  • Il viendra… Mais avant, dites-moi où ils sont partis ?

L'œil du vieillard se voila, il semblait perdu dans sa mémoire.

  • Qui ça ?

Sa voix chevrotante était à fendre l'âme.

  • Le garçon tatoué.
  • Nonamé… Oui, il était ici. Ils sont dans la clairière d’Azilis maintenant.
  • Où puis-je la trouver ?
  • Au creux du bois… au bout du passage…

La paupière se referma. Dans les bras de l’hermine, le corps du Comte se détendit complètement. Il dormait d’un sommeil profond. Il le reposa délicatement sur les sacs de grains et repartit par où il était venu.

C’était de bien maigres indices qu’il avait obtenu, mais il devrait bien s’en satisfaire. Quand il quitta l’enceinte du château, l’aube froide éclairait la campagne.

Il retrouva son cheval qui paissait paisiblement au bord d’un étang. Il monta en selle puis le fit gravir une colline d’où il avait une vue sur la campagne. A quelques kilomètres au nord-est du château, il aperçut un bois touffu, bordant un cours d'eau.

Azilis signifiait eau vive dans la langue des Ancêtres.

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