1. Une peur sans nom
Sizel marchait, l’oreille aux aguets, à l'affût du moindre craquement, du moindre mouvement dans les frondaisons. Mais aucun signe visible ne laissait deviner la présence de poursuivants. Pourtant elle pouvait presque sentir leur souffle chaud hérisser le duvet sur sa nuque.
Vers treize heures, après deux bonnes heures de marche éreintante à se frayer un chemin entre branches basses et racines saillantes, et toujours sans échanger une parole, ils parvinrent à la lisière du petit bois. La ferme était en vue, telle que décrite par Pitlovis, posée au sommet d’une colline.
La plaine autour semblait déserte, mais qui pouvait dire ce qui se cachait derrière la colline ? L'étendue qu'il fallait traverser à découvert était vaste. Sizel s’attendait presque à voir surgir une troupe armée sur le sentier qui serpentait entre les champs. Y aller tous ensemble lui paraissait inconscient, elle exposa donc son plan aux autres : y aller seule et ramener les chevaux ici. Les protestations ne se firent pas attendre, mais ce fut la voix de Goulvenic qui prit naturellement le dessus, alors qu’il semblait retiré en lui-même quelques secondes plus tôt.
- Sizel, je sais que tu veux nous protéger, mais ton plan ne tient pas la route. Ce que tu proposes nous fera perdre trop de temps. C’est ça le vrai risque.
Elle les balaya du regard : Goulvenic, les yeux enfoncés dans les orbites, rongés par le chagrin, semblait avoir rapetissé. Klézée, en apparente bonne forme, donnait l’impression de vouloir disparaître sous terre. Pitlovis, habituellement si fringant, était assis, le regard planté au sol. Quant à Nonamé, elle ne s’attarda pas sur lui. Il était un poids mort depuis le début.
Sa revue terminée, elle explosa :
- Vous tenez à peine debout, vous n’atteindrez jamais cette ferme à pied ! Regardez-vous !
Elle ne parvenait pas à dissimuler toute l’exaspération et la tension accumulée depuis la dispute, et sa voix s’étrangla sur ces derniers mots.
- Mais réfléchis ! Tu ne pourras pas ramener cinq chevaux ! cria presque son beau-frère.
Elle allait répliquer, mais Pitlovis, étrangement silencieux, se leva péniblement du rocher moussu où il était assis et s’interposa.
- J’irai avec Sizel. Vous, vous en profitez pour reprendre quelques forces. Je connais les fermiers. Ils ne feront pas de difficulté avec moi.
Son ton était las, son teint cireux et ses yeux creux. Il semblait lui aussi avoir besoin de repos. Mais le compromis qu’il proposait était le plus évident, Goulvenic et Sizel en convinrent, bien qu’à contrecœur.
En voyant la mine du jeune homme, elle était inquiète qu’il ait lui-même du mal à rejoindre la colline rapidement. C’était la première fois qu’elle doutait de ses capacités, elle s’en sentit déstabilisée.
Une fois le sujet clos, ils s’élancèrent tous deux à travers la campagne, tentant de se fondre le plus possible dans le décor. Ils sautaient dans les fossés dès qu’un bruit retentissait sur le sentier, pour ne voir passer qu’un lièvre. Ils s'accroupissaient derrière les haies et s’abritaient dans les bosquets d’arbres quand ils n’entendaient plus aucun bruit, cherchant à repérer ce qui provoquait le silence de la campagne. C’était eux.
Cela parut interminable à Sizel. Elle était néanmoins soulagée de constater l’agilité de Pitlovis, malgré sa fatigue visible, il était aussi silencieux qu’un chat.
Mais il manquait d’endurance et il fut vite à bout de souffle.
Ils prirent quelques instants au pied de la colline pour souffler, rassemblant l’énergie nécessaire à ce dernier effort en priant pour ne pas tomber sur un comité d’accueil.
Finalement, ils pénétrèrent sans encombre dans l’enceinte de la ferme et trouvèrent le propriétaire des lieux, en train de déjeuner avec sa famille. Lorsqu’ils firent irruption dans la salle à manger, ils les dévisagèrent, les yeux écarquillés devant leurs visages rouges et couverts de sueur.
Sans leur laisser le temps de poser la moindre question, Pitlovis prit la parole.
D’une voix chaude et calme, qu’il modulait avec douceur, il leur expliqua, avec le moins de détails possibles, l’attaque de Kastelrénan, omettant de mentionner qui étaient les agresseurs. Il supplia l’honnête marchand de leur venir en aide, en mémoire des bonnes relations qu’il entretenait avec son père.
Sizel s’étonna de toujours ressentir l’angoisse de la traque alors qu’elle observait la stupeur quitter rapidement les visages de la famille pour être remplacée par des sourires confiants et des regards bienveillants. Elle se prit à les envier.
A peine Pitlovis eut terminé de parler que le marchand s’empressa de les emmener au haras pour voir ses chevaux. Bien sûr, il ne leur présenta pas ses plus belles bêtes mais ils semblaient tous robustes et en bonne forme.
Alors que Sizel pensait l’affaire réglée, le marchand interrompit soudain la conversation pour demander comment ils comptaient le payer.
Elle ne s’était pas attendu à cela, et le sourire rapace qu’afficha l’homme en frottant son pouce et son index l’un contre l’autre lui donna envie de le frapper au visage.
Avec un effort qui lui coûta, elle se contint, et se rappela les paroles de Pitlovis, il y avait ce qui lui semblait une éternité, au palais ducal. Le don de Stamsjalar altérait uniquement les émotions, par la raison. Et qu’il y a–t-il de plus rationnel que l’appât du gain ?
Avant que les paroles acides qui lui brûlaient la gorge ne puissent franchir ses lèvres, son compagnon sortit sa bourse de son pourpoint, et d’une voix pleine de trémolos, conclut un accord avec le margoulin.
Une fois encore, elle vit le visage de l’homme changer. Son sourire carnassier s’affaissa un peu et ses yeux s’embuèrent. Par respect pour le père du jeune homme, qui était un bon Suzerain avec qui il avait toujours fait de bonnes affaires, il accepta de leur vendre les cinq chevaux contre le maigre contenu de la bourse. Mais il ne pouvait pas fournir plus de trois selles. Une poignée de main vint finalement sceller leur accord.
Au moment de partir, Pitlovis dut s’y reprendre à plusieurs fois avant de pouvoir grimper sur sa monture. Son visage semblait exsangue et ses yeux hagards. Il tenta un faible sourire à l’intention de sa compagne, mais son regard était vide et il tenait à peine en selle. Sizel espérait qu’il tiendrait jusqu’au bosquet d’arbres où les attendaient les autres.
Juste avant qu’ils ne quittent la ferme, la femme du marchand sortit en courant de la maison, portant un sac de jute qui semblait lourd.
- Des provisions pour votre voyage, j’y ai mis ce que j’ai pu trouver : du pain, du fromage, des pommes, un peu de viande séchée… Ce n’est pas grand chose mais j’espère que ça vous aidera.
Elle tendit son sac à Sizel, qui balbutia des remerciements. La femme planta son regard compatissant dans les yeux de Sizel et lui pressa la main en lui confiant les provisions. La chaleur de cette main inconnue sur la sienne remonta le long de son bras pour venir réchauffer son cœur.
Sans un regard en arrière, ils s’élancèrent à travers la plaine, traînant par la bride trois autres montures. Sizel laissa son ami passer devant, afin de s’assurer qu’il ne chutait pas. Elle aurait voulu se tenir plus près de lui mais c’était impossible avec les deux chevaux qu’elle guidait.
La chevauchée vers le bosquet parut beaucoup plus longue à Sizel que leur traversée à pied. Pitlovis vacillait constamment sur sa selle, se rattrapant de justesse. A chaque fois, le cœur de Sizel ratait un battement le voyant déjà rouler à terre, piétiné par son cheval et celui qui le suivait.
C’est avec un immense soulagement qu’elle aperçut enfin la lisière du bois où Goulvenic les attendait, le front barré d’inquiétude. Ils étaient partis depuis presque deux heures.
Klézée et Nonamé sortirent de la protection du sous-bois pour les rejoindre. Le jeune garçon semblait toujours absent, la maîtresse d’armes le tirait par la main comme un bambin.
Goulvenic aida Pit à descendre de cheval. Le jeune homme se dirigea en titubant vers un arbre contre lequel il se laissa choir plus qu’il ne s’assit. Klézée interrogea Sizel du regard, qui ne put que hausser les épaules dans un geste d’impuissance. Pit réussit, au prix d’un effort, à prendre la parole. Dans sa voix, nulle note chaude ou apaisante mais une angoisse poisseuse qui faisait écho à celle du reste du groupe.
- Je ne pense pas être capable d’aller jusqu’à Havrebourg…
Un silence tendu suivit son intervention. Goulvenic, la mâchoire crispée finit par prendre la parole, faisant sursauter Klézée.
- Alors quittons le duché au plus vite ! Allons à Richeville, on gagnera trois jours de voyage.
Il eut à peine le temps de finir sa phrase, que Sizel s’emporta, criant presque.
- Mais les bateaux pour le Scandinor y sont rares. On risque d’y rester longtemps ! C’est comme si tu nous disais d’attendre Alderic et ses hommes ici ! s’emporta Sizel.
- Pourquoi tu me…
Pit, les yeux clos, expira bruyamment par les narines, les lèvres pincées avant d’exploser d’une voix suraiguë ou perçait la colère et la panique.
- Ça suffit ! Nous aviserons une fois là-bas. L’urgence est de mettre le plus de distance entre nous et Alderic.
Le silence retomba, encore plus épais.
Sizel capitula, elle ne pensait plus qu’à fuir rapidement. Quand son regard retomba sur Pitlovis, son cœur se serra. Il avait vraiment l’air mal en point.
Klézée se rapprocha doucement du jeune aristocrate, le visage marqué par l’inquiétude. Elle posa ses mains en plusieurs endroits de son corps, puis alla parler à voix basse à Sizel.
- Son mal n’est pas physique. Je ne sais pas ce que c’est…Il s’est passé quelque chose à la ferme ?
- Rien de particulier, le marchand n’était pas disposé à nous aider gratuitement, il a dû le persuader…
Sizel le regardait, les sourcils froncés. La sensation diffuse d’ennemis qui se rapprochaient, l’empêchait de réfléchir clairement. Mais elle parvint finalement à formuler sa pensée.
- Je me demande si ce n’est pas d’utiliser son don qui l’épuise ?
- Ce serait logique. La nature ne donne jamais sans reprendre.
Elles s’éloignèrent du jeune homme pour retrouver Goulvenic qui inspectait les chevaux, pendant que Nonamé était assis sur une souche morte, les yeux perdus dans un ailleurs, trop loin pour eux.
Les trois autres s’organisèrent rapidement. Pit était incapable de monter seul, il chevaucherait avec Sizel. Klézée prendrait Nonamé avec elle et Goulvenic monterait le dernier cheval sellé. Les deux restants serviraient de relais pour les bêtes qui portaient deux cavaliers.
Alors qu’ils se lançaient dans la campagne, une bise glaciale se leva, prémisse aux tempêtes de neige et de givre qui allaient balayer le continent à l’approche du solstice d’hiver.
Sizel serra plus étroitement Pitlovis contre elle, tant pour l’empêcher de tomber de cheval que pour les protéger tous deux du froid mordant. Elle essaya aussi de puiser dans ce contact le courage qu’il lui fallait pour mener cette troupe moribonde loin du danger des hommes et de l’hiver.

Annotations