2. Comme un poison

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L’après-midi était déjà bien avancée quand ils avaient quitté le couvert du petit bosquet et la nuit ne tarda pas à les surprendre. Goulvenic souhaitait qu’ils poussent plus avant pour ne se reposer qu’au petit matin, mais Klézée et Sizel s’y opposèrent. Elles avaient déjà changé de monture une première fois, elles voulaient laisser souffler les chevaux. Et puis, Pitlovis et Nonamé étaient à bout de forces.

Ils poussèrent encore sur quelques kilomètres le temps de trouver un endroit protégé pour passer la nuit. Ils choisirent un petit ravin, au fond duquel serpentait un maigre cours d’eau. L’endroit était suffisamment encaissé pour qu’ils puissent y faire un petit feu sans être vus du chemin et les bêtes pourraient boire et se reposer, attachés aux quelques arbrisseaux qui poussaient le long de l’étroite berge.

Une fois le feu allumé, ils se serrèrent tous les cinq autour et ouvrirent le sac de provisions que leur avait confié la femme du marchand de chevaux. Ils découvrirent avec bonheur qu'elle a ajouté aux denrées alimentaires deux couvertures bien épaisses, dans lesquelles ils emmitoufflèrent Nonamé et Pitlovis.

Sizel avait ruminé de sombres pensées tout au long du chemin et son moral était au plus bas. D’avoir passé tout le trajet plaquée contre Pitlovis pour l’aider à tenir en selle sans échanger un seul mot n’avait pas aidé à la distraire, et elle n’était pas fâchée de pouvoir enfin retrouver sa liberté de mouvement.

Le jeune homme grignotait à présent une pomme du bout des dents, à moitié effondré sur Goulvenic, qui regardait le feu, les yeux embués, perdus dans des souvenirs lointains, sans penser à toucher le morceau de fromage qui gisait dans sa main.

C’est alors que Pitlovis se mit à chanter d’une voix basse et traînante. On aurait dit un chant funéraire.

Sizel se laissa bercer par les premières notes, ressentant une vague nostalgie. Puis, elle sentit sa gorge se serrer douloureusement, les larmes lui montèrent aux yeux, et elle fit un effort pour étouffer un sanglot. Des souvenirs de tous les membres défunts de sa famille se bousculaient devant ses yeux embués. A côté d’elle, Klézée reniflait, et des larmes striaient les joues de Goulvenic.

N’y tenant plus, elle se leva brusquement et s’éloigna du petit groupe, pour qu’ils ne la voient pas pleurer.

Elle s’éloigna en remontant le ruisseau et grimpa par un petit chemin de pierres éboulées pour remonter sur le chemin. Elle s’assit sur une souche et respira à pleins poumons l’air vif du dernier jour de l’année en contemplant le ciel étoilé. C'était une nuit sans lune. Sizel y vit la bénédiction de Loardyl, qui leur offrait l’obscurité pour disparaître.

Demain ce serait le solstice d’hiver, une nouvelle année commencerait.

Sizel fut soudain tirée de ses pensées par le crissement de pas sur les pierres. Elle empoigna la garde de l’épée qui ne l’avait pas quittée depuis leur fuite de Kastelrénan, le cœur battant à tout rompre. Mais ce fut la silhouette, massive mais voûtée de Goulvenic qui apparut. En le regardant s’approcher, Sizel constata avec étonnement que le chagrin étouffant qui l’avait saisi quand elle était en bas, avait presque totalement disparu. Ne lui restait que la douleur diffuse qui l’accompagnait depuis Saintes-Vallées.

  • Toi aussi tu fuis le chant déprimant de Pit ? Je ne sais pas ce qui lui prend…
  • Oui, j’avais besoin de m’éloigner… Et je voulais m’assurer que tu allais bien… Mais je ne veux pas t’imposer ma présence.

Elle réfléchit quelques secondes, mais réalisa qu’elle n’avait pas vraiment envie d’être seule. Elle se décala sur la souche et tapota la place à côté d’elle. Il s’assit avec un sourire sans joie. Ce n’était pas très confortable, la souche pouvait difficilement accueillir deux personnes, encore moins avec la carrure de Goulvenic. Leurs épaules se touchaient, mais ils ne cherchèrent pas à s’écarter. Ce contact avait quelque chose de familier, de chaleureux. Le silence s’installa, alors qu’ils contemplaient le ciel. Un silence enveloppant, presque réconfortant.

  • Emée adorait qu’on s’assoit sur les marches du perron l’hiver, pour contempler les étoiles, les nuits comme celles-ci.

La voix de Goulvenic vibrait de nostalgie et de tendresse.

  • Elle préparait du lait de chèvre chaud aux baies de genièvre, et se serrait sous nos manteaux, une peau de mouton sur les genoux. Elle détestait l’odeur de la peau, mais elle la prenait à chaque fois.

Sizel se surprit elle-même en riant doucement. Elle imaginait très bien la scène.

  • Ça me rappelle quand on était petites. Certains soirs, quand papa rentrait tard alors qu’on était tous couchés, elle allait s’asseoir dans l’escalier qui menait à la grande salle, dissimulée dans l’ombre. Elle écoutait papa raconter son voyage à maman, qui brodait devant la cheminée.

Goulvenic l’écoutait, un sourire aux lèvres.

  • Ces soirs-là, on faisait tout avec Hazel pour rester éveillées pour la rejoindre. Elle nous faisait des gros yeux en posant un doigt sur ses lèvres pour qu’on ne fasse pas de bruit. Mais elle nous laissait rester, et nous faisait venir sous sa couverture. Pour nous, le moment le plus amusant, c’était quand il fallait se dépêcher de retourner se coucher avant que les parents ne montent, le tout sans faire de bruit. Maintenant que j’y repense, on gloussait tout le long de l’escalier… ils devaient savoir qu’on les écoutait…

Le silence retomba, et ils chérirent tous deux ces souvenirs heureux. Dans un élan de tendresse, qui la domina, Sizel posa sa tête sur l’épaule de Goulvenic, qui posa sa tête sur la sienne. Ils restèrent ainsi un moment, à goûter le plaisir simple d’être avec quelqu’un qui avait connu des êtres aimés maintenant disparus.

Lorsqu’ils retrouvèrent les autres, ils s’étaient installés pour dormir. Pitlovis avait arrêté de chanter et s’était roulé en boule sous une couverture, dos à Klézée qui en partageait une autre avec Nonamé. Sizel proposa à Goulvenic de prendre le premier tour de garde, tout en ravivant le feu. Il accepta avec gratitude et s’allongea près du feu, mais à bonne distance de Pitlovis, emmitouflé dans son manteau.

Sizel continua de tisonner le feu pour qu’il ne meurt pas, tout en couvant ses amis du regard. Quand il se posa sur Nonamé, elle fut saisie par un sentiment de culpabilité. Elle ne lui avait pas adressé un mot depuis leur altercation. Certes, il n’avait pas cherché sa compagnie non plus. Mais pour sa défense, il semblait profondément ailleurs. Elle repensa aux horreurs qu’il lui avait dites, et surtout à sa voix. Un frisson lui remonta l’échine. On aurait dit une voix de vieillard, comme si quelqu’un d’autre parlait à travers lui.

Elle eut soudain envie de le prendre dans ses bras et de lui dire qu’elle lui pardonnait.

Mais ça ne dura qu’un instant. Elle soupçonna sa sœur d’être à l’origine de ses élans de sensibleries ce soir.

Elle dirigea ses pensées vers une idée qu’elle avait eu avant que Goulvenic ne la rejoigne. Un plan pour rendre plus difficile le travail de leurs poursuivants avait germé dans sa tête, il l'occupa jusqu’à ce qu’elle aille réveiller Klézée pour prendre sa place.

En ravalant sa fierté, elle s’allongea près de Nonamé, pour bénéficier de la chaleur de la couverture, et finit par passer son bras autour de lui, seule position à peu près confortable.

Ils s’éveillèrent aux premières lueurs de l’aube, transis de froid. Pitlovis ne semblait pas en meilleure forme, les joues creuses et le teint cireux, il faisait peur à voir.

Ils grignotèrent un peu de pain et de fromage, mais se rationnèrent pour faire durer leurs provisions.

Au moment de partir, Sizel leur exposa la ruse qu’elle avait mûrie pendant son tour de garde.

Les quatre autres partiraient avec trois chevaux en longeant la rivière jusqu’à l’éboulement de pierres. Là, ils traverseraient le cours d’eau pour ressortir de l’autre côté du ravin. Klézée effacerait leurs traces autant que possible. Ils prendraient ainsi de l’avance.

De son côté, Sizel remonterait la berge sur cinq kilomètres, menant deux chevaux. Puis elle redescendrait vers le campement en marchant dans l’eau, afin d’effacer sa piste. Elle répéterait l’opération plusieurs fois, laissant le long de la rivière cinq séries d’empreintes distinctes. À chaque fois, elle partirait dans une direction différente avant de revenir discrètement vers le ravin.

Enfin, elle rejoindrait les autres au point convenu, en effaçant ses propres traces.

Ainsi, leurs poursuivants se disperseraient sur de fausses pistes et perdraient un temps précieux.

Son exposé ne déclencha pas vraiment de réactions, l’ambiance était morose, et personne n’avait rien à objecter. Ils firent ce que Sizel avait prévu et disparurent de l’autre côté du petit ravin alors qu’elle s’élançait le long de la berge.

Une fois sa ruse exécutée, Sizel s’élança dans la campagne pour rejoindre les autres et ne tarda pas à les rattraper. Ils n’étaient pas allés bien loin, arrêtés à l'abri d’un grand chêne. Elle craignait que l’un d’entre eux soit blessé en tombant de cheval, mais lorsqu’elle arriva à portée de voix, elle constata qu’une dispute était en cours.

Klézée, Pitlovis et Goulvenic étaient en train de s’invectiver à grand renforts d’insultes, alors que Nonamé se tenait à l’écart, le regard dans le vague, indifférent à ce qui se passait. Sizel mit pied à terre et s’approcha du groupe.

La voix de Pitlovis dominait celle des autres, elle montait dans les aiguës puis descendait dans les graves au gré de ses phrases, comme une vague de colère qui déferlait sur les autres.

Sizel commença à hurler elle aussi sur les autres, sentant son sang chauffer dans ses veines, avec une seule idée en découdre. Elle ne se rendait même pas compte qu’elle ne savait pas pourquoi ils se disputaient.

Puis, sans crier gare, Goulvenic donna un formidable coup de poing dans l’abdomen de Pitlovis, qui se plia en deux le souffle coupé. Avant que quiconque n’ait pu l’arrêter, il lui asséna un second coup sur la tempe et le jeune aristocrate s’effondra au sol inconscient, un filet de sang s’écoulant de son nez. Klézée s’approcha de lui pour vérifier qu’il allait bien. Il semblait juste sonné.

Sizel sentit immédiatement sa rage bouillonnante s’apaiser.

Ils se regardèrent, ahuris. Goulvenic recula d’un pas, effrayé par la force avec laquelle il avait frappé le jeune homme.

  • Qu’est-ce qui s’est passé ? demanda Sizel encore confuse.
  • Je ne sais pas, commença Klézée, Goulvenic a voulu s’arrêter, ça m’agaçait parce que je trouvais qu’on allait déjà pas assez vite, et Pit a commencé à ricaner…
  • J’avais l’impression que mon cheval commençait à boiter, je voulais voir ce qu’il avait. On avait à peine mis pied à terre que Pit à commencé à me charrier, en disant que c’était le poids de ma culpabilité d’avoir abandonné la dépouille d’Emée qui alourdissait mon cheval. A partir de là, je n’ai pas compris ce qui s’est passé, le ton est monté… et… tu es arrivée…
  • Ça ne ressemble pas à Pit de dire une chose pareille…

Puis elle montra Nonamé du menton à Klézée.

  • Il va bien ?
  • Il est capable de répondre à la question.

La voix de Nonamé était tranchante, étrangement adulte, son regard bien présent et très dur. Sizel hésita, déstabilisée.

  • Pourquoi tu n'as pas pris part au pugilat ?
  • Parce que parfois, quand le monde est trop brutal, mon esprit et mon cœur ne se parlent plus.
  • Qu’est-ce que ça veut dire ?
  • Que mes émotions ne sont pas accessibles.

Elle le regarda avec des yeux ronds, sans savoir quoi répondre. Pendant ce temps, Pitlovis était revenu à lui et commençait à remuer. Goulvenic lui tendit la main pour l’aider à se relever. Il la saisit, et aussitôt se mit à pleurer et à supplier Goulvenic de lui pardonner.

Ce dernier regarda les filles, incrédule, avant de commencer lui aussi à se répandre en lamentations auprès de Pitlovis. Sizel sentait monter en elle un profond malaise de culpabilité, sans savoir vers qui diriger sa demande de pardon.

Au même moment, Klézée se jeta sur Pitlovis et le bâillonna avec sa main puis avec sa ceinture. L’apaisement revint, bien que les autres la regardaient interloqués.

  • Je crois que son don… quelque chose ne va pas. Quand il nous touche, j’ai l’impression qu’il prend ce qu’on ressent… et quand il ouvre la bouche, tout ressort en pire. Hier soir déjà… ce chant… ce n’était pas normal.

Sizel fronça les yeux, et prit le temps de retourner cette théorie dans son esprit. C’était vrai qu’ils avaient commencé à s’écharper après l’épisode de la ferme, quand Pit semblait au plus mal…

  • Mais on ne va pas lui couper la langue quand même ?!
  • Ce ne serait pas une si mauvaise idée ironisa Goulvenic.

Pit les regardait tour à tour les yeux affolés, tentant de dégager ses mains que Klézée maintenait fermement dans son dos.

Nonamé, toujours de sa voix effrayante de maturité, reprit la parole.

  • Il faut museler son don, pour lui permettre de se reposer.
  • Et comment fait-on ça, vieux sage ? interrogea Sizel, acide.

Il haussa les épaules.

D’une voix hâchée par l’effort qu’elle fournissait pour maintenir Pit à sa merci, Klézée proposa une solution.

  • Drogons-le ! Avec du pavot. Ça le rendra somnolent, et on le laisse bâillonné quelque temps.

Personne ne protesta. Pitlovis avait cessé de lutter, affaissé comme une poupée de chiffon. Seuls ses yeux roulaient dans ses orbites, affolés.

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