3. Le rituel de la Vertu
La matinée s’écoula, morose.
Klézée avait pu faire une infusion de pavot qu’elle avait fait boire à Pit. Il n’avait pas opposé de résistance, et n’avait pas tenté de parler quand elle avait retiré son bâillon.
Ils avaient perdu un temps précieux, mais Sizel espérait que son petit tour de passe-passe dans le ravin rééquilibrerait les choses.
Klézée garda Pit avec elle, pour l’avoir à l'œil, même si elle disait lui avoir donné une dose de cheval. Il dormait la plupart du temps, et les quelques secondes où il parvenait à soulever ses paupières, il prononçait des paroles incohérentes d’une voix cotonneuse.
Goulvenic chevauchait en tête tenant la bride d’une monture relai et Sizel fermait la marche avec la seconde, Nonamé sur sa selle devant elle. Elle était mal à l’aise de monter avec lui, toujours perturbée par sa soudaine maturité.
Elle eut tout le loisir de réfléchir à l’étrange attitude du garçon. Klézée était trop occupée à maintenir Pit en selle pour pouvoir bavarder et Goulvenic restait plongé dans ses souvenirs, trahi par son regard lointain.
Bercée par le trot régulier de leur cheval, elle retournait les choses dans sa tête. Ses cogitations l’amenèrent a la seule théorie qui permettait d’expliquer les sautes d’humeurs, les absences et les brusques changements de personnalité du garçon.. Nonamé était possédé.
Bien que les légendes pour effrayer les enfants pullulaient de références à des monstres ou des dieux qui s’emparaient du corps des gens, elle ne connaissait qu’une façon qui soit réellement avérée : être un Sangsjalar.
Si Nonamé était doué de ce don, il avait pu en être affecté tout petit. Bien plus jeune qu’elle quand ça s’était produit. Plus jeune et surtout plus fragile. Il n’était pas impensable qu’il lutte la plupart du temps contre les souvenirs et les émotions d’une âme qu’il aurait accueillie involontairement. Surtout si c’était celle d’un adulte.
Une phrase qu’il avait prononcée dans la clairière revint aux oreilles de Sizel, toujours aussi brûlante : “Ta mère ne pouvait s’empêcher de le penser. C’est ton cœur de pierre qui a tué Hazel !”
Elle n’avait jamais parlé à personne du fait qu’elle croyait que sa mère la tenait responsable de la mort de sa sœur. Et Ayden évitait le garçon autant que possible, elle ne lui aurait pas confié un secret aussi lourd. Mais elle aurait pu le confier à son père…
Le pouls de Sizel s’accéléra et sa gorge se serra. Et si…
Mais le fil de ses pensées fut interrompu par Goulvenic qui s’arrêta brusquement.
- Le chemin mène à un village plus bas dans la vallée. Ce serait l’occasion de faire quelques provisions pour le reste du voyage ?
Klézée et Sizel s’arrêtèrent à sa hauteur.
- Je ne serais pas fâchée de m’arrêter un peu, j’ai les bras en compote. Qui aurait pu penser que Pit soit si lourd avec ce corps maigrelet !
- Ça prendrait trop de temps, nous en avons perdu suffisamment. Et nous sommes bien trop identifiables.
Sizel regarda aux alentours, les autres faisaient la moue, mais ne protestèrent pas.
- Il y a un bois là-bas. Ca nous fait faire un détour mais nous pourrons y faire une courte halte pour reposer les chevaux et manger. Nous serons à l'abri des regards.
Ils acquiescèrent en silence, et la troupe se remit en route, Sizel en tête. Nonamé n’avait pas bronché. Elle aurait aimé lui parler, lui poser des questions, mais elle ne savait pas par où commencer.
Sizel insista pour qu’ils s’enfoncent loin dans le bois pour limiter le risque d’être vus. Elle s’étonna de trouver sur leur chemin, à intervalle régulier, plusieurs pierres ovales, recouvertes de mousse et de symboles inconnus. Elle pivota sur son cheval pour interroger les autres.
- à votre avis c’est quoi ces pierres ?
Goulvenic haussa les épaules, et Klézée ne semblait pas avoir entendu.
- Ce sont des bornes mystiques. Elles sont utilisées par les Vertueux pour baliser le chemin jusqu’à un lieu important.
Le sang de Sizel se glaça lorsqu’elle entendit ces mots sortir de la bouche de Nonamé. Ce n’était pas tant sa voix, qui était certes toujours étrange, mais c’était surtout le phrasé et l’attitude pontifiante qui l’effayèrent. Elle avait cru entendre son père. Elle ne sut dire si c’était la fatigue qui la rendait paranoïaque ou non.
Elle choisit de répondre, elle voulait qu’il parle pour l’entendre et se faire une conviction.
- Un lieu important perdu au milieu de ce bois ?
- C’est un lieu discret. En Lueue leur culte n’est pas très apprécié.
- Tu sembles en savoir beaucoup sur les Vertueux, pourquoi tu n’en as jamais parlé avant ?
- Je ne m’en souvenais pas… J’ai parfois du mal à me souvenir de certaines choses.
Sa voix était redevenue plus enfantine, plus familière, sans prévenir. Sizel sentit les muscles de son cou et de son dos se tendre. Nonamé était de retour.
Ils finirent par trouver un endroit un peu dégagé dans le sous-bois. Un zone recouverte d’un tapis de feuille morte et de mousse. Ils s’y arrêtèrent pour se restaurer et laisser souffler les chevaux. Sizel aida Nonamé à descendre, elle croisa son regard. C’était peut-être la première fois depuis leur dispute. Il la regarda sans ciller, lui adressant un large sourire, sans l’ombre d’une gêne. Malgré la rancœur accumulée ces derniers temps, elle se força à lui rendre son sourire. C’était elle l’adulte après tout.
Ils bâtirent un petit feu pour que Klézée puisse faire une nouvelle infusion pour Pit et ils mâchonnèrent leur morceaux de viande séchée. Le jeune homme semblait en meilleure forme, il avait repris des couleurs et il grignota même un morceau de fromage. Il avala son infusion en grimaçant, bien que Klézée déclara l’avoir faite légère cette fois-ci.
Elle profita de leur halte pour refaire un cataplasme pour Sizel, qui l’accepta avec gratitude, la douleur la travaillait depuis une bonne heure.
Ils commençaient à ranger pour lever le camp, lorsqu’un bruit insolite pour le lieu les mit en alerte. On aurait dit le grincement sourd d’un essieu mal graissé. Ils étouffèrent rapidement le feu, et Klézée resta en arrière pour protéger Nonamé ainsi que Pitlovis, qui s’était assoupi. Goulvenic et Sizel s’allongèrent dans l’herbe pour ramper vers le bruit.
Ce qu’ils virent les laissa sans voix. C’était une procession de trois chariots guidés chacun par deux conducteurs. Lorsqu’ils passèrent devant eux, ils purent constater, par l’ouverture des toiles à l’arrière, ce qu’ils contenaient : des enfants, emmitouflés dans des peaux de bêtes et coiffés de couronnes de fleurs d’hiver.
Sizel adressa un regard interrogateur à Goulvenic, qui hocha la tête en silence. Sans un mot ils se levèrent lentement, en prenant soin de rester à couvert des branches basses des chênes centenaires. Ils suivirent les chariots pendant encore quelques centaines de mètres, jusqu’à ce qu’ils s’arrêtent. Alors, les conducteurs firent descendre les enfants et les conduisirent plus loin dans le sous-bois. Ils avaient des mines réjouies et babillaient gaiement entre eux, en suivant les conducteurs. Sizel et son beau-frère les suivirent encore.
A quelques pas de là où s’étaient arrêtés les chariots se trouvaient une sorte de clairière, assez similaire à celle où Klézée et les deux autres les attendaient. Une trouée dans les arbres, bien nette, entretenue, permettaient aux timides rayons du soleil de décembre d’éclairer une sorte de disque de pierre sur le sol. Il était presque midi au soleil. Le disque était suffisamment large pour qu’on puisse s’y tenir à cheval. Il était flanqué de part et d’autre de deux colonnes cubiques couvertes de symboles.
L’un des conducteurs de charriot retira son manteau de grosse laine grise. Dessous, une robe blanche d’où dépassait des tatouages aux poignets et au cou. L’homme s’approcha du disque et tendit la main vers l’une des colonnes où il sembla appuyer sur l’un des symboles, le plus gros. Il ressemblait à un cercle inachevé, coupé par une courte ligne en son sommet. Puis, il toucha d’autres symboles, difficilement déchiffrables de là où Sizel et Goulvenic se trouvaient.
Puis le Vertueux recula.
Il fit un signe de tête, et les deux autres conducteurs entonnèrent un chant. Leurs voix étaient profondes et vibrantes. Ils furent bientôt rejoints par les enfants et leurs voix cristallines. Les petits visages prirent un air concentré et leurs regards se fixèrent au-delà des colonnes avec une intensité dérangeante. Plus le chant gagnait en puissance, plus ils semblaient au comble de l’extase.
Alors lentement, l’un des conducteurs marcha vers le disque, passa entre les deux colonnes et disparut, sans un bruit.
Sizel étouffa un cri, heureusement couvert par les chants. Elle se tourna vivement vers Goulvenic qui la regardait les yeux écarquillés. Ils reportèrent leur attention sur la scène qui se déroulait devant leurs yeux.
Les enfants avançaient deux par deux, toujours en chantant et commencèrent à disparaître en passant entre les deux colonnes. Goulvenic esquissa un mouvement pour se lever, mais sa belle-sœur le retint d’une légère pression sur le bras, secouant la tête en silence.
Elle aussi aurait voulu intervenir, elle en avait des fourmis dans les mains. Mais les autres les attendaient, vulnérables. Ils ne pouvaient les mettre en danger, sans comprendre ce qui se passait.
En un rien de temps les enfants eurent tous disparu, suivis par deux autres conducteurs. L’homme à la robe blanche s’approcha de nouveau des colonnes, et toucha le symbole en cercle. Il remit son manteau et grimpa sur l’un des chariots, les deux autres vertueux l’immitèrent. Ils firent demi-tour, et repartirent comme ils étaient venus, au rythme du grincement des essieux.
Dès qu’ils furent hors de vue Sizel et Goulvenic sortirent de leur cachette.
- Allons voir de plus près ?
- Je ne sais pas si c’est une bonne idée Siz, je n’ai pas envie de finir dans les bras de Teñval…
Elle leva un sourcil et plissa la bouche.
- Tu étais prêt à passer à l'assaut il y a quelques minutes…
Il soupira et sans se donner la peine de répondre, avança vers le centre de la clairière.
Ils s’approchèrent prudemment du disque et en firent le tour. Les symboles qui couraient le long des colonnes leur étaient tous inconnus. Sizel tendit la main vers le plus gros, que le Vertueux avait touché par deux fois, mais Goulvenic la retint par le poignet, l’implorant du regard.
Elle se dégagea vivement.
- Sizel, restons-en là !
Elle hésita un instant, ses pensées attirées par les autres qui les attendaient, mais sa curiosité fut plus forte et elle termina son geste. La colonne était froide et lisse, ce n’était pas de la pierre, mais une sorte de métal.
Le symbole s’enfonça légèrement, ils retinrent leur souffle.
Rien ne se passa, si ce n’est un léger grésillement qui semblait provenir des colonnes et du disque.
Sizel était prête à toucher d’autres symboles, comme l’avait fait le Vertueux, mais cette fois-ci Goulvenic ne la laissa pas faire.
Elle s’éloigna à contrecœur, sa curiosité insatisfaite, mais les autres allaient s’inquiéter. Il était plus que temps de les rejoindre.
Lorsqu’ils arrivèrent dans la clairière, ils eurent un instant de panique, ne les voyant pas. Mais rapidement ils sortirent du couvert des arbres du côté opposé au leur. Klézée avait préféré se mettre à l’abri.
Une fois la tension retombée, Sizel et Goulvenic purent faire le récit de l’étrange rituel dont ils avaient été témoins.
Sizel interrogea Nonamé.
- Tu avais raison, les bornes de pierre balisaient bien le chemin jusqu’à un lieu important. A ton avis c’était quoi cet endroit ?
Il la regarda les yeux ronds.
- Je ne sais pas de quoi tu parles ? C’est quoi les bornes de pierres ?
Sizel poussa un profond soupir de dépit, puis elle l’aida à monter en selle. Ils avaient perdu assez de temps, il fallait partir.
Mais Klézée restait plantée au milieu de la clairière tenant son cheval par la bride, alors que Pit était allongé dessus à califourchon, enlaçant le cou de l’animal.
Elle demanda d’une voix blanche :
- Quel âge avaient les enfants ?
- Ils étaient jeunes, entre trois et huit ans je dirais… répondit Goulvenic.
- Alors c’est comme ça qu’ils font disparaître les enfants qu'ils enlèvent…
Sa remarque n’appelait pas de réponse.
Goulvenic semblait ne pas comprendre, mais Sizel fit le lien avec la petite sœur de la maîtresse d’armes. Elle s’attendait à la voir s'effondrer, mais Klézée releva la tête, un large sourire aux lèvres.
- Ça veut dire qu’elle est peut-être en vie, quelque part !
Sizel acquiesça en silence, avec un sourire contrit.
Elle ne voulait pas démoraliser son amie, mais ne sachant pas où menait ce disque, ni même si sa sœur était passée par là, ils n’étaient pas plus avancés. Elle préféra ne rien dire.
Le regain de courage chez la maîtresse d’armes était bienvenu. Klézée sauta sur son cheval, et prit la tête de la petite troupe, tenant fermement Pitlovis devant elle.
Sizel ferma la marche. L’espoir soudain de son amie la gagna elle aussi, et c’est avec une détermination nouvelle qu’elle envisagea le reste de leur voyage, encore long, jusqu’au Scandinor, où toutes les réponses semblaient les attendre.

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