4. Richeville

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Pendant les deux jours et deux nuits qui suivirent, ils avancèrent à un rythme soutenu. L’hiver qu’ils avaient craint semblait vouloir leur laisser du répit car ils ne durent affronter aucune tempête de neige ou de givre. Mais les températures étaient brutalement descendues, ils ne réussirent qu’à dormir trois ou quatre heures par nuit, préférant chevaucher pour gagner du terrain.

Malgré ce rythme rude, le petit groupe paraissait aller mieux. Pit repris rapidement des forces et recommença à parler, sans conséquence pour le reste du groupe, à leur grand soulagement. Nonamé n’avait pas eu de nouveaux épisodes inquiétants et même Goulvenic laissait parfois un sourire s’épanouir sur ses lèvres en écoutant une plaisanterie de Pitlovis.

Seule Sizel, bien que goûtant l’ambiance ragaillardie, restait sur ses gardes. Elle avait sans arrêt la sensation de sentir un regard posé sur son dos. Elle redoublait de précaution pour maquiller leurs traces quand c’était possible et restait régulièrement en arrière, pour s’assurer qu’ils n’étaient pas suivis.

Mais c’est sans encombre qu’ils avalèrent le reste du trajet. En milieu de matinée du troisième jour, ils émergèrent d’un petit bois, légèrement surélevé, pour découvrir au loin la mer immense et verte sous un ciel laiteux. Sur leur gauche, s’étalait la gigantesque ville marchande de Richeville dont ils distinguaient les milliers de toits et de fumées de cheminées, les voiles blanches des navires marchands et la rumeur industrieuse de ce grand port de commerce.

Le ciel bas et blanc qui les menaçait depuis l’auve finit par se décider à déverser sur eux ses flocons cotonneux. Et ce fut sous des rideaux de neige, qu’ils entrèrent dans Richeville.

L’épais tapis blanc qui avait rapidement recouvert les rues et les toits ne parvenait pas à étouffer le vacarmes des chariots, des chevaux, des artisans, des marchands et de la population qui se pressait dans les rues.

Même si elle avait déjà vu de grandes villes, Sizel vécut cette effervescence comme une agression après ces journées entières passées au calme des routes secondaires et des sous-bois. Pitlovis, au contraire, sembla s’en trouver complètement revigoré.

La priorité était de trouver à vendre leurs chevaux pour pouvoir espérer se payer un passage en bâteau vers le Scandinor, si tant est qu’ils aient la chance d’en avoir un rapidement. Les chevaux, bien que fatigués et crottés, étaient de belles bêtes, et Pitlovis réussit à en tirer un bon prix dans une auberge relais, mais il douta que ce serait suffisant pour payer une traversée.

Ils trouvèrent une auberge miteuse où ils prirent une chambre rudimentaire avec cinq paillasses et décidèrent de se séparer pour être moins repérables.

Klézée souhaitait trouver un herboriste pour refaire quelques réserves, notamment de graines de pavot. Pitlovis rechigna à lui donner l’argent, mais il pouvait difficilement lui refuser sachant qu’il était la raison de l’épuisement de son stock.

Il fut décidé que Sizel resterait avec Nonamé à l’auberge pour soigner sa pommette et se reposer, puisqu’elle avait assumer plus de tours de garde que les autres. Quant à Goulvenic et Pitlovis, ils se rendirent au port afin de trouver un bâteau qui les prendrait à leur bord.

Sizel aurait préféré se joindre à eux, mais elle ne tenta pas de les convaincre. Elle était consciente d’avoir besoin de repos. Nonamé ne se fit pas prier non plus il s’allongea sur une paillasse et s’endormit presque immédiatement.

Sizel prit d’abord le temps de poser un nouveau cataplasme sur son visage et d’ôter ses vêtements trempés de neige pour les mettre à sécher sur une chaise.Puis, elle se coucha en chemise, frémissant au contact désagréable de la couverture rêche et malodorante.

Contrairement au garçon, elle n’était pas sûre de réussir à dormir. La lumière laiteuse de l’après-midi filtrait à travers les volets de bois, et dès qu’elle fermait les yeux, les visages de sa famille dansaient devant ses yeux.

Elle lutta un long moment, cherchant à attiser sa haine pour Alderic et Erwin en imaginant ce qu’elle leur ferait le jour où elle les retrouveraient. Mais vaincue par la ténacité des souvenirs de Soaz et Iael, d’Emée et Yvonig, d’Ayden et Seongveï, elle capitula et laissa les larmes chaudes couler en silence sur ses joues, jusqu’à ce que le sommeil l’emporte à son tour.

Elle fut réveillée en sursaut par la porte de la chambre qui s’ouvrit à la volée. Elle bondit sur son épée, se plaçant entre l’entrée et la paillasse de Nonamé, qui n’avait pas bronché. Son cœur tambourinait contre sa cage thoracique et une sueur glacée lui coulait le long de la colonne vertébrale, mais elle avait les deux mains sur la garde de son épée en position défensive. Dès que ces yeux furent accoutumés à la pénombre, elle reconnut Goulvenic et Pitlovis, les mains levés qui lui demandaient de se calmer.

Sa frayeur passée, elle reposa son épée et piqua un fard en constatant qu’elle se tenait devant eux presque nue. Pitlovis, hilare mais serviable saisit sa robe qu’il lui lança, et Goulvenic, respectueux, se retourna pendant qu’elle l’enfilait.

Une fois qu’elle eut retrouvé sa dignité, elle put les incendier, réveillant Nonamé au passage :

  • Qu’est-ce qui vous a pris d’entrer en faisant un bruit pareil ?
  • Désolé, on s’est laissés emporter par la discussion contre ce porc de marchand !
  • De quoi tu parles ?, questionna Sizel.

Pitlovis écumait de rage en y repensant.

  • On a trouvé un bâteau qui part demain soir directement pour le Scandinor mais ça nous paraissait tard. Alors on a cherché plus rapide, et un marchand nous a dit lever l’ancre demain à l’aube, mais qu’il ferait une escale d’une semaine à Tremonia.

Il s’arrêta pour reprendre son souffle.

  • L‘escale passe encore, mais le prix qu’il a osé demander !?! Presque aussi cher que pour la traversée directe !
  • Il a bien compris qu’on était dans une situation compliquée, il a voulu en profiter le scélérat !, renchérit Goulvenic.

La colère de Pit retomba, laissant place à un profond abattement.

  • De toute façon, même le bâteau qui part demain soir est au-dessus de nos moyens…

Il faisait déjà nuit, ils allumèrent le bout de chandelle qui trainait sur la table bancale. Il n’y avait que deux chaises, que prirent Pitlovis et Goulvenic, tandis que Nonamé resta sur sa paillasse.

Sizel faisait les cents pas, cherchant une solution.

  • Il doit pourtant bien y avoir un moyen de prendre l’un de ces bateaux ! Nous pourrions monter clandestinement à bord ?
  • C’est risqué, si les marins nous trouvent, ils nous jetteront par-dessus bord, commenta Goulvenic.
  • Ou alors proposer nos services ?
  • Comme objets de plaisir ?, ironisa Pitlovis, Qu’est-ce que nous pourrions faire mieux que des marins de métier ? Et même ça, je n’en suis pas si sûr…

Sizel lui donna une tape vigoureuse derrière le crâne, qu’il reçut en gémissant.

  • Qu’est-ce que vous avez à proposer ? On ne va pas rester ici à se morfondre…

Goulvenic se creusait les méninges en se frottant le menton et Pitlovis, après avoir massé l’arrière de sa tête, se mit à fixer la chandelle, en faisant tourner machinalement la bague avec le sceau de sa famille que lui avait confié son père.

  • Je pourrais la vendre…

Sizel fut touchée par la proposition de Pitlovis, mais elle ne pouvait pas accepter. Elle s’apprêtait à le lui dire, lorsque la porte s’ouvrit à nouveau, laissant entrer un courant d’air qui fit vaciller la flamme de la bougie.

Klézée pénétra dans la chambre à pas vif et d’un mouvement leste, sortit quelque chose de son manteau, qu’elle laissa choir au milieu de la table, avec un tintement.

C’était une bourse. Une bourse joliment ventrue.

Tous les regards se tournèrent, interloqués, vers la maîtresse d’armes. Mais en guise d’explication elle se contenta de lâcher “Ne me posez pas de question”. Le tranchant de son regard les dissuada d’essayer.

Ils avaient maintenant de quoi se payer un passage vers le Scandinor, et même un repas chaud pour ce soir. Ils décidèrent qu’ils embarqueraient sur le bateau du soir, sans escale. En restant a l’abri dans la chambre, ils ne devraient pas avoir de problème.

Ils voulaient éviter d’être vus tous les cinq et surtout que quelqu’un repère Nonamé. Sizel, Goulvenic et Pitlovis descendirent dans la grande salle pour se restaurer, ils apporteraient une portion à Klézée et au garçon.

Une fois que tout le monde eut le ventre plein du ragoût de l’auberge, bien qu’on eut plutôt dit de l’eau trop salée où flottait quelques morceaux de gras, ils se couchèrent de bonne heure, heureux de pouvoir dormir sur ce qui se rapprochait d’un lit.

Ils décidèrent qu’il était inutile de monter la garde, mais prudents, Goulvenic installa sa paillasse devant la porte.

Sizel s’endormit rapidement mais fut tirée du sommeil bien avant l’aube par sa blessure qui la harcelait de décharges de douleur lancinantes, l’empêchant de se rendormir. Elle ne voulait pas réveiller Klézée pour lui demander de lui préparer un cataplasme. A la place, elle se dirigea vers la fenêtre, sur le rebord de laquelle était posé un pichet d’eau. Elle y fit tremper le linge qui reposait à côté pour le plaquer sur sa pommette, espérant que le froid soulagerait les élancements.

Elle ressentit le besoin de sentir l’air piquant de décembre sur son visage. Elle entrouvrit le volet et glissa sa tête à l’extérieur.

C’est alors qu’elle l’aperçut, qui toquait à la porte de l’auberge d’en face.

Son regard avait été attiré par le mouvement, puis c’est la façon dont il se tenait qui l’avait intriguée : raide comme une lame. D’abord, elle ne put le voir clairement, à cause du contre-jour produit par la lumière provenant de l’intérieur de l’établissement. Mais juste avant d’entrer, il jeta un regard par-dessus son épaule, laissant son visage être éclairé par la lumière de la lune.

Sizel sentit une main glacée lui étreindre le cœur. Elle s’écarta vivement de la fenêtre, en espérant qu’il ne l’avait pas vue, de son œil unique. Elle n’avait aucun doute, il s’agissait du Seigneur Dagorne, l’homme d’Erwin.

Elle ne réfléchit pas plus longtemps, elle réveilla un à un ses camarades, leur intimant le silence. Quand ils furent tous éveillés, elle leur expliqua en chuchotant ce qu’elle avait vu. Tous comprirent immédiatement l’urgence de la situation. Il s‘habillèrent à la hâte, rassemblèrent les maigres provisions qu’ils avaient faites et sortirent sans bruit par l’arrière de l’auberge. Il y avait un haut mur qui séparait la cour de la ruelle. Ils escaladèrent les latrines qui le jouxtaient pour passer par-dessus, puis détalèrent comme des lapins en direction du port.

Ils n’avaient plus le loisir de faire la fine bouche, le navire marchand qui partait pour Tremonia ferait bien l’affaire. Lorsqu’ils débouchèrent sur le quai, le ciel noir commençait à grisonner à l’approche de l’aube.

Le marchand, qui vérifiait les derniers préparatifs avant de lever l’ancre, les regarda arriver en courant, un sourire moqueur aux lèvres. Il les toisa depuis le pont de son navire.

  • Vous vous êtes finalement décidés finalement ? Il se pourrait bien que j’ai vendu les places à d’autres…

Ils ne surent que répondre, sentant le sol se dérober sous leurs pieds. Le marchand partit d’un grand rire.

  • Je plaisante, allez, grimpez ! … Et dépêchez-vous, on lève l’ancre !

Ils ne demandèrent pas leur reste et montèrent à bord du petit vaisseau. Le marchand les délesta bien vite de leur bourse et les invita à le suivre pour leur montrer la cabine qu’il leur avait réservé. Sizel préféra rester sur le quai, elle voulait regarder s’éloigner la terre qui avait vu périr tous les siens.

Alors que le bateau s’éloignait du port, son regard croisa celui d’un vieil homme sur un cheval, resté au milieu du quai. Un sourire calme aux lèvres, il la fixait avec une intensité qui déclencha chez elle un frisson qui remonta le long de sa colonne vertébrale.

Sur le quai, sous la bise glacée, les poils du manteau d’hermine de l’homme, ondulaient doucement.

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