Le renard et l'hermine
Alors qu’il chevauchait, l’Hermine humait l’air avec satisfaction. Il était à moins de vingt-quatre heures de ses proies. Elles étaient blessées, fatiguées, éprouvées… Ce n’était qu’une question de temps avant qu’il ne les rattrape.
Il se félicita de son flair, le petit bois au nord-est de Kastelrénan abritait bien la clairière d’Azilis. La journée commençait bien. A l’orée du sous-bois, à la limite avec l’herbe épaisse, il découvrit de la mousse arrachée, qui dessinait une forme circulaire. Il glissa ses doigts dans les interstices et après un effort considérable, il réussit à soulever la lourde porte, dévoilant une volée de marches qui s'enfonçaient dans les ténèbres.
Un souterrain… Voilà comment ils avaient réussi à fuir au nez et à la barbe de ce Kab Gregor.
Il tourna le dos au passage, puis se ravisa. Avec beaucoup de précaution, il referma la porte et remit la mousse en place.
Il fit rapidement le tour des sous-bois qui bordaient la clairière, jusqu’à ce qu’il identifie des traces de pas. Il prit soin de faire disparaître les plus visibles, afin de rendre la traque plus difficile à d’autres. Il avait aperçu les mêmes encapuchonnés, qu’il avait déjà vus à Wened, pénétrer dans l’enceinte du château alors qu’il en partait. Il n’avait pas réussi à obtenir plus d’informations sur eux mais il aurait parié qu’ils suivaient la même proie que lui.
Les traces de pas disparurent rapidement sous le tapis de feuilles, de mousse et de branches. Ses talents de pisteur ne lui servaient pas à grand-chose sur ce terrain. Il décida de se diriger vers Bordelille. La petite ville marchande pouvait leur permettre de se fondre dans la masse le temps de préparer la suite de leur fuite.
Il poursuivit son chemin jusqu’à la rivière qui séparait la ville de la forêt. Il ne fut pas déçu. Les traces profondes de cinq personnes s'enfonçaient dans la berge meuble et le bac était encore de l’autre côté. Peu de chance que d’autres l’aient utilisé entre-temps, l’endroit était peu fréquenté et les eaux traîtres en cette période de l’année. Les bonnes gens préféraient faire un détour pour trouver un pont.
Il s’avança dans l’eau jusqu’au mollet puis s‘arc-bouta pour tirer sur la corde afin de ramener le bac jusqu’à lui. Comme il s’y attendait, la gaffe avait disparu. Pourquoi lui auraient-ils facilité la tâche…
Il sourit dans sa barbe.
Il fouilla un moment le bois pour trouver une branche suffisamment longue pour faire office de perche puis entama la traversée avec son cheval. C’était risqué, mais il ne voulait pas perdre de temps à devoir trouver une nouvelle monture, même si Bordellile semblait être une bourgade dynamique.
Arrivé sur la berge opposée, il repéra immédiatement les traces de pas qui s’éloignaient vers la route. Il commença à l’emprunter en direction de la ville, mais un détail le chiffonnait. Il rebroussa chemin et étudia de plus près les pas.
Il émit un gloussement rocailleux.
C’était cinq fois les mêmes traces de pas. Une seule personne avait emprunté ce bac. Un poursuivant moins attentif se serait laissé berner.
Il lâcha un juron, il avait déjà le dos en compote à cause de la première traversée.
Il avait perdu du temps, mais en avait appris plus sur ceux qu’il poursuivait. Ils avaient gagné en prudence et en ruse.
La chasse ne promettait que d’en être meilleure.
Il suivit son instinct et longea le lit de la rivière. Cette marche dans l’eau glacée avait dû les épuiser, ils s’étaient montrés beaucoup plus négligents sur la suite du trajet et n’avaient pas effacé leurs traces. Il en éprouva un élan de déception.
La ferme sur la colline lui confirma ce qu’il devinait déjà, ils étaient passés peu avant midi la veille.
Il gagnait du terrain.
Mais ils étaient désormais à cheval. Ils n’étaient pas si prudents, mais ils avaient de la suite dans les idées. En hiver, un homme à pied est un homme mort.
En début d’après-midi, il découvrit l’endroit où ils avaient passé la nuit. Les vestiges de leur passage étaient encore bien visibles dans le petit ravin : les cendres d’un feu, les reliefs d’un repas, de la terre piétinée…
Il prit son temps pour analyser le terrain. Tout portait à croire qu’ils étaient partis en longeant le ruisseau. Les traces des cinq chevaux étaient visibles. Presque trop visibles.
Certes, ils avaient été négligents depuis le bac, mais il décida qu’il valait mieux perdre un peu de temps maintenant que de suivre une fausse piste. Il traversa la petite rivière et étudia l’autre versant du ravin.
Son intuition fut récompensée lorsqu’il trouva des traces qui remontaient par ce côté.
Il les suivit et se retrouva sur une petite route de terre, où il distingua trois empreintes de chevaux, dont un lourdement chargé. Il en manquait deux, mais ses tripes lui dictaient de poursuivre.
A peine quelques kilomètres plus loin, deux nouvelles empreintes rejoignaient les précédentes.
Il sourit dans sa barbe.
Le petit “renard” rusé qui le précédait aurait pu l’avoir. Mais on ne le bernait pas deux fois de suite au même jeu. Il se réjouit néanmoins de la qualité du subterfuge, il fonctionnerait sans doute sur des poursuivants moins affutés, ce qui n’était pas pour lui déplaire.
La piste le mena dans un bois où il repéra rapidement les pierres-balises et les profonds sillons des chariots. Il devina que le petit groupe avait été témoin de la “Cueillette” des Vertueux.
Il s’installa dans la petite clairière pour bivouaquer. A quelques heures près, ils auraient pu s'asseoir autour du même feu.
Cette idée le fit glousser.
Les deux jours et deux nuits suivants passèrent beaucoup trop lentement à son goût. Il aurait voulu accélérer le rythme, mais il craignait d’épuiser son cheval. Ses proies, elles, ne ralentissaient pas, au contraire. La piste indiquait clairement que quatre des chevaux étaient désormais montés.
Il s’amusa de voir que l’un des cavaliers revenait régulièrement sur ses pas puis faisait une petite ronde avant de repartir. Le Renard devait sentir qu’il se rapprochait. Se doutait-il qu’il n’était plus qu’à quelques heures derrière lui?
Les dernières heures de chevauchées jusqu’à Richeville furent pénibles, il avait pris la tempête de neige de plein fouet, et le manteau blanc s’épaissit rapidement, ralentissant sa progression. Lorsqu’il arriva enfin en vue de Richeville, il fut soulagé à l’idée de pouvoir s’abriter. Il pensait avoir réduit son retard sur ses proies, à deux ou trois heures tout au plus. Ils seraient bientôt à portée de main.
Ses articulations et son cheval criaient grâce. Il les ignora pour aller se renseigner au port. Il ne tarda pas à apprendre qu’un groupe de cinq personnes cherchait un passage pour le Scandinor.
Il n’y avait qu’un bateau qui faisait la traversée, sans escale, dans les jours à venir et il ne partait pas avant le lendemain soir. Il s’en réjouit. Il n’aurait plus qu’à les serrer au moment où ils tenteraient de monter à bord.
Et d’ici là, il allait pouvoir mettre sa vieille carcasse à se réchauffer devant un âtre.
Il choisit une auberge en face d’un bouge comme il s’était promis de ne plus en fréquenter. La sienne n’était pas de premier choix, mais elle ne semblait pas trop infestée par la vermine.
Sa nuit fut courte.
Le lit était humide et sa chambre donnait sur la ruelle, et par extension sur la cour de l’auberge d’en face. Toute la nuit il entendit la ribambelle incessante des poivrots qui allaient se vider dans les latrines. Peu avant l’aube, la plupart des soulards étaient trop imbibés ou endormis pour penser encore à se soulager.
Il crut pouvoir enfin fermer l'œil avant de devoir se rendre au port, mais comme souvent, un détail lui démangeait la cervelle. Il avait entendu parler d’un marchand qui partait à l’aube pour Tremonia. il ne voulait prendre aucun risque, il irait au port dès l’aube.
Soudain, un nouveau raffut provint de la cour de l’auberge voisine mais qui n’avait rien à voir avec le boucan de la nuit. Il se leva pour entrouvrir sa fenêtre et jeta un œil à l’extérieur.
Les Dieux étaient avec lui. Juste là, sous son nez, ceux qu’ils poursuivaient depuis une semaine étaient en train d’escalader les latrines.
Il ne perdit pas une seconde, enfila à la hâte ses bottes et son manteau et se rua vers l’écurie où il réveilla son cheval. Il le fit sortir en vitesse et monta à cru. Il s’élança à travers les rues de Richeville, sachant pertinemment où se dirigeaient les cinq fuyards : le port.
Il jura à chaque fois qu’une ruelle trop étroite ou aux pavés trop abîmés pour laisser circuler un cheval l’obligeait à faire un détour. Il déboucha finalement sur le port, lançant sa monture au galop en direction du quai d’où partait le navire pour Tremonia.
Il s’arrêta net. Le vaisseau avait levé l’ancre et s’éloignait déjà du quai.
Sur le pont une jeune femme au visage tuméfié le regardait. Avec un sourire, il murmura “Ainsi mon renard est une renarde”.
Il lui donna rendez-vous. Cette fois-ci, il ne serait pas en retard.

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