1. C'est pas l'homme qui prend la mer

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Sizel ne parvenait pas à oublier le regard de l’homme du quai. Chaque fois que ses pensées revenaient à lui, elle sentait le duvet de sa nuque se dresser, comme si ses yeux étaient en permanence braqués sur son dos.

Lorsqu’elle avait retrouvé les autres dans la cabine, elle avait tenté de leur décrire le vieil homme au manteau d’hermine, son sourire et son regard pénétrant. Mais elle n’était pas parvenue à leur faire comprendre la profondeur du malaise qu’elle traînait avec elle depuis.

Le tangage du bateau dans la cabine aveugle lui avait soulevé le cœur. Sizel ressentit le besoin de s’exposer aux embruns salés et retourna sur le pont.

Le jour s’était levé. C’était une journée d’hiver comme on en voit peu sur la terre ferme. Un soleil radieux, qui vous brûle presque la peau quand ses rayons vous touchent à travers le froid piquant. Comme si Heola tentait de rappeler qui domine ce monde.

L’azur intense du ciel faisait écho au cobalt scintillant des eaux.

Sizel fixa l’horizon le plus loin possible, et se laissa un instant porter par ses sensations. D’abord le roulis du bateau chatouilla son abdomen. Elle cala sa respiration sur la houle, lente et profonde. Sa nausée passa. Elle ferma les yeux, laissant le soleil réchauffer ses paupières. Elle resta ainsi un moment, à faire corps avec Mor-Uhel.

Quand elle les rouvrit, elle sut qu’elle n’aurait plus à craindre les ondulations des flots.

Du coin de l'œil, elle aperçut sur sa droite une ombre qui s’étirait sur le pont, qui allait bientôt la priver des rayons d’Heola. Elle tourna la tête pour identifier celui à qui appartenait cette obscure silhouette. C’était le capitaine. Elle se renfrogna immédiatement. Le personnage lui était antipathique depuis qu’il leur avait extorqué tout l’argent qu’ils avaient pour la traversée.

Lorsqu’il arriva à sa hauteur, il la contourna pour venir s’accouder au bastingage à sa gauche. Il bourra sa pipe, sans un mot, et commença à tirer dessus. Sizel le regarda quelques secondes, attendant une conversation qui ne venait pas . Elle choisit de ne pas la lancer et de reprendre sa contemplation de l’horizon, profitant des rayons du soleil sur le côté droit de son visage.

Puis le Capitaine brisa le silence, d’une voix bourrue.

  • Ils n’ont pas l’air en forme vos camarades…

Il tira une bouffée de sa pipe avant de poursuivre.

  • …Et pour tout dire, vous avez une sale tête vous aussi.

La façon dont il avait dit ça n’était pas mesquine, il semblait presque affecté. Sizel en fut désarçonnée, elle ouvrit la bouche, cherchant ses mots, mais il ne leur laissa pas l’occasion de sortir et enchaîna.

  • Le prix du passage inclus les repas à ma table. Je déjeune à midi pile.

Encore sonnée, Sizel ne put que le remercier, en butant sur les mots.

  • Merci.. euh.. je vais prévenir les autres.

Il hocha la tête, et repartit d’un pas cadencé, presque militaire, recrachant des bouffées de fumée amère. Il laissait derrière lui l’odeur reconnaissable du kanab.

Lorsqu’à midi pile, une cloche retentit, annonçant le repas du premier quart des matelots, Sizel et ses compagnons se présentèrent devant la porte de la cabine du Capitaine, dans le château de proue.

Un mousse leur ouvrit, et les invita à entrer. La cabine était relativement cossue mais sans fioritures. La table était mise pour six, et le Capitaine siégeait à l’une des extrémités. lls s'installèrent et le mousse commença à les servir. La nourriture était simple mais les portions généreuses. Tous mangèrent d’un bon appétit, sauf Pitlovis qui luttait encore contre le mal de mer.

Maerl Ehrlich, comme le Capitaine leur dit s’appeler. Né d’une mère d’Enezatil et d’un père du Westlichelander, il avait été plusieurs années dans la marine Westlichienne. Mais à la mort de son père, il avait eu envie de prendre sa suite, et de devenir capitaine de son propre navire, ce qui lui convenait parfaitement, puisqu’il pouvait désormais naviguer entre ses deux patries, sans avoir à en choisir une seule jusqu’à sa mort.

Il ne chercha pas à les questionner sur les raisons de leur voyage ou leur cavalcade sur le quai avant d’embarquer. Il leur raconta des légendes et superstitions de marins, dont l’une les impressionna particulièrement. Son père, dans sa jeunesse, avait fait partie d’une expédition de cinq navires qui voulaient explorer les mers inconnues à l’ouest du Scandinor. Le navire de son père était le premier des cinq, plus petit, plus léger, il filait sur la crête des vagues.

Alors qu’ils arrivaient là où aucun navire n’était encore allé, qu’ils avaient évité les tempêtes, les icebergs et les maelstroms, son vaisseau heurta un récif qui dépassait à peine de l’eau. Le bateau n'était pas gravement endommagé mais il devait s’arrêter pour réparer l’avarie. Les autres ne voulaient pas attendre, le temps était clément, ils voulaient pousser leur avantage. Le père de Maerl enrageait de ne pas faire partie des pionniers qui voguaient vers la mer vierge.

Mais ce fut là son salut.

A peine une heure après que les quatre autres vaisseaux les aient laissés derrière eux, ils furent les témoins impuissants de leur perte. Un immense dragon aux ailes d’argent s’abattit sur quatre navires amis. En quelque minutes ils sombrèrent dans un déluge de feu et de bois brisé.

Dès que leur bateau fut réparé, ils firent demi-tour, ne souhaitant pas se risquer plus près pour voir s’il y avait des survivants, de peur que la bête revienne et les prenne eux aussi pour cibles.

Lorsque de retour sur la terre ferme ils racontèrent ce qu’ils avaient vu, personne ne les crut. Le père du Capitaine avait remisé ses fantasmes d’explorateurs et s’était rangé dans la navigation marchande, jamais trop loin des côtes.

Son histoire toucha à sa fin et le repas aussi. Le Capitaine Erlich leur confirma qu’il les attendait à chacun de ses repas pour égayer sa table, et qu’au dîner ce serait à eux de partager une histoire.

Le temps s’écoula paisiblement à bord, rythmé par les repas avec Maerl.

La seconde soirée à bord, après le repas, ils étaient tous les cinq installés dans la cabine que leur avait mis à disposition le capitaine. La lune pleine dans un ciel sans nuage éclairait l’intérieur de leur cabinet presque comme en plein jour. Chacun peinait à s’endormir, comme en témoignait les grincements des couchettes et le froissement des draps, ou parfois les soupirs d’exaspération.

Soudain, ce fut la voix de Nonamé qui brisa le silence relatif de la cabine.

  • La dernière que je suis monté sur un bâteau c’était après la mort de tad Gainwing et mamm’ Rozvenn. J’avais regardé l’île qui s’éloignait. Et même après qu’elle avait disparu, je continuais à fixer le même point sur l’eau. Jusqu’à que Seongveï me touche l’épaule pour me dire qu’on était arrivé.

Sa voix était paisible, comme s’il se parlait à lui-même. Sizel sursauta en entendant le nom de son père. Elle scruta le visage du garçon. Dans la pénombre, elle vit ses yeux briller d’une clarté qu’elle n’avait pas vue depuis une éternité.

  • Depuis qu’on est monté sur ce bateau, je repense à beaucoup à l’île du Chat. Et parfois, à des choses encore d’avant.

Sizel voulait en savoir plus, c’était la première fois qu’il évoquait ses souvenirs, surtout si anciens. Mais, les remous dans leur relation ces derniers jours l’empêchèrent de parler de peur de refermer le garçon par une maladresse.

Presque comme s’il avait lu dans ses pensées, Pitlovis, parfaitement remis à présent, laissa sa voix ondoyer, d’un ton doux et intime.

  • La mer a souvent cet effet. Ballotté au milieu de nulle part, tout ce à quoi on peut se raccrocher, c’est soi-même.

Ces paroles, presque philosophiques, paraissaient étranges dans la bouche de Pitlovis, mais elles sonnaient comme une invitation à se confier. La voix toujours un peu rêveuse de Nonamé flotta de nouveau dans la cabine, teintée de rire cette fois-ci.

  • Un jour, j’étais dans le groupe chargé de la lessive. Les grands mettaient et sortaient les robes blanches des prêtres des bassines et avec les autres petits on les foulaient. C’était un travail important. Il fallait qu’elles ressortent immaculées. Le matin j’avais joué dans les cuisines et j’avais trouvé des épluchures de choux rouge. Je les trouvais belles alors j’en ai fourré plein mes poches. Elles laissaient des tâches de couleur sur mes mains, ça aussi j’aimais bien. Et alors, pendant que je piétinais les robes blanches, j’ai vidé mes poches dans la bassines. En quelques minutes l’eau est devenue violette. Et les robes aussi ! Qu’est-ce qu’on a rit. Jusqu’à ce que le vieux Torfinn arrive. Il a tout de suite deviné, avec mes mains toutes salles. Il m’a puni, mais j’ai bien vu le sourire dans sa barbe quand il a sortit les robes violettes du bac.

A mesure qu’il parlait, Sizel entendit s’affirmer ce ton espiègle qu’il avait parfois.

  • J’ai toujours su que tu étais un farceur !

La voix enjouée de Pitlovis couvrit les gloussements des autres, qui pouffaient sur leur paillasse en imaginant la scène.

  • Tu vivais avec des prêtres sur l’île du Chat ? Des prêtres de la Vertue ?
  • Non, tad Gainwig était pêcheur. Non les prêtres c’était avant.

La voix de Pit se fit de nouveau enjôleuse.

  • On dirait que vous étiez plusieurs enfants ?
  • Oui, on était beaucoup. Mais j’étais le plus jeune. Torfinn disait souvent que j’étais trop jeune. Je ne sais pas trop pourquoi.
  • Et tu faisais quoi à part la lessive ?

Sizel, Klézée et Goulvenic retenaient leur souffle.

  • On servait les prêtres et les Behjsalars. Et on apprenait à l’école. Les plus grands voulaient tous devenir comme eux.
  • Bhejsalar ? C’est quoi ?
  • Je ne sais pas. Je ne les aimais pas tellement. Ils me faisaient peur.

On entendait l’angoisse enfantine vibrer dans sa réponse. Sizel sentit son pouls s’accélérer. C’est une réponse qu’elle connaissait. Elle ressassait ses souvenirs, tentant de mettre la main dessus. Et soudain, elle eut l’illumination. Elle se revit, le parchemin dans les mains.

  • Ce sont des sangsjalar particuliers. Formés par l’Ordre pour accueillir des Âmes anciennes. Peut-être même celles d’Ancêtres.
  • D’où tu tiens ça ? s’enquit Pitlovis.
  • Je l’ai lu dans un parchemin appartenant à mon père… Il y a longtemps.
  • Tu veux dire que les Vertueux entraînent des enfants pour recueillir des âmes de vieillards ?
  • Et avant ça ils les arrachent à leurs familles. Intervint Klézée.
  • Ils ne sont pas tous vieux et ce ne sont pas tous des hommes.

Nonamé avait dit cela d’un ton ferme, sûr de lui.

  • Mais elles sont persuadées de tout savoir mieux que tout le monde, et veulent tout décider.

Il avait prononcé ces derniers mots avec colère. Puis s’était retourner vers le mur.

  • Je voudrais bien dormir maintenant.

Le sujet était clos pour le garçon. Mais la curiosité de ses compagnons était piquée. Impossible de de s’endormir maintenant. Ils attendirent en silence que la respiration de Nonamé se fit plus lente et profonde, et sortirent discrètement de la cabine.

Leur porte s’ouvrait directement sur pont arrière. On entendait sur le pont principal l’agitation feutrée des marins de quart. Le groupe émergea dans la nuit glacée, sous une nappe étoilée. Les astres scintillaient avec toute leur force, dans ce ciel sans nuage, loin de toute lumière humaine.

Mais l’heure ne fut pas à la contemplation. Ils commencèrent par parler tous en même temps, chacun tentant de faire entendre ses conjectures. Après quelques minutes de chuchotements désordonnés, ils arrivèrent à plusieurs conclusions que Goulvenic résuma en les décomptant sur ses doigts.

  • Nonamé vient du Scandinor ou y a été amené tout jeune enfant et il a été élevé par des Vertueux. Ce qui me fait penser qu’il est peut-être un peu plus âgé que ce que laisse penser son apparence. De ce que nous avons vu lors du rituel de la Vertue, les enfants n’avaient pas moins de cinq ans. C’était probablement son cas.
  • Tu crois que l’âge arrête les Vertueux ? cracha Klézée.

Goulvenic poursuivit sans tenir compte de sa remarque.

  • S’il était là, c’est probablement que c’est un Sangsjalar.
  • J’en étais arrivée à cette conclusion depuis quelques jours… intervint Sizel, le regard lointain.
  • Qu’est-ce qui t’a fait penser ça ? l’interrogea Pitlovis.

Sizel leva les yeux sur lui, tirée de ses réflexions par sa question.

  • Tu n’étais pas en état d’observer grand chose depuis notre fuite de Kastelrénan… L’attitude de No depuis toujours et particulièrement ces derniers jours me faisaient penser qu’il n’était pas toujours lui-même, rarement en fait .

Elle fit une pause, le temps de remettre ses idées en ordre.

  • C’est surtout un détail… Lorsqu’il a passé ses nerfs sur moi, ce qui ne lui ressemble pas d’ailleurs… Il a mentionné quelque chose… Quelque chose qui à mon avis ne pouvait être connu que de mon père.

En même temps qu’elle prononçait ses mots à haute voix pour la première fois, la gorge de Sizel se serra et quelque chose, au fond de sa poitrine, se délita.

  • Tu veux dire que… commença Goulvenic.

Mais il ne termina pas sa phrase, c’était inutile. Pendant quelques secondes, on entendit plus que les pieds nus des marins sur le pont et la bise légère qui agitait les voiles.

Sizel serra les dents et reprit la parole, d’une voix ferme, sous l'œil scrutateur de Pitlovis.

  • Si les souvenirs de Nonamé sont fiables, et que nous avons raison, Il était donc probablement formé pour devenir un Behjsalar un jour.
  • Et l’homme que tu as vu sur le quai à Richeville est un Vertueux qui le recherche ? Tu crois qu’il fait partie de l’Aube du passé aussi ? questionna Klézée.

La jeune femme haussa les épaules, aussi démunie que son amie.

  • Mais avec leurs rituels, ils semblent avoir pléthore de gamins, pourquoi chercher No pendant dix ans ? s’agaça Pitlovis sous le regard courroucé de la maîtresse d’armes.

Chacun se tritura les méninges mais ils étaient à bout de théories, et avaient finalement posé plus de questions que trouvé de réponses.

Pitlovis frissonna, et proposa de rentrer pour se mettre au chaud sous leurs couvertures. Personne n’avait rien de mieux à proposer et ils s’exécutèrent.

Sizel resta un instant en arrière, plongée dans ses pensées. La pression dans sa gorge avait refait surface, étouffant des questions trop pénibles pour les faire résonner dans l’air de la Mer nordienne.

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