2. C'est la mer qui prend l'homme

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Sizel avait eu du mal à trouver le sommeil, et malgré le froid humide et salé de la cabine, elle avait trempé de sueur ses draps rugueux.

Nonamé avait été le premier à se réveiller. De manière inhabituelle, il était gai comme un pinson en s’extirpant de sa couchette. Sans considération pour ses compagnons, il ouvrit en grand la porte de la cabine laissant entrer un flot de soleil matinal, redoublant de joie.

Il sortit pour contempler la mer depuis le pont arrière, laissant le froid s’engouffrer par la porte laissée béante, sous les jurons de Goulvenic et Klézée.

Une fois levés, ils déjeunèrent comme chaque matin d’une ration de gruau avec les marins qui reprirent raidement leurs occupations. Nonamé, excité comme une puce ne cessait de les interrompre pour leur poser des questions. Certains s’en agaçaient et le chassaient sans ménagement quand d’autres plus magnanimes ou y voyant opportunité de partager leur tâche, le laissaient s’essayer à trier ou nouer les cordages ou grimper au mat. Peu avant le déjeuner, un matelot avait même réussi à lui faire nettoyer presque la moitié du pont.

Le reste de ses compagnons s’occupaient comme ils le pouvaient. Klézée soignait les petits maux des marins tandis que les trois autres jouaient aux cartes.

A mesure que le soleil approchait de son zénith, Pitlovis se dandinait de plus en plus sur la caisse en bois sur laquelle il était juché. Goulvenic y vit un signe de nervosité et misa la totalité de ses grains de maïs avant de révéler sa main, persuadé de plumer le jeune homme.

Bien mal lui en prit, dans un geste magistral, ce dernier dévoila une main gagnante et rafla le pot, riant de la mine déconfite de son adversaire.

Sizel qui s’était couchée depuis plusieurs tours ne prenait pas part à leur duel et avait eu le temps d’observer son ami. Elle aussi avait constaté son agitation. Elle s’en inquiéta, l’interrogeant du regard. Il se déroba, en comptant d’une voix forte le montant de ses gains, ce qui exaspérait Goulvenic au plus haut point.

Finalement, la cloche retentit et ils se dirigèrent tous trois vers la cabine de Maerl, qui les attendait pour déjeuner comme à son habitude.

Ils prirent place autour de sa table, ravis à l’idée d’entendre de nouvelles histoires comme il en avait le secret. Mais aujourd’hui, le Capitaine Ehrlich avait le visage fermé et la mine sombre. Pitlovis lança la conversation.

  • Capitaine, j’ai senti une nervosité grandissante chez vos marins depuis ce matin. Doit-on s’inquiéter de quelque chose ?

Sizel, qui était occupée à découper son omelette, releva promptement la tête. Le Capitaine poussa un bref soupir par ses narines.

  • En mer, il faut toujours s’inquiéter de quelque chose.
  • Ça fait trois jours qu’on vogue sur une mer d’huile, on ne doit plus être loin des côtes du Westlichlander maintenant… rebondit Sizel.

Le marin poussa un nouveau soupir, avec une pointe d’exaspération supplémentaire.

  • Justement ! En hiver en mer nordienne, trois jours de beau temps d'affilée, c’est un mauvais présage. Ça m'étonnerait pas qu’une tempête nous tombe sur le râble en fin de journée.

Nonamé manqua de s'étouffer en avalant de travers. Il braqua son regard sur le Capitaine, alors que la couleur quittait progressivement son visage.

Maerl poursuivit, le regard lourd.

  • Mais ce n’est pas la tempête qui préoccupe mes matelots, ça on a l’habitude…

En bon conteur qu’il était, il laissait planer de longs silences. Sizel pendue à ses lèvres se pencha en avant, attendant la suite.

  • On approche du Westilichlander, oui. Et vous avez dû en entendre parler, la voie d’eau la plus rapide passe au-dessus des terres englouties. Un passage maudit…

Pitlovis s’anima.

  • Oui ! J’en ai entendu parler ! Il paraît qu’on voit des vestiges des ancêtres à travers l’eau et certains affleurent même !

Ses joues rosirent et son sourire s'épanouit sur son visage. Son excitation était aussi forte et juvénile que Nonamé avec les marins le matin. Puis, il fronça les sourcils et son visage devint grave.

  • Les bateaux que j’empruntais pour aller à Tremonia ne prenaient jamais cette route maritime. Pourquoi passe-t-on par-là ?

En bourrant sa pipe, Maerl lui répondit sur le ton du vieux sage qui s’agace de l’ignorance de la jeunesse.

  • Parce que j’imagine que vous n’avez jamais pris la mer en hiver. En cette saison, mieux vaut traverser une citée maudite que prendre un jour de plus au large pour la contourner.

Le déjeuner se termina dans une ambiance encore plus lugubre qu’il n’avait commencé, et tous furent ravis de quitter la cabine du Capitaine pour retourner sur le pont, où le soleil de l’après-midi dardait ses rayons.

Goulvenic alla s’enfermer dans la cabine, souhaitant se reposer et Klézée repartit jouer les rebouteuses. Sizel, Pitlovis et Nonamé restèrent tous les trois. Les deux garçons semblaient soucieux.

  • Qu’est-ce qui vous donne ces mines chiffonnées ? C’est quand même pas ces histoires de citée maudite ?

Elle s’attendait à ce qu’ils prennent la mouche et se détendent. Mais Nonamé secoua légèrement la tête et Pitlovis regarda l’horizon en se mordant la lèvre avant de répondre.

  • Non, je ne suis pas superstitieux. Mais quand un marin sent venir une tempête j’ai tendance à lui faire confiance.

Nonamé acquiesca, toujours sans un mot. En regardant leurs mines déconfites, elle se rappela qu’ils avaient tous deux un traumatisme d’enfance lié aux tempêtes en mer. Elle leva la tête et regarda le ciel limpide.

  • Même s’il dit vrai, il a l’air d’être le genre d’homme qui sait ce qu’il fait. Nous n’avons rien à craindre.

Cette fois, Pitlovis se fendit d’un sourire et lui balança son coude dans les côtes.

  • Le genre d’homme qui ne te laisse pas insensible, hein ?

Elle rougit jusqu’à la racine de ses cheveux, et les mots se bousculèrent dans sa bouche, incapables de franchir ses lèvres dans le bon ordre.

Les deux garçons s’esclaffèrent, essuyant une bordée d’insultes, qu’elle articula sans difficulté. Elle leur tourna le dos et partit d’un pas vif.

Avec un clin d’oeil de connivence et un signe de tête, Pitlovis quitta Nonamé pour suivre Sizel. Le garçon, lui, alla contempler les flots depuis le bord opposé.

Le jeune homme était à peine arrivé à côté d’elle, que Nonamé poussa un cri perçant en les appelant à tribord. Ils coururent dans sa direction, affolés. Il était penché au-dessus du bastingage, tellement tendu par-dessus bord qu’il aurait pu basculer. Il fixait la mer.

Quand ils le rejoignirent et suivirent son regard, ils ouvrirent la bouche dans un cri muet, les yeux écarquillés.

Sous les flots cristallins, s’étalaient à plusieurs mètres de profondeur, les vestiges des Ancêtres. Le souffle coupé, ils contemplaient ce qui avait dû être des places pavées, où poussaient maintenant une forêt d’algues dans le moindre interstice. Semblant pouvoir toucher la coque du bâteau, des bâtiments décapités, reconnaissables à leur empilement de pierres et les trouées de leurs fenêtres, se dressaient, presque vivant dans les flots mouvants.

Ils ne pouvaient détacher leurs regards de ce qu’ils voyaient, alors que les marins autour d’eux faisaient tout pour ne pas regarder plus loin que leurs gestes.

Alors que le soleil commençait à décliner à l’horizon, des nuages noirs s’amoncelèrent dans le ciel. Soudain, une masse sombre apparut sur l’eau, à une centaine de mètres du bateau. A mesure qu’ils s’en approchaient, ils reconnurent peu à peu une forme humaine, ou presque.

La silhouette, en granit noir, monumentale, était allongée. Seules son épaule et une partie de son bras gauche émergeaient. Bien que polie par les ans et les intempéries, de nombreux détails étaient encore visibles. Elle semblait porter une armure, mais sans la dureté caractéristique des pièces de métal. Au contraire, les courbes semblaient rembourrées et les jointures étaient arrondies, lui donnant une allure épaisse, disproportionnée.

Le bateau n’était maintenant plus qu’à quelques mètres de l’immense gisant. Dans un silence épais, ils aperçurent à travers les vagues qui s’intensifiaient, qu’à l’extrémité de son bras gauche, une main aux doigts manquant tenait un casque intégral, étrangement sphérique.

Le Capitaine Erhlich s’était approché doucement. Il s’accouda à côté d’eux et dit d’une voix grave :

  • On l’appelle le chevalier déchu…

La raison de ce nom ne tarda pas à leur apparaître. Quelques mètres plus loin, reposait sa tête, détachée du reste de son corps, le visage enfoui dans les fonds marins.

Sizel comme les trois autres, était penchée par-dessus le garde-corps, happée par la mystérieuse citée engloutie. Mais soudain, son attention fut attirée par une agitation nouvelle sur le pont. Pitlovis aussi l’avait senti. Il la regarda puis, d’un même mouvement, ils sondèrent Maerl du regard. Il acquiesca en silence. Nonamé, lui, restait obnubilé par les vestiges.

Ils s’éloignèrent, le laissant à sa contemplation oublieuse, qui leur sembla préférable que de l’intégrer à leur conversation.

Maerl n’y alla pas par quatre chemins.

  • C’est une vicieuse qui va nous tomber dessus. Mais mes gars sont prêts.

Comme à son habitude, il tira une bouffée de sa pipe avant de poursuivre.

  • Je vous conseille de profiter encore un peu du grand air, parce que vous allez passer le reste de la traversée enfermés dans votre cabine à prier Teñval de vous épargner.

Il partit d’un rire rauque face aux mines déconfites des deux autres puis tira une nouvelle bouffée, relâchant sa fumée amère. Ptilovis renifla plusieurs fois, tel un limier aux aguets.

  • C’est du kanab ?

le Capitaine haussa un sourcil.

  • Amateur ?

Pitlovis sourit, Sizel pinça les lèvres.

  • Je crois que le moment s’y prête, autant se détendre un peu avant l’épreuve qui nous attend.

Il l’avait dit presque sur un ton d’excuse avec une moue piteuse destinée à Sizel. Mais sans attendre une quelconque approbation de sa part, il s’empara de la pipe que lui tendait Maerl et fuma goulument. Il la lui repassa, et celui-ci la tendit à Sizel, avec un regard interrogateur.

Elle hésita, tendit la main, puis la retira.

  • Allez, Siz ! Comment peux-tu abhorrer quelque chose que tu n’as jamais essayé ? Un peu de tripes fillettes !

Elle était piquée au vif. Maerl étouffa un rire. C’en était trop et elle lui prit la pipe de la bouche pour tirer une bouffée elle aussi. Les deux autres la regardèrent, avides, persuadés de la voir tousser. Mais elle n’en fit rien, et leur sourit calmement.

En vérité, ce n’était pas la première fois qu’elle fumait du kanab. Mais elle ne savait que trop les ravages que ça pouvait provoquer quand consommé sans modération, et elle pensait être le genre de personne à tomber rapidement dans l’addiction.

Mais, avec un soupir de délectation, elle s’abandonna à la sensation d’engourdissement qui faisait fourmiller ses membres, et un léger sourire atteignit même les lèvres. Ils passèrent une heure à s’échanger la pipe, parlant peu et riant beaucoup.

Soudain, Maerl se leva d’un bond. Son mouvement fut si vif que Sizel et Pitlovis lâchèrent un hoquet de surprise. Il commença à marcher vers un marin, se ravisa et revint vers eux.

  • Retrouvez vous amis, enfermez-vous dans la cabine. Si la cloche sonne trois fois, sortez sur le pont et faites ce qu’on vous dit.

Sans un mot de plus, il partit d’un pas militaire donner des ordres à ses hommes.

Dans le brouillard mental qui l’enveloppait, Sizel se releva et regarda autour d’elle cherchant Nonamé du regard. Des marins s’agitaient en tous sens sous un ciel noir. Les flots gris moussaient rageusement contre la coque du bateau.

Ne voyant le garçon nulle part, son pouls s’accéléra.

Klézée surgit alors et lui saisit les épaules en lui parlant de très près. Elle n’arrivait pas à saisir ce qu’elle lui disait, fixant ses lèvres comme si elle parlait une langue étrangère.

Puis, d’un seul coup, le monde extérieur réussit à pénétrer la brume qui enveloppait Sizel. Les bruits et les cris des matelots, le hurlement du vent et le fouet des voiles qui claquent l’agressèrent. A travers ce tumulte, les mots de Klézée finirent par se frayer un chemin jusqu’à elle.

  • Il faut qu’on retourne à la cabine !

Sizel cria presque.

  • Nonamé a disparu !

Klézée les regarda, interloquée.

  • Il était avec moi, il vient de partir se mettre à l’abri.

Le visage de Sizel se détendit et un large sourire s’épanouit sur ses lèvres. Pitlovis donna une grande tape dans le dos de son amie.

  • Tu vois qu’il va bien, inutile de paniquer !

Sans plus attendre, la maîtresse d’armes entraîna Sizel et Pitlovis vers le pont arrière. Ils s’engouffrèrent dans la cabine, étrangement calme. Goulvenic dormait encore et Nonamé était assis sur sa couchette, les traits tirés par l’angoisse.

Les nouveaux venus s’assirent sur leur couche respective, ne sachant que faire d’autre. Goulvenic remua et se réveilla, hébété.

Ils n’eurent pas besoin de lui expliquer ce qui se passait. Un coup de tonnerre phénoménal explosa, suivit d’une pluie battante qui tambourina sur la porte.

En quelques minutes, Mor-Uhel se déchaîna. Les mouvements du navire affrontant le creux des vagues furent tels qu'ils avaient du mal à tenir assis. Le roulement du tonnerre faisait vibrer les murs de bois et la pluie semblait tenter de transpercer la porte de ses flèches.

Nonamé se prit le visage dans les mains et se recroquevilla sur lui-même. Dans un élan fraternel qui la domina, Sizel se porta à ses côtés et le prit dans ses bras, le serrant contre elle.

La tempête redoubla de violence, tout ce qui n’était pas fixé aux murs ou au sol glissait et se cognait.

Le garçon ne parvenait pas à se calmer, il se mit à trembler violemment. Sizel crut qu’il pleurait, mais lorsqu’elle aperçut son visage, il n’y avait pas de larme. Ses yeux roulaient dans ses orbites et sa bouche se tordait dans une mimique grimaçante. Son visage, méconnaissable, était glaçant.

Sizel en appela à Pitlovis.

  • Fais quelque chose, essaie de l’apaiser !

Il tenta alors de chanter, mais sa voix était éraillée et il ne parvenait pas à former une mélodie. Klézée secoua la tête, désapprobatrice.

  • Le kanab émousse ton don.

Il baissa la tête piteux. Sizel n’en menait pas plus large, se sentant impuissante face aux souffrances du garçon, qui semblaient bien au-delà de la peur. Soudain, entre ses bras, la jeune femme sentit tout le corps de Nonamé se raidir. Ses yeux se fixèrent sur elle, lointain, inaccessible.

Ses lèvres commencèrent à remuer, d’abord faiblement puis, plus rapidement. Sa voix enfla dans sa gorge. d’abord inaudible puis de plus en plus forte. Une voix puissante, aux accents étrangement féminins. Elle répétait inlassablement les mêmes mots.

“Par-delà les mers qui tourbillonnent, sous les attraits du progrès facile, c’est la fin qui vous attend”.

Pétrifiés, les autres étaient incapables de bouger. Sizel serra Nonamé encore plus fort contre elle, craignant presque de l’étouffer.

Et sans prévenir, la voix se tut et son corps se détendit. Elle chercha son regard. Les yeux du garçon s’affolaient en tous sens jusqu’à ce qu’ils croisent ceux de Sizel. Comme s’ils avaient trouvé une planche de salut en plein naufrage, ils s’y accrochèrent.

Ils se regardèrent un court instant, puis il trouva un semblant de paix derrière ses paupières closes pendant que la tempête faisait rage.

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