3. Arrivée à Trémonia

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L’orage ne s’était calmé qu’aux premières lueurs de l’aube. Chacun leur tour, ils avaient pris soin de Nonamé malgré la peur qui leur tordait les entrailles. Ils avaient épongé la sueur de son front, ils avaient clamé ses tremblements, ils avaient accompagné ses gémissements.

Quand la houle se fit roulis et que la pluie se tut enfin, Nonamé ouvrit les yeux, déboussolés. Klézée, à ses côtés, posa une main rassurante sur sa poitrine. Il fouilla la pièce des yeux, jusqu'à ce qu’il aperçoive enfin Sizel qui somnolait sur sa couchette. Il s’apaisa.

Sentant le regard du garçon posé sur elle, elle souleva lentement ses paupières et sourit doucement en regardant Nonamé, soulagée de constater qu’il était vraiment là. Elle se leva et franchit les deux pas qui la séparaient de lui, puis l’aida à se redresser.

Goulvenic ouvrit la porte de la cabine pour laisser pénétrer l’air salin. Leurs couvertures enroulées autour des épaules, ils sortirent, hagards, dans le gris maussade du matin.

Ils contournèrent le château de poupe et se rendirent sur le pont principal. Des débris de bois jonchaient le plancher, une voile était déchirée et un marin avait une vilaine plaie ouverte à la jambe, mais pour le reste, le navire et l’équipage semblaient avoir tenu bon.

Ils s’accoudèrent tous au garde-corps à tribord, pour regarder la fumée de Tremonia s’étirer sur l’horizon, et les premiers clochers qui la transperçaient.

Le Capitaine Ehrlich les rejoignit.

  • Nous accosterons en fin de matinée. Pas trop secoués ?

Sa voix rocailleuse avait quelque chose de solide et stable alors que la mer encore agitée rendait le pont mouvant sous leurs pas.

Dans les heures qui suivirent, ceux qui ne l’avaient jamais vue s'ébahirent à mesure que la brume matinale se dissipait pour laisser apparaître Tremonia la Rugissante. La ville marchande était tentaculaire.

Alors qu’ils avaient fait la totalité de la traversée sans croiser d’autres navires, il y en avait maintenant partout, portant pavillon de Lueue, du Westilichlander, de Grette ou du Scandinor. Le trafic maritime, impressionnant, confirmait le statut de Tremonia comme plus grand port de commerce de ce côté-ci de la mer.

Le Capitaine Maerl Ehrlich leur fit ses adieux dès qu’ils entrèrent dans le port. Il devait coordonner les manœuvres d’amarrage et le déchargement de sa cargaison, il ne pourrait leur accorder de temps une fois arrivés à quai.

Il leur souhaita bonne route, même s’il ne leur avait jamais demandé où ils se rendaient.

Ils le remercièrent pour son hospitalité, même s’ils l’avaient payée.

Une fois leurs affaires rassemblées et leurs paquetages prêts, ils se retrouvèrent sur le pont pendant que le vaisseau se faufilait jusqu’au quai.

Plus encore que la forêt de mâts sur la rade ou l’enchevêtrement d’habitations sur les collines, ce fut la rumeur de la ville qui les cueillit.

Avant même que le navire eût pu s'amarrer au quai, ils furent assaillis par le vacarme des voix des marins qui s'interpellaient, le bruit sourd des grues en bois et des caisses qu'on charge et qu'on décharge, le hennissement des chevaux et le martèlement des roues des chariots sur les pavés, les hurlements des mouettes et le grincement des navires — et plus loin, le cœur battant de Trémonia, le bourdonnement de la foule qui s’activait dans les rue de la ville.

C’est en rang serré qu'ils descendirent sur le quai, soudés pour affronter le tumulte de la ville.

Sizel jeta un regard en arrière, pour voir une dernière fois le navire qui lui avait offert son premier véritable répit depuis que son monde s’était écroulé. Elle s'aperçut qu’elle n’avait pas su le nom du navire avant cet instant. Le Passeur d’orages portait bien son nom. Sur le pont principal, son capitaine supervisait la décharge de la cargaison. Il tourna légèrement la tête, mais leurs regards ne se croisèrent pas.

Elle se détourna et rejoignit les autres. Nonamé se blottit contre elle. Le reste du voyage les attendait.

Leur bourse avait fondue pour payer la traversée, et il leur restait à peine assez pour s’offrir une auberge à leur arrivée. Mais ça ne suffirait que pour une nuit.

Pitlovis connaissait la ville pour y être venu un certain nombre de fois, et il savait où trouver des tavernes abordables qui leur laisseraient suffisamment pour envoyer un express à sa famille.

Ils prirent une chambre bon marché dans une petite auberge sans prétention mais très propre. Ils prirent un peu de temps pour se débarbouiller et se changer. Bien que la chambre soit meublée avec le strict minimum, il y avait un miroir posé sur la table derrière le service de toilette. Sizel laissa passer son tour, jusqu’à ce qu’elle fût la dernière. Nonamé voulut l’attendre avant de descendre dans la grande salle pour le déjeuner, mais elle demanda à rester seule.

Presque à reculons, elle s’approcha de son reflet, craignant de ce qu’elle allait y découvrir. Elle ne s’était pas vraiment vue depuis Kastelrénan. Lorsqu’elle put distinguer nettement son visage, elle eut un mouvement de recul. Elle ne parvenait pas à se reconnaître.

Les traits tirés et les joues creuses faisaient paraître ses yeux en amande encore plus étirés qu’à l’accoutumé. Mais ce qui provoquait cette dissonance entre le visage qu’elle connaissait et celui qui lui faisait face, c'était la moitié droite. Même si la plaie ouverte avait presque disparu et l’oedème lié à la fracture de sa pommette avait beaucoup diminué, il y avait toujours un léger renflement, d’autant plus visible que l’hématome qui allait du haut de sa joue à son oeil avait viré au vert-jaune. Sa pommette droite présentait maintenant une légère asymétrie par rapport à l’autre.

Sizel prit une grande inspiration par le nez et expira lentement, avant de porter sa main à son visage pour caresser la zone, pour s'approprier cette nouvelle version d’elle-même. Alors qu’elle croisait son propre regard, une pensé s’imposa à elle. Elle portait désormais sur son corps des traces de la mort de deux de ses sœurs.

Elle ferma les yeux, cherchant à savoir si comme Hazel, Emée avait trouvé refuge en elle. Mais le vide répondit à son appel. Elle laissa une larme courir sur sa joue - la première depuis Kastelrénan. Elle l’écrasa avec douceur, puis se détourna de son portrait.

Il lui faudrait du temps pour accepter ce qu’elle voyait.

Elle fit une toilette rapide et rejoignit les autres dans la grande salle. Ils avaient commandé à manger, et avaient déjà presque englouti leur portion. Ils l’accueillirent chaleureusement et elle plaqua bravement un sourire sur ses lèvres, sentant la peau tirer un peu plus sur sa pommette douloureuse. Elle s'aperçut qu’elle mourrait de faim, et fit honneur elle aussi à son plat. Pitlovis en face d’elle, s’était procuré parchemin et plume et rédigeait une missive à destination de ses cousins, pour leur demander l’argent nécessaire à la location de chevaux pour venir jusqu’à eux.

La digestion commençait à faire effet et la conversation ralentissait. Deux nouvelles arrivantes s’assirent à la table derrière eux. Elles parlaient dans leur langue alors que tous les autres occupants s’exprimaient en westlicher. Des marchandes venues d’Enezatil sans doute. Elle écouta machinalement leur conversation.

  • T’as assisté à l’exécution ?
  • Oui, c’était pas beau à voir… La foule était fébrile, ils voulaient leur galon de sang. Mais quand ils ont vu la tête du vieux : édenté, le visage tellement gonflés qu’on voyait plus ses yeux, tout encroûté de sang, personne ne pipait plus mot.

Sizel s’arrêta de mâcher et tendit l’oreille pour entendre ce qu’elles disaient, focalisant toute son attention sur elles.

  • Ils l’ont décapité ?
  • Oui… J’entend encore l’impact de la hache. Mais le pire, c’était le bruit mat de la tête qui a roulé sur l’estrade dans un silence de mort…
  • C’est moche de finir comme ça. Et le neveu il a vraiment pris son titre ?

La femme pris un temps avant de répondre, sans doute pour boire. Sizel remarqua que la main de Pitlovis qui tenait la plume avait cessé de gratter le parchemin. Elle leva les yeux, il était blanc comme un linge, mais elle ne pu croiser son regard, il gardait les yeux fixés sur la table. La conversation repris derrière elle.

  • Ouais… c’est à peine s’il a pas marché dans le sang de son oncle pour se faire adouber par le Duc comme Gouverneur.
  • Et la Comtesse alors ?
  • Je ne sais pas… J’ai entendu dire qu’elle était emprisonnée en attendant d’être jugée pour avoir aidé son fils et les meurtriers des Saintes-Vallées à s’enfuir…

L’autre femme poussa un long soupir désapprobateur et leur conversation glissa sur autre chose.

Pitlovis reprit sa lettre d’une écriture saccadée, les jointures blanchies et la mâchoire crispée. Il la termina, plia la missive et la cacheta avec la cire de la bougie posée sur la table, dans laquelle il imprima la marque de son seau.

Il resta ensuite de longues minutes à contempler le bijou. Sizel n’osa interrompre l’abîme de ses pensées.

Les autres semblaient ne rien avoir entendu, ils se chamaillaient pour savoir qui prendrait quelle paillasse pour le soir venu.

Au bout d’un moment, Goulvenic brisa la torpeur d’après repas qui s’était installée, pour dire qu’il voudrait profiter des dernières lueurs du jour pour sentir frémir Tremonia la Rugissante. Klézée et Nonamé se joignirent à lui. Sizel déclina, elle voulait se reposer sur un plancher qui ne tanguait pas. Quant à Pit, il ne répondit pas et continua à fixer son seau en le faisant tourner entre ses doigts à la lueur de la bougie.

Goulvenic haussa les épaules, tourna le dos quitta l’auberge, suivi des deux autres, promettant de revenir avant la nuit tombée, ce qui ne tarderait pas.

Sizel esquissa un mouvement pour se lever puis se ravisa, scrutant le visage impassible de Pitlovis. Il ne semblait pas remarquer son trouble. Finalement, elle se leva pour se diriger vers l’escalier.

A peine eut-elle fait un pas que la voix de son ami résonna dans son dos.

  • Moi, je trouvais ça agréable de dormir sur le roulis des vagues…

Sizel fit volte face et revint s'asseoir sans un mot sur le banc en face du jeune homme. Il n’avait pas bougé, son visage était fermé. Mais sur sa joue roulait une goutte scintillante. Tout son corps se tendit vers lui, avec l’intention de l’étreindre, mais la table les séparait. Alors, elle se contenta de tendre la main pour saisir la sienne.

Comme chaque fois qu’elle le touchait désormais, elle ressentit une sorte de fourmillement d’appréhension, à l’idée de recevoir un torrent d’émotions qui ne seraient pas les siennes.

Mais ce n’était pas ce qui l’attendait. Ce fut comme si elle se heurtait à un mur de glace : lisse et froid.

Elle leva la tête et croisa le regard de Pitlovis. Elle y trouva une dureté qu’elle n’y avait jamais vue avant. Avec son pouce, il pressa celui de Sizel quelques instants. Puis leurs mains se séparèrent.

Ils restèrent quelques secondes de plus à se regarder sans mot dire, puis Pitlovis se retourna pour héler le garçon d’auberge et commander un pichet de bière.

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