4. A la croisée des chemins
Sizel et Pit étaient allés se coucher, légèrement éméchés, avant que les autres ne fussent revenus à l’auberge. Ce ne fut donc que le lendemain matin au petit déjeuner, fort matinal, qu’ils prirent connaissance des nouvelles qu’ils rapportaient.
Goulvenic, Klézée et Nonamé s’étaient arrêtés à une petite échoppe où ils avaient dégusté une spécialité locale : des saucisses grillées, nappées d’une épaisse sauce tomate à la fois sucrée et épicée.
Tout en mangeant ils avaient fait connaissance avec leurs voisins de tablée, des marins Westilichiens. A grand renfort de gestes, de quelques mots de chacune des langues et de l’aide du cuisinier qui parlait un enezatien rudimentaire, ils comprirent que la situation en mer nordienne était de plus en plus tendue.
Des pirates avaient attaqué la côte Nord de l’Oursasie pour la cinquième fois depuis la fin des récoltes, et avaient incendié plusieurs réserves à grains. C’était une catastrophe pour les populations locales, alors qu’ils venaient d’entrer dans l’hiver. L’Oursasie avait envoyé une partie de sa flotte à leur poursuite, mais les pirates auraient trouvé refuge dans des ports Skaniens, où les navires oursasiens ne pouvaient pas se risquer.
La tension entre les deux voisins, séparés par un étroit bras de mer, ne faisait qu’escalader depuis plusieurs mois, rendant la navigation dans la zone de plus en plus dangereuse.
Sizel écouta ces nouvelles d’une oreille distraite, occupée à dévorer son omelette. Pitlovis les questionna mollement, demandant quelques détails sur l’origine des pirates, mais les autres n’en savaient pas plus. La conversation retomba et ce fut Klézée qui la relança.
- Nous avons eu plusieurs fois l’impression d’être suivis sur le chemin du retour à l’auberge.
Cette information fit immédiatement relever la tête à Sizel, en même temps que la pression dans ses veines augmentait. Elle darda son regard sur son amie, la pressant de lui en dire plus.
- Chaque fois que l’un de nous jetait un œil par-dessus son épaule, il n’y avait personne, ou en tout cas personne de suspect.
- C’était difficile à savoir… Les rues de cette ville sont bondées quelle que soit l’heure ! renchérit Goulvenic.
Sizel s’apprêtait à les questionner mais Nonamé la devança.
- On n’a vu personne qui correspondait à la description de l’homme que tu avais vu sur le quai de Richeville, Sizel.
- Comment aurait-il pu être ici hier soir? Il n’y avait pas d’autre bateau en partance pour Tremonia le jour-même.
Pitlovis avait lâché cette remarque d’un ton suffisant. Nonamé fit la moue et lui tourna le dos pour discuter avec Klézée. L’aristocrate lui tira la langue avant de la rentrer face au regard atterré de Sizel.
Il n’eut pas le temps de chercher à se défendre, un homme en livré fit irruption dans la salle de l’auberge et appela d’une voix forte ce qui semblait être un nom.
Ptilovis se retourna vivement et leva la main, l’homme s’approcha.
S’ensuivit un échange en westlichien que le jeune homme semblait maîtriser à la perfection, en tout cas pour quelqu’un comme Sizel qui n’y entendait pas un mot.
Goulvenic se rapprocha d’elle sur le banc.
- A chaque fois qu’on croit avoir fait le tour de Pit, on découvre un nouveau tour.
Il y avait une pointe d’admiration dans son ton. Sizel ne put qu'acquiescer. Pour sa part, elle admirait surtout sa force de caractère, après la nouvelle qu’il avait encaissée la veille.
Le courrier en livré repartit et Pitlovis leur fit un résumé de sa conversation.
- Mes cousins nous accueilleront chaleureusement chez eux. Ils ont fait louer quatre chevaux dans un relais à l’entrée est de la ville. Leur valet nous y attendra. En partant maintenant nous devrions y être en milieu d’après-midi.
Ils commencèrent tous à s’imaginer dormir dans des lits confortables et manger de bons plats.
- Nous ne devions pas trouver un bateau pour le Scandinor ?
La question de Klézée les rappelait à leur réalité.
Pitlovis répondit froidement :
- Ça coûte une fortune, je ne peux pas la leur demander sans passer les voir. C’était déjà assez humiliant de leur demander de quoi venir jusqu’à eux.
- Que leur as-tu écrit pour justifier notre situation ?
Sizel souhaitait désamorcer les choses avant que la maîtresse d’armes ne prenne la mouche face au ton cassant de l’aristocrate.
- Je leur ai dit que nous avions été dépouillés pendant la traversée, ce qui n’est pas complètement faux.
Une ombre passa dans son regard, et il poursuivit, presque pour lui-même :
- Je ne sais pas exactement ce qu’ils savent…
Sizel n’avait pas besoin de le questionner pour comprendre ce qu’il voulait dire. Du coin de l'œil elle remarqua le froncement de sourcils de Goulvenic et vit le léger penchement de tête de Klézée.
Elle sentit que son ami n’était pas prêt à en dire plus et elle coupa court à d’éventuelles questions.
- Plus tôt nous serons chez eux, plus tôt nous serons en sécurité. Ne perdons pas de temps, rendons-nous immédiatement à ce relais.
Son ton, presque martial, dissuada quiconque d’argumenter. Goulvenic qui répondait bien à ce type d’injonction organisa leur départ de façon militaire et en moins d’une heure ils quittaient l’auberge pour affronter le froid mordant du Nord.
La neige était tombée durant la nuit, mais pas en couche suffisamment épaisse pour résister aux va-et-vient des chevaux et des charrues. En quelques heures, le fin tapis blanc avait laissé place à une bouillasse qui gelait sous la bise glacée, rendant les rues traitresses sous leurs pieds.
Plusieurs fois, Sizel sentit le duvet de sa nuque se hérisser. Comme les autres le lui avaient raconté le matin même, elle se sentait épiée. Mais chaque fois qu’elle s’arrangeait pour jeter un œil derrière elle, elle n’apercevait que badauds anonymes et marchands affairés.
Lorsqu’ils arrivèrent au relais, les chevaux de poste avaient été sellés, payés, et étaient près à partir. Le valet les attendait bien droit, tiré à quatre épingles, dans sa livrée impeccable.
Une fois n’est pas coutume, Nonamé monta avec Goulvenic. Ils avaient toujours évité cette paire jusqu’à présent, car ils craignaient que le poids n’épuisât trop rapidement le cheval. Cependant, les deux s'étaient rapprochés pendant leur sortie de la veille, et quand le garçon le lui avait demandé, il n’avait pas eu le cœur de refuser.
Ils laissèrent dans leur dos le mur d’enceinte de Tremonia, et s’élancèrent plein Est, en direction du domaine de la famille de Pitlovis. Le timide soleil d’hiver parvint à disperser la brume matinale. La journée promettait d’être froide, mais belle.
Sizel chevauchait en tête, ruminant de sombres pensées. Le malaise ressenti depuis qu’elle avait quitté l’auberge ne la quittait plus. Elle regardait sans arrêt en arrière et se postait régulièrement en haut de colline pour observer les environs avant de reprendre la tête de la petite colonne.
Dès le début du trajet, le valet, qui se prénommait Ludolf, discuta avec Nonamé et Goulvenic. Il s’avéra qu’il parlait un enezatien imparfait mais entendable. Il semblait malin et réussit plus d’une fois à les faire rire.
Après deux heures de chevauchées, ils firent une très courte pause, le temps pour certains de se soulager et pour les bêtes de souffler quelques minutes, surtout celle de Goulvenic.
Ils s’arrêtèrent près d’un petit ruisseau et Sizel et son beau-frère se proposèrent de remplir les gourdes pour tous.
Ils étaient assez loin du reste du groupe et lorsqu’ils se penchèrent pour plonger les outres dans l’eau, la jeune femme en profita pour glisser quelques mots à voix basse à Gouvelnic.
- Gulv, tu ne trouves pas ça étrange que Ludolf passe son temps à poser des questions à Nonamé ?
Il la regarda quelques instants, les sourcils froncés, le visage perplexe.
- Il m’en pose beaucoup aussi. Le gars est plutôt avenant.
- Il ne te semble pas trop insistant ?
- Franchement, non. Et ils ont en commun une passion pour les oiseaux de proie. Ludolf à l’air de s’y connaître. Il reconnaît plein d’espèces rien qu’à l’oreille.
Sizel resta silencieuse quelques secondes, pendant qu’elle remplissait la seconde outre.
- N’empêche, hier vous aviez l’impression d’être suivis et j’ai eu la même sensation ce matin…
- Et depuis que nous avons quitté Tremonia ? Je t’ai vu surveiller nos arrières depuis notre départ. Tu as remarqué quelque chose ?
- Non, rien… Mais l’homme sur le quai ne nous a pas croisé par hasard. Il devait être sur nos traces depuis un moment, sans que nous l’ayons remarqué. Il sait se faire discret.
Goulvenic se gratta la barbe qui avait ombrée son visage au fil des jours, puis reprit :
- Mais quel rapport avec le valet de la famille de Pit ?
- Peut-être aucun…
Elle s’apprêta à enchaîner, se ravisa et finalement formula sa pensée.
- Ce n’est qu’un détail… Mais je trouve étrange que ce valet soit venu sans courrier de la main de ses maîtres. C’est l’usage quand on reçoit une lettre d’y répondre par écrit…
Goulvenic étouffa un rire.
- Je ne te savais pas si à cheval sur les usages !
Sizel s’empourpra et serra les dents, la mine renfrognée. Elle referma la gourde qu’elle venait de sortir de l’eau. Le silence s’installa pendant qu’elle y plongeait la derrière outre.
Le sourire de son beau-frère s'effaça doucement et il scrutait à présent le visage de la jeune femme avec intensité. Il semblait chercher ses mots.
- Depuis que tu es venue chez nous, après le drame… Tu as fait preuve d’une telle force… Tu as su nous pousser à avancer pour éviter le pire….
La gorge de Goulvenic se noua. Elle sentit elle aussi, un poids peser sur sa poitrine.
- …même si nous n’y avons pas toujours échappé.
Il poursuivit, la voix légèrement étouffée.
- J’admire ta détermination.
Sizel sentit sa vue se brouiller et fit un effort pour ne pas céder. Elle se leva et lui tourna le dos pour retourner vers le reste du groupe.
Sans regarder en arrière, elle parvint à grand peine à maîtriser les trémolos dans sa propre voix.
- Tes paroles comptent beaucoup pour moi.
Il la rattrapa à grandes enjambées, posa une main chaleureuse sur son épaule, et déclara avec une intonation vibrante :
- Tu peux compter sur moi Sizel. Si tu penses que nous devons nous méfier de ce Ludolf, je redoublerai de vigilance.
Elle aquiesça d’un bref signe de tête et ils retrouvèrent les autres sans un mot de plus.
Nonamé voulait chevaucher avec Ludolf qui avait promis de lui raconter quelques parties de chasse aux faucons dans lesquelles il avait suivi son maître. Mais Sizel s’y opposa catégoriquement, et le garçon finit sur sa selle.
Elle observa la réaction du valet, mais il se contenta d’acquiécer et de promettre à Nonamé de les lui raconter pendant le repas.
Après encore deux bonnes heures de route, Pitlovis qui râlait depuis plus d’une demi-heure parce qu’il avait faim, suggéra qu’on fit une pause pour déjeuner.
Ludolf intervint et lui parla en westilichien. Le jeune aristocrate résuma leur échange.
- Ludolf connaît une auberge relais derrière cette colline, juste là. La soupe y est plutôt bonne et pas chère.
Ils étaient tous affamés et approuvèrent à l’unisson, excepté Sizel. Elle talonna son cheval pour se porter à la hauteur de Pitlovis et lui fit un signe de tête pour qu’ils se laissent distancer par le valet.
- Pit, tu le connais ce valet ?
- Non, je ne connais pas personnellement les valets des maisonnées parentes, non… Pourquoi cette question ?
Elle sentait poindre dans sa voix l’irritation, mais elle décida d’insister.
- Tu es sûr qu’on peut lui faire confiance ?
Il souffla bruyamment par les narines.
- Il porte la livrée et les armoiries de la maison de mes cousins, il nous accompagne jusqu’en lieu sûr, il a une aimable conversation et il nous conseille même une bonne table sur le chemin. Je ne vois aucune raison de ne pas lui faire confiance.
Après un nouveau soupir, mais plus de lassitude que d’exaspération, il poursuivit :
- Sizel, c’est tout à ton honneur d’être vigilante, mais que veux-tu qu’il nous arrive dans cette taverne, regarde comme ça semble paisible.
Il étendit son bras devant lui d’un geste ample. Au pied de la colline qu’ils venaient de gravir, à proximité d’un bois touffu, l’auberge semblait plus que paisible. Il ne semblait pas y avoir d’agitation. On n’entendait que le clapotis rythmé de l’eau sur la roue d’un petit moulin attenant.
Les autres s’étaient avancés à leur hauteur pour entendre ce qu’ils se disaient. Klézée, arrivée la première alla dans le sens de Pitlovis.
- L’endroit est calme, les environs dégagés. Restons sur nos gardes et tout ira bien.
- A-t-on vraiment besoin de faire halte maintenant, ne peut-on continuer d’avancer pour arriver plus vite ?
L’intervention de Goulvenic fit sourire Sizel. Il essayait de la soutenir sans froisser personne.
Nonamé ne pipa mot, mais son ventre émit un effroyable gargouillis. Pitlovis, y répondit par un rire de victoire.
- L’estomac de No a parlé, trois contre deux, auberge ce sera !
Sizel capitula mais demanda à ce qu’ils patientent encore une quinzaine de minutes, à l’abri d’un bosquet pour observer les alentours avant de descendre à l’auberge.
Après dix minutes, quasi immobile dans la bise glaciale, même les chevaux commençaient à montrer de l’impatience. Ne constatant toujours aucun mouvement, ils décidèrent que la voie était libre et ils rejoignirent le petit établissement.
On leur fit bon accueil. Le garçon de la famille s’occupa de leurs chevaux pour les attacher dans des boxes et leur donner du fourrage quand la maîtresse des lieux leur servit de belles portions de ragoûts fumants et deux pichets d’un vin corsé.
Ils dévorèrent leurs repas en un rien de temps. Peu après, le son crépitant dans l’âtre et la douce chaleur mêlée aux efforts de la digestion, les plongèrent dans une langueur cotonneuse.
Sizel en profita pour s’éclipser aux latrines.
Ludolf et Nonamé continuaient de parler de chasse, d’aigles et de faucons, semblant insensibles à la torpeur ambiante.
Pitlovis appela l’aubergiste pour commander du pain et du fromage avec un nouveau pichet de bière.
Au même moment, le valet s’interrompit pour pointer une fenêtre en retenant sa respiration. Il affirmait avoir vu un faucon à tête tachetée. Ils sortirent en trombe avec Nonamé pour tenter de l’apercevoir à nouveau.
Goulvenic essaya de les suivre du regard à travers la fenêtre mais il fut distrait par Pitlovis qui voulait son avis pour déterminer si le prochain pichet de vin devrait être coupé à l’eau.
Après quelques minutes, Sizel revint de la cour et s’inquiéta de ne pas voir le garçon et le valet. Klézée lui répondit qu’ils regardaient les oiseaux dehors. Sizel s’approcha de la fenêtre et poussa un cri qui les sortit instantanément de leur état second.
- Ludolf s’enfuit !
Elle se saisit de son épée et sortit de l’auberge immédiatement suivie par Klézée et Goulvenic. Le valet était déjà loin mais il était seul en selle.
Ils fouillèrent les environs du regard à la recherche de Nonamé, quand la maîtresse d’armes tendit le bras en direction du bois.
Un cavalier s’éloignait au grand galop sur un cheval gris, une petite silhouette agrippée devant lui.

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