5. Le dernier des siens

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Sizel ne perdit pas une seconde et se dirigea vers les boxes des chevaux, espérant que Ludolf n’avait pas l’esprit méthodique et implacable de Klézée.

Elle fut immédiatement rassurée de voir les chevaux en vie, mais ils perdirent un temps fou à les détacher, sous les cris de l’aubergiste et de son fils qui voulaient se faire payer.

Finalement, partant tous au galop, Pitlovis envoya derrière lui une poignée de pièces, largement ce qu’ils devaient.

Sizel chevauchait en tête, brides abattus, talonnant les flancs de sa bête pour la faire aller plus vite. Alors qu’elle était concentrée pour ne pas perdre de vue le cavalier qui s’engouffrait dans le bois, une pensée lancinante la harcelait : Si le danger les attendait ici, qui les avait suivis dans Tremonia jusqu’au matin même ?

Ils arrivèrent à leur tour dans le bois et furent stoppés net par le fouillis compact du sous-bois. Sizel eut le visage griffé par une ronce tandis que Klézée fut carrément désarçonnée par une branche basse. La jeune femme ne prit pas le temps de se préoccuper de son amie, elle repartit, tentant de se frayer un chemin à coups d’épée. Le cavalier avait dû repérer les lieux pour trouver le meilleur passage. Il les distança rapidement.

Au bout de quelques minutes à avancer avec difficultés, Sizel poussa un cri rageur, ne parvenant plus à savoir par où était parti l’homme.

A son tour, Pitlovis cria, mais d’excitation : “Là !” Il pointait le sol de son long doigt blanc. Sur la terre gelée reposait le petit couteau de marin de Nonamé. Il avait dû réussir à le faire tomber pour les mettre sur sa piste.

Sizel repéra des crins argentés sur l’écorce d’un arbre et s’élança dans cette direction tandis que Pitlovis prenait le temps de ramasser l’opinel.

Ils s’enfoncèrent dans la forêt. Les arbres étaient désormais beaucoup plus hauts et la canopée si dense que peu de lumière filtrait au travers. La voie devenait plus praticable à mesure que les arbrisseaux et buissons se raréfiaient. Ils purent enfin presser le pas.

Sizel était presque couchée sur l’encolure de son cheval comme si en se tendant vers l’avant elle l’aidait à aller plus vite. Elle craignait d’arriver trop tard. Où et pourquoi, elle n’en avait aucune idée, mais tout en elle lui commandait de faire vite.

Ils débouchèrent soudain dans une clairière qui sembla à Sizel étrangement familière.

Elle n’eut pas besoin de se poser la question. Au centre, baignée par la pâle lumière du soleil d’hiver à son zénith, se trouvait un disque de métal, flanqué de deux colonnes noires.

Assis contre l’une d’elle, Nonamé la bouche en sang et les mains ligotées dans le dos, il se tortillait en tout sens pour essayer de se remettre debout et criait sans qu’elle ne parvienne à comprendre ce qu’il disait.

Sur les colonnes, le vieillard du quai s’agitait en appuyant sur les symboles, son manteau d’hermine flottant autour de lui.

A l’instant où elle mit pied à terre, plusieurs choses se passèrent en même temps.

Elle reconnut le vrombissement provenant des colonnes, lui indiquant qu’elle n’avait plus une seconde à perdre.

Dans son dos, ses trois compagnons arrivaient dans la clairière en hurlant.

A leur suite, cinq cavaliers encapuchonnés déboulèrent, épées au clair.

Une pensée fugace traversa son esprit alors qu'elle-même sortait la sienne : voilà donc les épieurs, des aubiens.

Sa priorité était de sauver Nonamé mais tandis qu’elle s’avançait vers lui un encapuchonné lui passa devant croisant le fer avec le vieillard qui se révéla fort habile. Un second fonça sur Sizel, pendant que Klézée et Goulvenic se battaient avec les trois autres.

Son adversaire n’était pas particulièrement doué, mais il était doté d’une agilité surprenante et semblait danser autour d’elle, l’obligeant à sans cesse tourner sur ses appuis à en avoir presque le tournis.

Elle réussit enfin à le blesser légèrement au bras et au même moment elle vit l’Hermine, comme elle l’appelait, blesser grièvement l’homme qu’il combattait. L’encapuchonné tomba à genou et le vieillard se saisit de Nonamé qu’il releva avec une force surprenante.

Sizel ouvrit la bouche pour pousser un cri qui resta bloquée dans sa trachée.

Le vieil homme s’apprêtait à pousser le garçon sur le disque de métal, lorsque Pitlovis, surgit de nul part, attrapa Nonamé par l’autre bras et tira de toutes ses forces. Le garçon en profita pour mordre si profondément l’avant-bras de l’Hermine, qu’elle le lâcha avec un cri de douleur. Pitlovis lui donna alors un violent coup de pied dans le bas ventre. Le vieil bascula en arrière, disparaissant entre les deux colonnes, avec un regard presque étonné.

Sizel n’eut pas le temps de s’en réjouir car son adversaire avait repris ses esprits et revenait à la charge. Son capuchon avait glissé. Face à un elle, un visage de femme, tordu par un sourire sadique qui découvrait de petite dents jaunes de travers.

Du coin de l'œil, elle vit Pitlovis qui entraînait Nonamé en dehors de la clairière. Klézée était parvenue à s’extraire de son combat et prenait la suite des deux garçons afin de protéger leurs arrières. Sa jambe droite manquait se dérober sous elle à chacun de ses pas, mais elle avançait rapidement, grimaçante.

Goulvenic était resté seul aux prises avec trois ennemis.

La situation ne dura pas, car deux de ses adversaires abandonnèrent le combat pour partir à la suite des trois autres dans la forêt.

Sizel, comprit le danger qui les menaçait. Klézée était blessée et les deux autres désarmés; Elle redoubla de violence pour venir à bout de son opposante. Mais elle ne parvint qu’à se fatiguer sans parvenir à lui infliger de coup mortel, alors que l’autre continuait de danser autour d’elle.

L’adrénaline pulsait dans ses veines. Les arabesques de la femme l’exaspéraient ne faisant qu’attiser sa soif de sang. Elle ne pensait qu’à mettre toute sa force dans chaque coup pour espérer lui faire le plus de dégâts possibles.

Soudain, après une nouvelle frappe manquée, une vague chaude la submergea. Cette sensation familière qu’elle avait muselée depuis un moment. Elle laissait l’onde se diffuser, lui apportant un calme et une sérénité qu’elle n’avait connu depuis une éternité. Pendant un fragment de seconde, elle virevolta sur le dallage de la grande salle de Saint-Vallée, sa robe impeccable de petite fille ondulant autour d’elle.

La fulgurance la ramène au présent.

Son ennemie dansait bel et bien. Ses mouvements étaient chorégraphiés, prévisibles. Il suffisait de frapper au bon moment.

Elle prit une inspiration, canalisa son énergie et observa ses entrechats, parant ses estocades en comptant les temps.

Sur le quatrième, Sizel dans un geste puissant et vif, tendit son bras droit lame tendue, rapidement suivi par son pied droit. Son genou ploya pour absorber le choc et dans une diagonale parfaite, sa jambe gauche s’allongea derrière elle, point d’appui inébranlable, alors que son bras désarmé volait vers l’arrière pour lui redonner son équilibre.

La fente surprit son adversaire qui n’eut pas le temps de parer. La pointe cruelle l’atteignit à l'artère fémorale et la femme s’effondra avec un cri bref et perçant, du sang jaillissant à gros bouillon de sa cuisse.

Sizel s’écarta vivement et s’apprêta à partir dans la direction où étaient allés les autres lorsqu’elle vit Goulvenic qui continuait de croiser le fer avec l’un des aubiens. Le monstre faisait deux têtes de plus que lui. Son beau-frère était puissant et avait de la technique. Il touchait régulièrement son adversaire, mais l’homme ne flanchait pas, comme insensible à la douleur.

Goulvenic commençait à s’épuiser.

Leur combat les avait menés près du disque de métal.

Sizel hésitait. Elle avait promis de protéger Nonamé coûte que coûte.

Elle fit quelques pervers la lisière, puis se ravisa et regarda en direction de son beau-frère.

Il venait de lacérer le mollet de son ennemi, qui pour la première fois flancha visiblement et tomba sur un genou.

Derrière elle, la voix de Pitlovis lui parvint, semblant couler de la canopée et réveillant l’urgence de rejoindre Nonamé.

Elle vit Goulvenic lever son épée pour porter un coup fatal à son adversaire et s’apprêta à poursuivre son chemin, quand l’homme que l’Hermine avait blessé se redressa soudain en s'appuyant sur l’une des colonnes.

Sizel vit avec horreur le poignard qu’il tenait à la main, sectionner les tendons du genou de Goulvenic qui s’effondra, à la merci du mastodonte.

Elle devait se décider.

Avec le sentiment de trahir son père, c’est le cœur serré mais sans un regard en arrière, qu’elle se précipita sur le golgoth. Elle rassembla tout son mépris d’elle-même avant de planter son épée dans le dos de l’ennemi comme s’il s’agissait du sien.

Sa pointe rippa contre une cotte de maille tandis que lui allongeait le bras pour planter la sienne dans l’abdomen de Goulvenic.

Avec une rage morbide et un cri rauque Sizel fit tournoyer son épée au-dessus de sa tête et décapita presque le monstre de muscles. Elle se jeta sur l’homme au poignard, qui était déjà agonisant dans une mare de sang, et lui enfonça la pointe de son épée dans la poitrine. Il rendit son dernier soupir avec hoquet pathétique.

Sizel, retira son épée du défunt et voulut se porter aux côtés de son beau-frère quand un choc violent à la tête la fit tituber. Elle tomba à quatre pattes, la vue brouillée par une douleur foudroyante qui lui vrillait le crâne.

A quelques pas d’elle, les yeux fixes de Goulvenic semblaient lui reprocher sa détermination à faire toujours les mauvais choix.

Puis, elle glissa dans un silence à la fois terrifiant et reposant.

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