1. Mal des transports

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Sizel souleva péniblement ses paupières. Sa vue était floue et une douleur pulsait à l’arrière de son crâne.

Elle sentit l’herbe douce sous sa joue gauche, la terre dure sous sa poitrine et le sang coagulé sur son visage qui l’empêchait d’ouvrir complètement son œil droit.

Elle essaya de bouger la tête mais cela déclencha une nouvelle vague d'élancement sous son cuir chevelu, renforçant le brouillard où se perdaient ses pensées. Elle ne parvint pas à se souvenir où elle était.

Elle esquissa un mouvement, elle souhaitait changer de position, pour mieux voir ce qui l’entourait mais le tiraillement dans ses épaules et le cisaillement de ses poignets lui firent comprendre que ses mains étaient attachées dans son dos. Elle n’avait pas la force de tenter de se dégager.

Dans un effort douloureux, elle parvint tout de même à tourner la tête, pour voir de l’autre côté. A quelques pas d’elle, deux silhouettes encapuchonnées discutaient. Derrière elles, un carré de terre fraîchement retournée.

En quelques secondes, les images lui revinrent : l’Hermine, les aubiens, Pit et Nonamé qui disparaissaient dans la forêt, suivis par Klézée… Puis le regard fixe de Goulvenic.

Cette fois-ci ce ne fut plus la douleur qui lui brouilla la vue mais les larmes. Un profond sentiment de solitude l’envahit.

Une petite flamme d’espoir vacillante lui restait. Nonamé n’était pas là. Les aubiens le voulaient vivant. Peut-être ses amis avaient-ils réussi à fuir, sans elle.

Sizel inspira lentement et profondément, avant d’expirer longuement pour repousser la douleur et mettre toute son énergie à se concentrer sur la conversation des deux silhouettes.

Ils n’étaient pas conscients qu’elle était éveillée, ils n’essayaient pas de parler à voix basse. Ils parlaient oursasien.

Sizel, s’en voulut d’avoir été dilettante lorsque leur père leur apprenait sa langue maternelle à elle et Hazel. Elle revoyait sa sœur si appliquée, capable de tenir des conversations avec son père, quand elle parvenait péniblement à formuler des phrases mi enzatien mi oursasien.

La connaissance d’Hazel lui serait précieuse en ce moment.

Elle respira profondément, tentant de se concentrer sur un souvenir de sa sœur en train de parler avec son père en oursasien. Elle croyait presque entendre leur voix, mais chaque fois le sens se dérobait.

Ça ne servait à rien. Elle se résigna à convoquer ses propres rudiments d’oursasien pour comprendre ce que les deux aubiens disaient.

Elle rouvrit les yeux et porta son attention sur eux. L’une des voix était féminine. Elle se concentra et capta quelque bribes, dont elle parvint péniblement à extraire le sens. Ils parlaient de quelqu’un qui serait en colère parce qu’ils n’avaient pas l’enfant. La fameuse “Eminence” ?

Le pouls de Sizel s’accélèra, la petite flamme se fit plus robuste. Ils avaient réussi à s’échapper.

Le reste de la conversation fut plus difficile car elle ne reconnut que peu de mots à part Svyatoy qui était le nom de la Capitale de l’Empire oursasien et un mot qui l’étonna beaucoup dans leur bouche : “Yuldra”. C’était le nom d’Heola dans la langue scandinenne, mais pas en oursasien.

Leur conversation retomba, ils commencèrent à rassembler leurs affaires.

Sizel n’était pas beaucoup plus avancée, si ce n’était qu’ils allaient probablement l’emmener en Oursasie, à plusieurs kilomètres de là. Mais l’information la plus importante concernait ses amis, ils leur avaient échappé. Elle n ‘avait pas complètement échoué.

Ses muscles se détendirent un peu. Le relâchement de sa concentration et son corps libéra la douleur de sa blessure à la tête, et l’entaille de son mollet s’éveilla elle aussi, brûlante.

Elle tentait de lutter pour garder les yeux ouverts, mais la douleur lancinante qui lui vrillait la tête rendait la promesse de néant accueillante.

Son regard se posa à nouveau sur le carré de terre fraîchement retournée et une nouvelle douleur, sourde, vint lui enserrer la poitrine.

Epuisée, elle se laissa aller et sombra de nouveau dans les limbes entre sommeil et oubli.

Elle se retrouva soudain assise à la table de travail de son père. A côté d’elle Hazel, les joues rebondies et les sourcils froncés semblait très concentrée. L’odeur de parchemin, d’encre et de cuir chatouilla les narines de Sizel.

Devant elles, Seongveï, tel un précepteur, faisait les cent pas en lisant à voix haute un parchemin, dont elles devaient écrire sur les leur les mots oursasiens qu’elles reconnaissaient.

Hazel était appliquée, et noircissait rapidement son parchemin de symboles soignés. Sizel, elle, s’amusait à suivre les veines et aspérités du vélin avec sa plume, donnant vie sous ses yeux émerveillés à un réseau de rivières et de petits lacs.

Soudain, ce fut elle qui tenait fermement sa plume et traçait de belles lettres soignées. Les mots prononcés par son père coulaient dans ses oreilles comme s’il les prononçait en enezatien. A sa gauche, sa sœur dessinait sur son vélin.

Elle la poussa du coude, faisant déraper sa plume qui fit un trou dans le fin parchemin. Elle accompagna son geste d’un gloussement auquel la fillette à côté d’elle répondit elle aussi par un coup de coude, dans ses côtes, en lui tirant la langue.

Sizel fut tirée de son rêve par un coup de pieds dans les côtés qui réveilla toutes ses douleurs.

  • Fin de la sieste, la coupeuse de tête !

Elle ne put que grogner alors qu’une poigne puissante la saisissait par le col et les poignets pour la remettre debout. Elle frissonna. Ses vêtements étaient imbibés d’humidité et sentaient la fumée.

Elle était dans la pénombre du sous-bois et non plus dans la clairière. Il la firent avancer en la poussant entre les omoplates. L’homme lui cria dessus, en enezatien avec un fort accent.

  • Dépêche-toi ! On ne doit pas rater le zénith cette fois-ci. Hors de question qu’on perde un jour de plus…

Sizel avait du mal à saisir ce de quoi ils parlaient.

La femme eut un rire grinçant.

  • Si ça t’intéresse, on n’a pas perdu la Yuldra de vue depuis hier. Tes petits copains ne sont pas revenus pour toi. Ils ont préféré détaler que de risquer de venir te chercher !

Loin de démoraliser Sizel, cette information fit bondir son cœur.

Elle marchait sur le sol gelée, chaque pas amplifiant les élancements dans sa jambe et son crâne. En moins de cinq minutes ils arrivèrent de nouveau à la clairière, baignée du soleil d’hiver, proche de son zénith.

Sizel contempla le sol herbeux. Tout semblait calme et paisible, mais lorsqu’on s’attardait sur les détails, on remarquait des sillons dans la terre et de l’herbe brunie par le sang, vestiges des combats de la veille.

A l’orée de la clairière, légèrement dans la pénombre, la tombe de Goulvenic était recouverte d’une fine couche de givre.

La femme était en train d’appuyer sur les symboles comme elle avait déjà vu un vertueux et l’Hermine le faire auparavant. L’homme restait près d’elle, la tenant fermement d’une main par la corde qui lui cisaillait les poignets et de l’autre il tenait les longes de leurs deux chevaux. Elle tourna la tête pour le regarder et s’adressa à lui :

  • Est-ce que je peux avoir un moment sur la tombe de mon ami ?

L’homme la regarda avec un sourire mauvais puis se détourna pour parler à sa partenaire :

  • Hé Ahnna ! La coupeuse de tête me demande si elle peut aller chialer sur la tombe de son fiancé ! Elle veut pas qu’on lui déterre pour un dernier petit coup aussi ?

Il partit d’un rire gras. A ces mots, le sang de Sizel ne fit qu’un tour et ses oreilles prirent feu. La femme scrutait son visage, suspicieuse.

  • Tu comprends ce qu’on dit ?

Sizel fit un effort pour ne pas laisser paraître sa surprise. Bien sûr qu’elle les comprenait, pourquoi posait-elle la question ?

Elle réalisa soudain que leurs dernières phrases avaient été prononcées sans accent. Les informations se bousculaient dans l'esprit de Sizel qui ne parvenaient pas à y mettre de l'ordre.

La femme s’approcha d’elle, son visage à quelques centimètres du sien. Ses pupilles étaient dilatées, attentives au moindre mouvement de ses yeux. Comme un faucon à l’affût.

Elle répéta sa question.

Encore une fois, sans accent. La vérité percuta alors Sizel. Ils parlaient oursasien.

Sizel fit son possible pour rester impassible. Ahnna ouvrit à nouveau la bouche, avec un regard mauvais :

  • C’était pas le mari de ta sœur ? Il te sautait, comme le dit Youngev ? Ca arrive souvent, quand la femme meurt, que le mari se reporte sur une soeur. Et celui-là n'était pas vilain…

Elle pointait négligemment son pouce vers la tombe. Pour s’empêcher d’exploser, Sizel ne pensait qu’à une chose : ils ne devaient pas savoir qu’elle comprenait soudainement parfaitement l’oursasien. Elle réfléchirait elle-même au sens de cette vérité plus tard.

Ahnna émit un petit soupir de mépris par les narines puis s’éloigna.

  • Elle pige rien. Assez perdu de temps, la porte est prête. Allons-y.

Ils s’avancèrent vers la Yuldra qui émettait sa vibration caractéristiques. La respiration de Sizel devint saccadée, et elle résista aux poussées de Youngev qui voulait la faire avancer. La panique montait en elle comme une vague puissante, elle commença à se tortiller pour tenter de se dégager de l’aubien qui tenait de l’autre mains les brides de leurs deux chevaux.

Les pieds ancrés dans le sol, elle laissait des sillons dans la terre dégelée par les rayons du soleil, qui frappaient maintenant directement sur la porte.

Ahnna s’apprêtait à passer entre les deux piliers, mais se retourna pour prêter main forte à son compère. Elle saisit Sizel de l’autre côté et lui susurra à l’oreille, dans son enezatien aux accents durs :

  • Tu as raison d’avoir peur… C’est comme tomber en enfer la première fois. Si tu veux sortir de l’autre côté, il faut le vouloir.

Puis, d’un même élan, ils l'entrainèrent à travers la Yuldra, avec les deux chevaux.

L’aubienne n’avait pas menti. Sa première sensation fut celle d’une chute libre. Mais dès la seconde qui suivit elle sentit chaque pouce de son être lui être arraché. Comme si une force invisible tirait dans un sens différent chaque millimètre de sa peau, ses organes, ses os, presque au point de rupture. La tension était à peine supportable, semblable à un feu brûlant qui la dévorait. A plusieurs reprises, elle crut que la tension allait gagner, et que son être allait s’éparpiller. Mais chaque fois elle sentit un lien, fragile, qui se tendait à l’extrême, mais tenait bon. Fugacement elle sentait à ses côtés la présence des deux autres.

Elle se rappela les paroles de la femme. Elle voulait sortir de l’autre côté.

Elle se concentra sur ce lien ténu, elle y mit toute la force de sa volonté, s’y agrippant fermement, et depuis lui tentant de rattrapper chaque particule de son être, comme on tire sur un ligne pour remonter un poisson.

Petit à petit elle sentait que ça fonctionnait, mais elle s’épuisait vite. Et rapidement, elle n’eut plus la force de tirer, seulement de tenir. Mais petit à petit elle sentit qu’elle perdait du terrain. Que tout s’éparpillait.

C’est alors qu’une poigne ferme la rattrapa. Elle s’y cramponna comme un naufragé s’accroche à une planche flottante et trouva la force de recommencer à tirer elle-même.

Soudain, tout son être reprit sa place. En une fraction de seconde, elle était à genoux sur un disque noir couvert de symboles.

Les mains toujours liées dans le dos. A côté d’elle, la femme la tenait par les cheveux. L’homme s’éloignait déjà avec les chevaux.

Elle était encadrée par les deux piliers, silencieux.

Ahnna la fit se relever et lui lança :

  • C’était moins une… Je t’ai rattrapé de justesse…

Sizel la regarda, reconnaissante malgré elle. L’aubienne hocha la tête et regarda au loin.

  • Bienvenue en Oursasie.

Sizel, hébétée, endolorie, regarda autour d’elle. De la terre gelée à perte de vue, presque aucun d’arbre. Un vent sifflant balaie la plaine. Aucune ville à l’horizon. Un profond abattement s’empare de la jeune femme à la vue de ce paysage désolé.

La femme la poussa en avant pour qu’elle marche. Sizel commença à sentir le froid la mordre à travers ses vêtements. Les élancements dans sa tête étaient moins puissants, mais son mollet la faisait souffrir. Ce fut avec beaucoup de difficultés et d’aide qu’elle parvint à monter sur le cheval sur lequel Ahnna avait pris place.

Dans le vent glacé, ils s’en allèrent au trot. A son corps défendant, Sizel se blottit contre Ahnna, pour se protéger du froid.

Les deux aubiens échangèrent quelques mots dans leur langue :

  • J’espère qu’elle va tenir pendant les deux jours de route jusqu’à Svyatoy. Elle est sacrément mal en point.
  • Quand on fera halte, j'irai chercher des plantes pour soigner ses blessures.

Sizel enregistra ces informations, mais le brouillard colonisa à nouveau son esprit et elle ferma les yeux, se laissant bercer par le mouvement du cheval.

Secouée par les chaos de la route, elle se réveilla d’un sommeil confus où elle croyait voir des morts décharnés qui la regardaient et tendaient leurs mains vers elle, presque à la toucher.

Ses yeux mirent quelques secondes à s’accoutumer à la luminosité blanchâtre du paysage. La neige allait bientôt tomber.

Sa chemise était trempée de sueur, mais elle frissonna sous la bise glacée. Son mollet irradiait de douleur et de chaleur. Elle fut prise de nausées. De la bile acide remonta dans sa bouche, mais son corps était trop fatigué pour provoquer un spasme dans son estomac.

Trop faible pour garder les paupières ouvertes, elle sombra à nouveau dans l’oubli, sentant seulement le bras d’Ahnna qui la maintenait fermement par la taille.

Lorsqu’elle émergea à nouveau, elle n’avait aucune idée du temps écoulé.

Elle sentit qu’on la descendait de cheval. Les élancements que les mouvements provoquaient dans sa jambe lui arrachèrent un cri qu’elle réprima en serrant les dents.

Autour d’elle, la nuit était tombée.

Elle flottait au-dessus du sol rendu cotonneux par la poudreuse. Elle ne savait plus si elle avait froid ou chaud. La douleur, pulsatile, vibrante, omniprésente, remplaçait tout le reste.

Le sol changea pour devenir de la terre battue. La lumière diminua encore. On la posa sur ce qui semblait être une couche de bois.

La fièvre l’empêchait de distinguer clairement ce que disaient les voix autour d’elle. La douleur dans sa tête était revenue, cette fois-ci comme une le martèlement d’un millier de sabots de chevaux au galop. Elle espéra retomber vite dans l’oubli qui l’avait enveloppée jusqu’ici.

Une lumière douce et dansante apparut dans son champ de vision. Quelqu’un avait fait un feu. On mit sur elle un manteau. Il sentait le crin et la crasse. En même temps, elle sentit qu’on déchire son pantalon jusqu’au-dessus de son genou.

Une odeur douceâtre, à la fois rance et sucrée, parvint jusqu’à ses narines. Puis, des mains glacées tâtèrent sa jambe, la faisant hurler puis gémir de douleur.

La silhouette qui était penchée sur elle s’éloigna cachant un instant la lumière du feu.

Elle perdit connaissance quelques instants, ce fut la douleur qui la fit revenir à elle. On nettoyait sa plaie avec un linge brûlant et mouillé. Elle crispa la mâchoire, des larmes traçant des sillons dans la crasse de ses joues.

Elle sentit la grosse main de Youngev qui lui caressait le visage avec une tendresse écoeurante. Si elle en avait eu la force, elle aurait vomi.

Les mains froides et légères d’Ahnna étaient occupées à étaler quelque chose sur la plaie. A mesure qu’elle le faisait, un picotement désagréable vint s’ajouter aux pulsations de la douleur.

L’aubienne s’écarta et se dirigea vers le feu où elle prit quelque chose qu’elle tendit à Yougen. Il redressa alors Sizel et s’assit sur le bord de sa couche la maintenant fermement contre lui. Il tenait au bord de ses lèvres un gobelet fumant à l’odeur et au goût amer. Elle commença par tourner la tête, refusant de boire. Mais elle ne pouvait se dégager et le liquide finit par couler dans sa bouche, chaud et épicé. Elle ne reconnut pas le goût.

Youngev se retira et la rallongea délicatement sur la couche. Il réajusta le manteau et s’éloigna pour s'asseoir de l’autre côté du feu, aux côtés d’Ahnna.

Rapidement, Sizel sentit un engourdissement se propager de ses extrémités jusqu’à l’ensemble de son corps, puis il ne lui fut plus possible de maintenir ses yeux ouverts. Juste avant d’être engloutie par le néant, elle entendit l’aubienne déclarer :

  • Pas sûre qu’elle passe la nuit…

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