2. Embuscade

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Sizel ouvrit les yeux. Elle constata qu’elle était couchée dans une sorte de cabane en bois. Un feu presque éteint rougeoyait encore dans un foyer en pierre creusé dans le sol de terre battue.

Sa première pensée fut qu’elle n’était pas morte. La seconde, qu’elle avait moins mal. La troisième, qu’elle était seule.

Elle tourna la tête des deux côtés, personne. Elle tenta de se redresser mais elle fut prise de vertige et elle réveilla la douleur de sa jambe. Une grimace tordit sa bouche.

Au même moment Ahnna entra.

  • Ne t’excite pas. L’infusion de pavot et de clou de girofle masque encore la douleur, mais tu n’es pas guérie. Il faut que tu manges. Nous repartons bientôt.

Sur ce, elle lui tendit une écuelle avec une sorte de gruau, qui semblait assez consistant. Elle hésita un instant, mais son estomac se rappela bruyamment à elle et elle dévora le contenu de l’assiette en quelques secondes.

Youngev lui reprit l’écuelle et lui dit de remettre ses bottes. Ce fut à ce moment qu’elle s’aperçut que sa jambe avait été proprement bandée. Au prix d’un effort qui la laissa en sueur, elle parvint à faire rentrer son pied, puis son pantalon déchiré et son mollet estropié dans sa botte.

Elle fit quelques pas chancelant depuis sa couche jusqu’à l’entrée de de l’abri pour découvrir un petit bois de sapin, où les branches étaient si emmêlées qu’il était difficile d’y voir à plus de quelques mètres, ce qui avait pour effet de bien abriter l’endroit du vent et de la neige.

Yougen était occupé à rassembler les dernières affaires tandis que Ahnna s’apprêtait à enfourcher son cheval.

L’aubien lui avait laissé son manteau, dans lequel elle s’emmitouffla, oubliant son odeur de fauve. L’homme portait une sorte de veste en cuir fourrée qui devait suffisamment le protéger du froid. Il s’approcha d’elle avec une corde. Il allait de nouveau lui lier les mains, mais cette fois-ci il ne lui attacha pas dans le dos.

  • Pour que tu puisses te tenir à la selle, lui précisa-t-il.

Elle ne savait quoi penser de cet homme aux grosses mains, au visage aplati, aux commentaires et au rire gras mais qui par moment faisait preuve d’une déroutante douceur. Il la souleva avec facilité et la plaça devant Ahnna sur sa selle. Sizel s’agrippa au pommeau de la selle et l’aubienne talonna son cheval accompagné d’un petit claquement de langue pour qu’il commence à avancer. Les lieux ne permettaient pas d’aller plus vite qu’au pas.

Ahnna lui expliqua qu’ils avaient une petite demi-heure à ce train-là pour sortir du bois et retourner sur la route.

Après une dizaine de minutes les sapins commencèrent à s’espacer, le sol fut de plus en plus enneigé et la lumière du jour se fit plus franche. Ils approchaient de l’orée du bois.

Soudain, Sizel sentit Ahnna se raidir et les chevaux piaffer. Au même moment, elle vit des mouvements dans les sapins, mais aucun d’entre eux n’eut le temps de réagir.

Une troupe d’hommes, le visage masqué par des foulards pourpres émergea des frondaisons, gourdins, masses et épées levées, en hurlant.

Le cheval de l’aubienne prit peur et se cabra, prenant par surprise les deux femmes qui chutèrent. Youngev jeta sa monture dans la mêlée pour les protéger, tailladant tout ce qui passait à proximité de son épée. Ahnna en profita pour se lever et sortir son arme. Elle engagea immédiatement le combat.

Sizel profita de la confusion pour ramper à l’écart des combat et dès qu’elle fut à l’abri des sapins se releva pour courir aussi vite que le lui permirent sa jambe blessée, ses mains liées et les restes de la décoction que lui avait faite boire Youngev.

Mais rapidement elle entendit des pas derrière elle. Elle ne comprenait pas comment les aubiens auraient pu réussir à se débarrasser des assaillants aussi rapidement. Elle se retourna et constata qu’elle était poursuivie, non pas par l’un de ses deux geôliers, mais par l’un des hommes masqués.

Elle boitait et il gagna rapidement du terrain, il fut sur elle en quelques secondes et la plaqua au sol. Elle en eut le souffle coupé. Elle s’attendait à ce qu’il sorte une lame et qu’il l’égorge mais il la retourna pour qu’elle lui fît face.

A califourchon sur elle, son foulard avait glissé, laissant apparaître un visage lisse et jeune, qui aurait dû respirer l'innocence. Mais ses yeux criaient l’ignominie. Elle tenta de le frapper avec ses mains liées mais il les attrapa et lui assèna un violent coup de poing qui brisa à nouveau sa pommette dans un éclair de douleur. Elle ne comprenait pas ce qu'il voulait quand il écarta les pans de son manteau et fit sauter les boutons de sa chemise.

Alors avec horreur elle vit se pencher sur elle et commencer à lui lécher la gorge et lui palper les seins.

Avec un cri de rage, elle rua et tenta de libérer ses mains. Mais ses gesticulations ne semblaient qu’attiser son appétit. Elle sentait sur son bas-ventre la raideur de son pénis.

Affaiblie, essoufflée, elle épuisait ses forces sans parvenir à se dégager, alors qu’il commençait de sa main libre à tenter de baisser son pantalon. Elle ferma les yeux pour ne plus voir son visage tordu par la lubricité, tentant avec les forces qui lui restaient de serrer le plus possible ses cuisses. L'odeur qui émanait de son corps, mélange de crasse et pire encore de muguet, lui provoqua des hauts le corps.

Des larmes d’impuissance et de colère inondaient son visage alors que dans un dernier effort elle attrapa son oreille entre ses dents, serra et tira de toutes ses forces. Le sang jaillit dans sa bouche.

L’homme hurla et leva la main pour la frapper mais une autre main retint son coup.

  • Qu’est-ce que tu fais sale dégénéré ! Pas le temps pour ça, on t’attend !

Le nouveau venu repoussa l’homme d’un coup de pied qui l’envoya rouler sur le côté. Il remit Sizel sur pied tandis que l’autre se relevait en criant qu’elle avait failli lui arracher l’oreille.

  • Bien fait ! cracha-t-il.

L’agresseur esquissa un mouvement vers lui mais il toucha la garde de son épée il retint son geste.

Sizel espéra qu’il lui détacha les mains, mais n’en fit rien et lui demanda son nom. Feignant toujours de ne pas comprendre l’oursasien, elle ne répondit rien. Il la poussa devant lui, vers le lieu de l’embuscade. L’autre les suivait en gémissant après son oreille et persifflant entre ses dents qu’elle le lui paierait.

Ils étaient revenus sur les pas de Sizel où le combat avait eu lieu, et où les vainqueurs triomphaient.

Youngev était juché sur son cheval, une corde autour du cou, elle même tendue à une branche de sapin. Sizel ne vit nulle part Ahnna, mais son cheval était toujours ici.

L’homme qui avait interrompu le viol poussa Sizel devant Youngev et cria :

  • Je suppose qu’elle n’est pas des vôtres, vu qu’elle est ligotée ! Qui est-ce ? Elle n’a pas l’air de parler notre langue ?

Youngev regarda Sizel, et pinça les lèvres en voyant sa chemise à demi arrachée, son visage tuméfié et le haut de son pantalon défait. Il ouvrit la bouche puis se ravisa. La jeune femme lut dans ses yeux un mélange de compassion et de résignation. Il détourna le regard et se tut.

  • Peu importe ! Elle est importante pour Illina Sunnevine, elle le sera pour le “Padisky”!

Au nom d’Illina Sunnevine, tous les hommes sortirent leur langue dans un geste obscène. Puis, l’homme qui avait parlé fouetta l’arrière-train du cheval qui partit au trot, laissant Yougev se balancer au bout de sa corde. Après quelques secondes à se tortiller lamentablement en émettant une respiration sifflante, il mourut sous les cris des hommes aux foulards violets : “Mort à l’Empereur, sa putain et leurs sbires !”.

Alors qu’ils s’apprêtaient à partir, un homme questionna celui qui semblait être le chef.

  • Qu’est-ce qu’on fait pour celle qui s’est échappée?
  • Rien. On pourrait passer des jours à ratisser ce bois sans la trouver… Mais sans cheval, elle est foutue.

Sizel ne savait dire si elle était contente ou non qu’Ahnna leur ait filé entre les doigts.

Ils marchèrent quelques minutes pour retrouver le campement et les chevaux des assaillants. Elle sentit que les derniers effets de l’infusion s’étaient dissipés quand la douleur de sa plaie qui s’était rouverte, irradia de nouveau dans toute sa jambe, sans parler de son visage qui devait avoir triplé de volume.

Épuisée et résignée, elle se laissa hisser sur un cheval. Son seul soulagement fut que l’homme qui monta avec elle était celui qui lui avait épargné un triste sort un peu plus tôt.

Elle craignait d’être à nouveau emportée par la fièvre, mais à l’inverse de la veille elle restait bien lucide. La douleur de sa jambe la maintenait alerte, lui laissant tout le loisir de ruminer sur sa situation actuelle : à nouveau prisonnière, mais par des gens qui combattaient l’Aube du passé et celle qui semblait être leur cheffe, la fameuse Eminence : Illina Sunnevine. Le nom lui disait quelque chose mais sans qu’elle ne parvienne à faire émerger de souvenir de sa mémoire.

Cette femme, apparemment proche de l’Empereur d’Oursasie voulait Nonamé, tout comme les Vertueux. Pourquoi ? Elle n’en savait toujours rien.

Elle avait changé de mains, mais n’était pas plus avancée. Et bien que ce nouveau groupe et leur mystérieux chef le “Padisky”, semblaient être des ennemis de ses ennemis, ils semblaient loin d’être ses amis.

Sizel tournait en rond dans ses réflexions.

Ils avaient rejoint la route depuis un moment maintenant et elle commença à voir s’avancer le long de la rue des gens misérables, en haillons, affamés et hagards qui tendaient leurs mains décharnées vers eux, en quête de quelque chose à manger.

Les hommes aux foulards leur jetaient la nourriture qu’ils trouvaient dans leur fonte, mais sans ralentir le pas et repoussant ceux qui s’approchaient et essayaient de les toucher. Certains d’entre eux avaient la peau recouverte de cloques purulentes.

L’homme qui chevauchait à côté de Sizel brisa le silence d’une voix morne.

  • Ils sont chaque jour plus nombreux… Une armée de mort-vivants… Et pendant ce temps on se baffre à la cour, le cul serré dans des soieries.

L’homme avec qui elle montait et qu’elle avait compris s’appeler Joonveï, répondit sur un ton hargneux :

  • Plus pour longtemps, nous allons bientôt renverser ce porc et égorger tous ses courtisans !
  • Bientôt, bientôt… Ce sera quand ? Personne n’en sait rien… Le Padisky nous dit d’attendre notre heure, mais bientôt elle sera passée, il n’y aura plus rien à sauver…

Sizel entendit dans sa voix toute l’amertume et la colère rentrée, sans doute accumulée par des années à voir le peuple souffrir.

Ils traversèrent quelques hameaux sur leur route, tous puant la misère et la maladie. Son geôlier lui noua un foulard autour de la tête à elle aussi, et elle lui en fut reconnaissante.

Elle vit des enfants à moitié nus qui fouillaient la fange, à la recherche de nourriture. Des femmes aux seins plats qui tenaient dans leurs bras des nourrissons rachitiques et hurlants. Des hommes qui les regardaient passer, le visage creux, les yeux vides. En traversant un village elle aperçut une jeune femme qui se disputait quelque chose avec un chien. Elle comprit avec horreur qu’il s’agissait d’un bras humain. Elle espéra que la femme tentait d’empêcher le chien de manger la dépouille d’un être cher.

Ainsi, le si puissant et si belliqueux voisin oursasien était rongé par la famine. Sizel en ressentit un profond dégoût pour cet Empereur qui laissait mourir son peuple.

Le jour commençait à décliner quand ils passèrent près d’une petite rivière gelée. Un jeune garçon qu’elle avait déjà vu plus tôt, en train de fouiller les fonte du cheval d’Ahnna, cassa la fine couche de glace à la surface pour que les chevaux puissent boire.

Tous descendirent de selle pour se dégourdir les jambes et laisser les bêtes souffler un peu. On mit Sizel à terre, mais bien qu’elle eut mal au postérieur, elle souffrait trop pour marcher. Elle resta assise contre le rocher où on l’avait posée. Elle gardait l'œil ouvert, ne perdant jamais la trace de l’homme qui l’avait agressée. Elle l’apercevait régulièrement jeter des regards dans sa direction, mais Joonveï restait toujours à proximité d’elle.

Elle observa aussi le garçon, il était chétif et lui faisait penser à Nonamé. Il devait avoir le même âge.

Le groupe n’avait gardé que quelques morceaux de pains dans leurs fontes, qu’ils partagèrent. Sur ordre de Joonveï, le gamin lui en donna un petit quignon dur. Lorsqu’il se pencha vers elle, elle put le voir de près. Lui non plus n’avait pas le regard d’un enfant. Ses yeux reflétaient une dureté mêlée de crainte que seule une enfance de maltraitances pouvait donner. Alors qu’il s’éloignait pour aller manger sa ration, assis sur un rocher, elle vit Muguet s'asseoir à côté de lui. Tout le corps du garçon se raidit, mais il ne broncha pas et mangea son pain en silence.

Sizel en fit autant avec le sien.

La pause fut de très courte durée avant qu’ils ne reprennent la route.

Sizel avait mal et elle sentait que la fièvre reprenait; le martèlement dans sa tête était revenu et elle recommençait à frissonner. Elle avait besoin de dormir, mais elle ne se sentait pas suffisamment en sécurité pour s’abandonner au sommeil alors elle lutta de toutes ses forces.

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