3. Un bourreau en remplace un autre

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La nuit avait déja étendu son drap indigo sur la plaine quand le panache des fumées de Svyatoy apparut à l’horizon. Quelques points, lumineux comme des étoiles, scintillaient à intervalle régulier. Sizel comprit rapidement qu’il s’agissait des torches à chaque tour des remparts de pierre qui entouraient la ville.

Les hommes qui l’entouraient murmurèrent tous les mêmes mots, en baissant leurs foulards : “Sang de nos pères”, avant de cracher sur le sol. Ils dissimulèrent ensuite les morceaux de tissu dans leurs poches ou sous leurs vêtements.

Bien que la nuit soit déjà tombée, il était encore tôt et la ville était encore en activité. Ils longèrent les remparts à bonne distance pendant une dizaine de minutes vers l’est jusqu’à arriver à une entrée par laquelle transitèrent une longueur de chariots chargés de peaux de bêtes et éclairées à la torche. Une odeur infâme piqua les narines de Sizel qui voulut remettre son foulard sur son nez mais son geôlier l’en empêcha. Il reprit le tissu et le fourra dans sa poche.

La jeune femme connaissait cette odeur âcre, celle de la chaux et les décoction d’écorces, utilisées pour tanner le cuir. Evidemment comme dans toutes les villes, c’était dans les quartiers les plus sales et les plus bruyants que se cachaient les groupes les plus illicites.

Ils traversèrent d’étroites rues ou les années de roues de charrette avaient laissé de profond sillons, dans lesquels coulait une eau blanchâtre et nauséabonde. Par les portes ouvertes des boutiques de cuir, on entendait, provenant des arrières-cours, le bruit humide des peaux qu’on plonge dans l’eau ou la chaux et celui plus mat et rythmé des échairs qui râclaient et qui claquaient.

Ils séloignère des rues principales pour circuler dans des ruelles tortueuses et mal pavées, qui puaient les excréments et les déchets en train de pourrir, pour s’arrêter enfin devant une gargote. Sizel déchiffra sans mal le nom sur l’enseigne : “le cochon qui gigue”. Mais même sans comprendre l’oursasien elle aurait deviné, tant le grotesque dessin de cochon était explicite.

Joonveï aida Sizel à descendre de cheval et la poussa à l’intérieur de la bâtisse. Sa jambe la faisait souffrir et chaque pas lui arrachait une grimace de douleur, quant à son visage, elle ne le sentait même plus.

L’auberge était sombre et délabrée. Dans cette pénombre moite, des prostitués qui avaient perdu toute fraîcheur se frottaient à des poivrots bien plus attirés par leurs chopines.

On lui fit monter un escalier. Arrivée en haut, elle était en nage. Elle aperçut à la lueur des torches ses bandages imbibés de sang que son pantalon déchiré laissait entrevoir.

On la fit pénétrer dans une pièce. Elle se raidit, pensant rencontrer le fameux “Padisky”. Mais la pièce était vide. Elle tourna des yeux interrogateur vers Joonveï en prononçant le nom de leur chef. Il éclata de rire en lui répondant en oursasien, sans se préoccuper du fait qu’elle ne comprenait pas sa langue, qu’on ne rencontrait pas comme ça le Padisky, qu’il fallait demander une audience. Avec des gestes, il lui fit comprendre qu’elle allait dormir ici cette nuit et qu’ils verraient demain pour le reste.

Il s’approcha d’elle et défit la corde qui lui brûlait les poignets depuis deux jours. Un instant elle crut qu’il allait lui laisser les mains libres, mais Joonveï les lui rattacha dans le dos.

Dépitée, elle regarda autour d’elle. La pièce était presque nue, à l’exception d'une vieille paillasse qui semblait infestée de puces. Joonveï haussa les épaules et se dirigea vers la sortie avec un nouveau rire. Avant de partir, il fit venir le garçon, qui était resté dans le couloir. Il fit comprendre à Sizel qu’il s’appelait Liokha, qu’il lui apporterait à manger et garderait sa porte pendant que les autres seraient en bas.

Le garçon tentait de se donner des airs de dur à cuire, mais ça ne faisait que souligner sa carrure d’enfant.

Sizel resta dans la pénombre de la chambre, les mains toujours attachées. Elle essayait d'échafauder un plan pour s’enfuir. Si le garçon venait lui donner à manger, il la détacherait sûrement pour qu’elle puisse se restaurer. Elle pourrait alors l'assommer, mais que faire ensuite ? Ils seraient tous dans la salle du bas, et sauter par la fenêtre était risqué.

Elle fut interrompue dans ses réflexions par Liokha qui ouvrit la porte, une écuelle à la main. Il laissa la porte ouverte pour laisser passer la lumière des torches du couloir. C’était son moment, Sizel se prépara mentalement à frapper le garçon. Elle réfléchirait à ce qu’elle ferait après dans un second temps.

Mais le garçon ne défit pas ses liens.

Il s’agenouilla devant elle et commença à la nourrir, trempant le pain dans la soupe et lui mettant dans la bouche. Il le faisait avec beaucoup de délicatesse. Elle aurait pu le mordre, mais à quoi bon. Et puis ce n’était qu’un gosse.

Soudain, elle décela sur lui une odeur qui lui souleva le cœur. Une odeur de crasse et de muguet.

Elle chercha ses yeux, mais il fuyait systématiquement son regard.

Alors qu’il lui donnait le dernier morceau de pain, une ombre passa devant la porte. Le cœur de Sizel s’affola, le garçon se retourna aussi, mais il n’y avait personne dans le couloir.

Liokha se leva et se dirigea avec l’assiette sale vers la sortie.

Avant qu’il ne referme complètement la porte, Sizel eut le temps d’apercevoir Muguet qui attrapa le garçon par la nuque. Liokha s’était recroquevillé sur lui-même à son contact. L’homme adressa un geste obscène à Sizel, lui faisant comprendre qu’il allait revenir pour elle.

Sizel en vint à regretter la compagnie des deux aubiens.

Elle se prépara à passer une nuit sans sommeil. Afin de ne pas risquer de s’assoupir, elle ne tenta pas de s'allonger et resta assise, malgré les élancements dans son mollet pour lequel elle ne trouvait pas de position confortable. Son œil droit était à présent complètement fermé à gauche du gonflement de sa pommette.

Les minutes lui semblèrent des heures.

Elle retenait son souffle chaque fois que des pas retentissaient dans l’escalier, s’attendant à voir une ombre strier le raie de lumière qui filtrait sous la porte, mais chaque fois ils s'éloignaient sans s’arrêter.

Elle entendait par moment Liokha qui murmurait les paroles des chansons qu’on criait en bas.

Après ce qu’elle avait vu toute la journée, elle savait que le garçon ne pourrait - ou ne voudrait - rien faire si Muguet décidait de mettre sa menace à exécution.

Rien que de convoquer ce surnom ramenait à elle les images du matin. Elle croyait sentir encore sur elle peser le poids de son corps et ses mains calleuses qui la souillaient. L’odeur révoltante de sa peau semblait emplir à nouveau ses narines.

Si elle repoussait si fermement le sommeil, c’était parce qu’elle était terrifiée à l’idée que derrière ses paupières closes elle y trouverait tapi, son regard abject.

Elle lutta plusieurs heures contre le sommeil. En bas la fête battait son plein, les voix se faisaient de plus en plus fortes et criardes, la musique aussi.

Au bout d’un moment, Sizel commença à ressentir la soif. Elle s'aperçut qu’elle n’avait pas bu depuis le matin. Le garçon avait amené un pichet en même temps que l’assiette et avait oublié de le lui donner. Il était hors d’atteinte.

Elle appela Liokha.

Il mit un certain temps à répondre. Elle voyait son ombre hésiter devant la porte. Finalement le battant s’ouvrit, laissant passer un flot de lumière qui fit cligner Sizel du seul œil qui le pouvait encore.

Avec des mouvements du pied et de la tête, elle lui fit comprendre ce qu’elle voulait. Tandis qu’il portait le pichet à ses lèvres, une ombre chancelante apparut dans l’encadrement de la porte. Le sang de Sizel se glaça. Liokha faillit faire tomber le pichet.

Muguet se tenait là, complètement ivre. Il s'avança d’un pas mal assuré dans la pièce. Liokha se releva et se tint un peu à l’écart.

Sizel, mue par la peur et la rage, trouva la force de se hisser contre le mur dans son dos, malgré la douleur déchirante dans sa jambe.

L’homme s’approcha et porta la main à sa gorge puis attrapa son menton et fit tourner sa tête d’un côté puis de l’autre. Il finit par lui cracher au visage.

  • Manquerait plus que je baise un cyclope !

Il partit d’un grand rire gras et s’écarta. Mais il ne prit pas la direction de la sortie. Il marcha vers Liokha. Le garçon, serrant toujours contre lui le pichet, restait immobile et fixait le sol, comme s’il avait une chance de disparaître. Muguet commença à lui caresser la joue puis la nuque.

Sizel ne put le tolérer une seconde de plus, elle se propulsa en avant pour se jeter sur lui. Liokha lâcha le pichet qui se brisa au seul mais Muguet réussit à s’écarter de justesse et elle s’étala par terre en réussissant à tomber sur le côté pour épargner son visage. Elle s’attendit à sentir les coups pleuvoir mais une voix tonna depuis le couloir :

  • ENCORE TOI !

Joonveï entra dans la pièce, attrapa Muguet par le col et le jeta dehors d’un violent coup de pied dans le bas du dos. Il détala sans demander son reste. L’autre se tourna ensuite vers le garçon :

  • Tu devais pas garder la porte ? Qu’est-ce que tu fais là ?

Liokha, tremblant s’apprêta à répondre, mais Joonveï ne lui en laissa pas le temps :

  • J’en ai rien à faire ! Nettoie-moi ce merdier.

Sans plus s'attarder, il quitta la pièce en claquant la porte derrière lui.

Sizel était parvenue à se remettre sur le dos et Liokha l’aida à se rasseoir contre le mur. Il ramassa les débris du pichet qu’il posa par terre. Puis, sans un mot, il se dirigeant vers la fenêtre. Il arracha un morceau de sa chemise qu’il étala sur le rebord et il repoussa le volet qui obstruait l’ouverture.

Un instant Sizel eut l’idée folle qu’il allait l’aider à s’enfuir.

Mais il se contenta de ramasser une poignée de neige sur le rebord extérieur qu’il plaça au centre du morceau d’étoffe. Il referma le petit baluchon et s’approcha de Sizel. Il posa délicatement la poche de neige sur son visage tuméfié et la regarda sans les yeux, pour la première fois.

Il s’éloigna pour refermer le volet et s’apprêta à sortir de la pièce, hésitant près de la porte.

  • Tu peux garder la porte de l’intérieur…

Le garçon se retourna vivement et écarquilla les yeux en entendant Sizel parler dans sa langue. Puis il hocha lentement la tête et se laissa glisser le long de la porte.

Les quelques heures qui restaient avant l’aube passèrent aussi paisiblement que possible après les événements de la nuit. Sizel et Liokha somnolèrent par intermittence jusqu’à ce que des pas résonnent à nouveau sur le palier.

Le garçon se leva comme un furet aux aguets et ouvrit la porte et laissa entrer Joonveï. Il avait mauvaise mine et puait l’alcool. Il la remit debout et sans plus de cérémonie, lui mit un sac de toile sur la tête.

Le trajet ne dura pas longtemps, mais suffisamment pour qu’elle se sente complètement désorientée dans le dédale de petites rues. Finalement ils descendirent des escaliers en pierre sur lequel ses pas résonnèrent puis elle sentit l’air froid, humide et terreux d’une cave après que Joonveï eut poussé ce qu’elle supposa une lourde porte en bois.

Par dessous le sac, sous ses pieds, elle distingua un sol en terre battue puis les pieds d’une chaise sur laquelle il la fit asseoir.

Joonveï ressortit, emportant avec lui la lumière de sa torche, et la laissant seule, plongée dans le noir, avec le bruit régulier de sa respiration pour seule compagnie.

Après un temps qui lui sembla une éternité, un bruit de botte souple martelant la terre battue s’approcha puis s’arrêta à moins d’un mètre d’elle. Elle perçut le grincement caractéristique d’une chaise en bois sur laquelle on s’assied. Un autre bruit de pas, plus lourd, s’approcha. Elle reconnut celui de Joonveï et vit s’approcher le halo de lumière de sa torche. il se plaça derrière elle et retira le sac sur sa tête.

Sizel mit quelques secondes à s’accoutumer à la luminosité.

Lorsqu’elle put enfin distinguer de son œil valide ce qu’il y avait autour d’elle, elle faisait face à un homme pour autant qu’elle put en juger. Son visage était dissimulé derrière un masque doré.

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