4. Le Padisky
Il ne parla pas et laissa le silence s’installer. Elle en profita pour le détailler.
Il semblait un peu plus grand que Pitlovis, mais moins que Goulvenic. Légèrement moins carré aussi, mais sans doute tout aussi musclé. A l’inverse des hommes qui l’avaient capturée et amenée ici, il ne ressemblait pas à un personnage de basse extraction. Il avait cette posture nonchalante et détendue des gens dont la vie a toujours satisfait les moindres besoins.
Bien qu’elle ne pouvait voir son visage, elle eut la conviction qu’il prenait plaisir à se soumettre à son jugement.
Finalement, il se redressa, pencha le buste en avant, à tel point qu’elle put distinguer ses yeux à travers les trous de son masque. Des yeux d’un gris ardoise, froids, presque métalliques.
Il commença à parler, dans un enezatien quasi parfait.
- Qu’est-ce qui vous rend si intéressante pour qu’Illina ait envoyé ses sbires vous capturer ?
La première pensée de Sizel fut que Liokha ne leur avait pas révélé qu’elle parlait oursasien.
Elle était décontenancée.
Elle pouvait gérer l’asymétrie d’une discussion entre un geôlier et sa prisonnière, mais le fait de ne pas voir ses traits et à peine ses yeux, compliquait encore l’exercice.
Elle essayait de se concentrer sur ce qu’elle pouvait percevoir de lui : son attitude générale et sa voix.
La sienne était veloutée, enveloppante presque rassurante, si elle l’avait entendue dans un autre contexte.
Mais pour le moment, impossible de penser à autre chose qu’à sa jambe dont l’odeur de l’infection commençait à la gêner, à la peau de son visage tellement tendue qu’elle pourrait craquer au moindre mouvement de ses lèvres et aux liens qui continuaient de lui cisailler les poignets.
Non, elle ne ferait aucun effort pour contenter cet homme.
Il la fixait, sans bouger. Il n’avait rien ajouté après sa question, qu’il semblait d’ailleurs avoir posée plus poser pour lui-même.
Finalement, il se leva de son siège et s’inclina dans une révérence presque militaire.
- Je ne me suis pas présenté. On m’appelle Padisky. Je suis à la tête d’un groupe de rebelles qui renversera l’Empereur et rendra sa dignité au peuple d’Oursasie.
Malgré la grandiloquence de la phrase, il avait prononcé cela sans emphase, comme s’il s’agissait de son devoir, d’une charge qui lui avait échue et qu’il s’évertuait à mener à bien.
Sizel resta coite. Ça ne lui demandait pas beaucoup d’effort. Elle avait la bouche sèche et savait que dès qu’elle parlerait ça raviverait la douleur de sa pommette.
Il fit quelques pas et s’appuya sur le dossier de la chaise dont il venait de se lever.
Sizel fixa ses mains. Elles étaient larges sans être épaisses, à la peau légèrement dorée. Des mains habituées au grand air mais pas abîmées comme celles de quelqu’un qui travaille la terre. Ses ongles étaient trop soignés pour ça.
Il la regardait en train de l’observer. Il reprit la parole.
- L’usage voudrait que tu te présentes aussi. Tu ne comprends pas l’enezatien non plus ? Mes hommes m’ont pourtant dit que c’est dans cette langue que te parlaient les aubiens.
Il laissa quelques secondes s’écouler puis ajouta, la voix légèrement goguenarde:
- Je parle le westlicher si tu préfères? Ou le scandinien ?
Comme elle ne disait toujours rien, il enchaîna, irrité par son silence :
- Qu’est-ce que tu faisais en compagnie de ces chiens à la solde d’Illina ?
Sizel s’agaçait de son tutoiement condescendant.
Tout en lui confirmait l’aristocrate et pourtant il était à la tête d’un ramassis de rustres, crasseux et libidineux. Elle eut envie de cracher sur son masque mais elle n’avait pas assez de salive pour ça.
Elle voulut répliquer, mais sa voix ne la suivit pas et ce fut un borborygme méconnaissable qui sortit de sa bouche.
Il s’approcha d’elle pour mieux entendre, à quelques centimètres d’elle. Ses yeux gris la fixaient sans ciller. Elle répéta, en articulant du mieux qu’elle put :
- Au moins ils n’ont pas essayé de me violer comme les porcs que vous appelez vos “rebelles”.
Il était si près désormais qu’elle ne put résister, et termina sa phrase par un crachat qui dégoulina sur le front lisse de son masque. Elle ne put réprimer un sourire qui lui arracha un gémissement de douleur.
Les yeux gris prirent la couleur d’une mer démontée. Elle se demanda s’il allait la frapper.
Mais il se releva, tourna les talons à la façon des militaires et s’éloigna, drapé dans sa dignité.
Joonveï remit le sac sur sa tête sans ménagement, et sortit à son tour de la pièce, emportant avec lui la seule source de lumière.
Sizel se retrouva dans le noir total. Elle se demanda pourquoi on ne lui avait pas enlevé le sac, pour ce que ça changeait.
Rapidement, le froid humide qui régnait dans ce lieu la fit grelotter. Puis, elle commença à entendre le tapotement léger de petites pattes griffues sur la pierre.
Elle eut rapidement la sensation d’être entourée de rongeurs prêts à la dévorer. Alors balança sa jambe valide en tous sens, frappant le sol pour éloigner les nuisibles.
Finalement elle entendit à nouveau des bruits de pas, beaucoup plus légers, qui s'approchaient, accompagnés d’un halo de lumière tremblotant. Le sac lui fut à nouveau ôté, et devant elle apparut Liokha qui tenait un bougeoir dans une main et une assiette pleine, en équilibre précaire sur un pichet dans l’autre.
Le garçon lui adressa un sourire inquiet, qu’elle lui retourna autant qu’elle put sans provoquer de douleur dans tout son visage.
Il déposa bougie et assiette au sol et la regarda dans les yeux, très sérieux, avant de parler :
- Si je te détache les mains, tu ne me feras pas de mal ?
La question lui provoqua un léger pincement au cœur, mais elle dut reconnaître qu’elle était légitime. Elle était une prisonnière et lui un geôlier. Elle secoua la tête pour lui signifier qu’elle ne ferait rien.
Il passa derrière elle et dénoua la corde; Sizel put enfin se lever et surtout bouger ses bras et ses épaules. Sa jambe la faisait souffrir, mais elle avait besoin de faire quelques pas en faisant de grands moulinets dans l’air.
Liokha émit un petit rire grinçant, comme s’il s'était échappé malgré lui.
Sizel se rassit et commença à manger. Ou plutôt elle engloutit le contenu de l’assiette, même si elle mastiquait avec difficulté à cause de la douleur. Elle avait l’impression qu’elle n’avait pas aussi bien mangé depuis une éternité. Le poulet était juteux, les pommes de terre fondantes et les carottes sucrées. Elle vida d’un trait le pichet d’eau et ne put réprimer un rot, échappé malgré elle. Ce qui fit pouffer de plus belle le garçon.
Mais il reprit bien vite son sérieux.
- Le Padisky avait l’air vraiment fâché quand je l’ai croisé, qu’est-ce que tu lui as dit ?
- Il n’a pas dû apprécier que je lui offre un peu de lubrifiant pour lustrer son masque !
Elle essaya d’accompagner sa boutade d’un clin d'œil mais réalisa que ça revenait à fermer les deux yeux.
Liokha resta le visage fermé, il reprit, un brin de colère dans la voix.
- Tu ne devrais pas lui manquer de respect. C’est quelqu’un de bon et de juste. C’est le seul à nous défendre.
Sizel fut touchée par la sincérité et l’admiration qu’il portait à l’homme masqué. Mais ce gamin était trop jeune et déjà trop abimé pour reconnaître la véritable nature des hommes.
Il prit congé pour emporter les reliefs du repas et revint quelques minutes plus tard avec un nouveau pichet d’eau, un seau, une couverture et un sac de paille fraîche avec laquelle il lui fit une couche contre un mur de la cave.
Avant qu’il ne la laisse à nouveau pour la nuit, elle tenta d’en savoir plus sur ce qui l’attendait, mais Liokha ne savait rien, à part qu’on lui enverrait bientôt un guérisseur.
Impuissante, Sizel se coucha sur la paillasse préparée par le garçon et s'abandonna au sommeil, malgré la peur qui lui tiraillait le ventre en plus de ses autres douleurs.
Elle fut tirée de son sommeil par quelqu’un qui la touchait. Dans un réflexe animal, elle se recroquevilla en position foetale sur sa couche, prête à mordre.
Mais l’homme leva les mains et recula d’un pas pour lui montrer qu’il ne lui voulait aucun mal. Derrière lui, dans le fond de la pièce, Joonveï attendait, les bras croisés.
Sans bouger, Sizel observa l’inconnu pour le jauger.
Ni jeune, ni vieux, il avait un visage quelconque, mais une étrange pilosité. Il arborait un très fin collier de barbe qui remontait sur son crâne entièrement chauve à l’exception d’un cercle de cheveux en son sommet. Il portait une longue robe en velours pourpre sur laquelle était épinglée un insigne en bronze représentant ce qu’elle reconnut comme un arbre, mais qui avait plus de racines que de branches.
Il lui parla d’une voix de baryton, en oursasien, avec quelques mots simples et des gestes pour lui faire comprendre qu’il était là pour la soigner.
Il semblait inoffensif, mais elle restait méfiante. Cependant les élancements et l’odeur de sa plaie à la jambe ne lui laissaient pas vraiment le choix. Elle finit par acquiescer d’un mouvement de tête.
Très doucement, il s’approcha à nouveau d’elle et tira de derrière lui un sac en cuir duquel il sortit de petits pots en verre, une coupelle et un pilon. Il commença à préparer une mixture, en nommant chaque éléments qu’il ajoutait et l’effet qu’il en attendait.
C’était la première fois qu’elle entendait un guérisseur dévoiler tous ses secrets, à part Klézée. Etait-ce parce qu’il pensait qu’elle ne comprenait pas ou la pratique était-elle commune ici ?
Finalement il étala l’onguent sur sa plaie et autour. Elle sentit d’abord une intense chaleur puis la douleur s’estompa. Il avait mentionné un puissant anti-douleur à base d’une plante dont le nom n’avait pas d’équivalent en enezatien.
Il se rapprocha ensuite de son visage et l’inspecta délicatement. Il fit le diagnostic qu’il connaissait déjà, la pommette était fracturée, mais cette fois-ci elle était déplacée. Il craignait également que la mâchoire fût fêlée.
Il lui parlait maintenant normalement. Elle se demanda s’il se doutait qu’elle le comprenait.
Il recommença à préparer une mixture, très grasse et humide, qui sentait la menthe poivrée qu’il appliqua sur des bandages.
Ensuite, il lui parla de nouveau avec des mots simples et lui fit comprendre qu’il allait repositionner la pommette et que ce serait douloureux. Elle ferma son œil qui le pouvait encore, prit une grande inspiration et le laissa faire. Ses doigts froids et légers, agirent vite et avec précision. La douleur fut fulgurante et partit aussi vite qu’elle était venue. Il recouvrit son visage avec les bandes enduites qu’il avait préparées et ménagea des trous pour ses yeux, son nez et sa bouche.
Elle pourrait maintenant jouer à armes quasi-égales avec le Padisky, pensa-t-elle avec un sourire intérieur.
Enfin, l’homme posa son pouce sur son sternum, écarta son index comme s’il mesurait quelque chose. Il fit de même à plusieurs endroits, avec son autre main, comme s’il cherchait un point précis, qu’il finit par trouver. Il posa alors ses mains à plat formant un triangle avec ses pouces et ses index. Il ferma les yeux et prit une longue inspiration.
Sizel eut alors une étrange sensation, comme si son sang courait plus vite dans ses veines, comme si la vie elle-même se bousculait dans chaque pouce de son corps. L’étrange vibration semblait prendre naissance des mains de l’homme. Sizel comprit alors ce qu’il était en train de faire.
C’était un helarsjalar !
Et elle savait ce que coûtait à son porteur cet usage. Elle repoussa violemment ses mains. Il la regarda surpris, puis gravement il pointa son insigne et prononça une formule qui semblait consacrée :
- Mon devoir est mon salut.
Elle crut percevoir une forme d’urgence dans sa voix. Comme si en l’empêchant d’exercer son don, elle portait atteinte à sa personne. Alors elle le laissa faire. Il recommença l’imposition, les vibrations reprirent, quelques secondes, pas plus. Puis il s’écarta, rassembla son matériel et lui souhaita un bon repos.
Avant de quitter la pièce, il parla avec Joonveï. Elle se concentra pour ne pas en perdre un mot.
- Alors ?
- Elle est mal en point. Les blessures au visage sont impressionnantes mais ce n’est pas grave. Le vrai problème c’est l’infection. Une chance que quelqu’un avait commencé à la soigner, sinon elle serait perdue.
- Il faut faire quelque chose ?
- Changez le cataplasme de sa jambe toutes les six heures, ne touchez pas aux bandes du visage pendant trois jours et surtout donnez-lui à boire dès qu’elle est éveillée.
Joonveï hocha la tête et tous les deux sortirent, laissant entrer Liokha avec une cruche. Sizel était épuisée mais il l’aida à boire. Restés seuls, elle lui posa la question qui lui brûlait les lèvres.
- Je croyais que les dons du Sjalar étaient totalement proscrits en Oursasie, plus encore qu’en Lueue. Pourquoi cet homme l’utilise pour une inconnue ?
Liokha parut surpris par sa question.
- Parce que c’est la seule manière de racheter son âme.
Elle le regardait sans comprendre.
- Son don est l’expression du malin. En entrant dans l’ordre des Vedmakis il a fait le serment de le mettre au service des autres.
- Mais il va mourir jeune s’il fait ça pour tout le monde.
- Il aurait été exécuté enfant s’il n’était pas rentré dans l’ordre des Vedmakis… C’est dans l’ordre des choses.
Le garçon lui intima ensuite de se reposer avec un ton autoritaire. Le sérieux de Liokha dans son rôle de gardien la fit sourire. Elle suivit son conseil et se rendormit presque aussitôt.

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