Compassion

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La tête de la bêche peine à traverser la terre sèche.

Marion met toute sa force dans chaque coup. Elle soulève comme elle peut les mottes si dures qu’elles lui donnent l’impression de creuser à même la pierre.

Le vent balaie le plateau. À quelques pas de la corniche, l’arbre à peine feuillé bruisse dans les zéphyrs. Marion a décidé que ça serait là, entre deux racines qui affleurent du sol, qu’il trouverait le repos.

Sur le linceul, repose l’épée de Marcheur, son écharpe accrochée à la garde.

L’endeuillée s’arrête au bout de cinq minutes. Elle ne se figurait pas le travail que ce serait de préparer elle-même la tombe.

Lorsqu’elle regarde la terre retournée sous ses pieds, Marion se demande ce qu’elle est en train de faire. Chaque fois qu’elle se rappelle, c’est un nouveau coup de poinçon dans ses entrailles.

Devra-t-elle réaliser à nouveau, à chaque heure qui passe, qu’il est vraiment parti ? Pourquoi le deuil n’est-il pas l’affaire d’un chagrin d’un jour ?

Pourquoi faut-il qu’elle oublie et qu’elle se rappelle constamment ? Pourquoi les feuilles qui bruissent dans l’arbre font le même bruit qu’elles faisaient lorsqu’ils parcouraient ensemble Rysonell, à la recherche des ruines des Précurseurs ?

Si c’était pour partir comme ça… pourquoi l’avoir rencontré ?

Si c’était pour partir comme ça… pourquoi avait-il accepté le contrat qu’elle lui avait proposé, de devenir le protecteur du Roi ?

Elle s’accroche à sa culpabilité et sa douleur, ensemble, elles grossissent comme un cancer qui lui prend les tripes, le cœur, la gorge, le crâne. Mais elle tient à elles comme aux souvenirs, tant qu’elle sent le deuil dans sa chair, il vit encore un peu.

L’absence est une douleur physique, et aucun baume ne peut la soulager.

Des gouttes tombent sur la terre retournée. Marion enrage et creuse.

Elle finit par consommer son chagrin dans l’effort, sa sueur en devient amère.

Marion est si concentrée sur son travail qu’elle n’entend pas les pas d’Amel derrière elle. Il la découvre à demi enterrée, et sa gorge se resserre immédiatement. Sa vue se trouble un instant et il s’arrête pour reprendre correctement son souffle.

La hauteur du plateau, le précipice à cinq pas de lui, la douleur qui le tenaille depuis la veille, tout se conjugue pour faire vaciller le Praedicator. Il pose sa main sur un rocher, et attend quelques secondes que le malaise et la douleur s’apaisent. Lorsqu’il revient à lui, Marion est toujours au travail.

Il se redresse et s’annonce le plus doucement qu’il le peut.

« Eh. »

Marion lève sa tête et pose sa main sur le manche de sa canne. Le Praedicator réagit immédiatement d’une voix calme et chaleureuse.

« C’est moi, Amel ! »

La jeune femme tourne lentement sa tête, les doigts toujours serrés autour de la canne. Elle en a même laissé tomber la bêche sur le bord de la tombe.

Lorsqu’elle croise le regard du Praedicator, ses sourcils se détendent et ses dents se desserrent.

Ce n’est pas pour autant qu’elle lui répond. Elle lâche la canne et reprend la bêche.

Amel se tourne vers le paysage. D’ici, le pays de Rysonnel paraît paisible. Des champs sur la moitié basse des contrées, de gigantesques forêts de l’autre, quelques hameaux qui forment des clairières dans la grande étendue boisée. Il se laisse bercer par le souffle du vent et l’hypnose de l’océan de cimes.

Le Praedicator respecte la décision de Marion de garder le silence. Il a une idée de ce qu’elle traverse, et n’a besoin que de sa présence. Il espère qu’il en est de même d’elle.

Amel veut juste qu’elle sache que si elle en a besoin, il est là.

À moins que ça ne soit lui qui en ait besoin.

À force d’ignorer la fatigue, Marion est rappelée à l’ordre par l’incendie qui consume ses bras de l’intérieur. La sueur roule sur ses arcades sourcilières, son nez et sa mâchoire et goutte au sol. Un coup de bêche contre une terre trop dure et elle trébuche, tombant sur le rebord de la tombe.

Ses pieds se dérobent ; il lui attrape l’épaule.

Amel tend son autre main à Marion. Elle la saisit et il la hisse afin qu’elle puisse au moins s’asseoir par terre.

Elle halète, essuie son visage d’un revers de manche et sent immédiatement le besoin de remonter ses genoux sur sa poitrine et d’enlacer ses jambes. Le Praedicator essaye de trouver son regard, mais elle le fuit immédiatement, cachant son visage dans son épaule.

Le corps de Marion tremble. La main d’Amel reste en suspension dans son mouvement. Il comptait avoir un geste pour l’endeuillée.

Mais il ne sait pas lui-même comment il réagirait à un acte de réconfort. Il se tourne vers la tombe, voit la bêche qui attend de servir.

Il enlève ce qu’il peut de son armure, et plonge dans le trou, continuant l’œuvre de Marion.

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