Inhumation

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Pendant cinq minutes, le bruit de la terre dégagée de la tombe est le seul qu’ils entendent. La jeune femme finit par maîtriser ses pleurs, et regarde l’horizon.

Le soleil est haut. Des particules flottent dans l’air. Elle sent l’une d’entre elles tomber sur sa joue et coller sur la sueur. Passant ses doigts dessus, elle ramasse le rejet des cieux.

Une fine particule grise, comme de la cendre.

Chaude, réconfortante.

Marion sent des picotements dans son ventre. Elle détend ses jambes, porte son attention sur son abdomen, et passe sa main sous son gilet, caressant sa peau.

Il y a un courant de chaleur dans ses entrailles. Elle se concentre et le ressent remonter vers son épaule droite, courir le long de son bras et s’arrêter dans sa paume.

Elle regarde le dos de sa main. Ce n’est peut-être qu’une impression, mais sa peau semble se soulever en certains endroits.

La jeune femme déglutit avant de secouer la tête dans la foulée. Ce qui lui arrive n’est pas si important.

Amel pose la bêche sur le bord de la tombe et en ressort. Il regarde la profondeur de cette dernière et acquiesce silencieusement.

Marion le dévisage. L’enflure au-dessus de son œil droit est si grande qu’on voit à peine les cils de sa basse paupière, la plaie sur l’arrête de son nez est si grande qu’elle mord sur sa joue.

Le temps n’effacera pas toutes les traces.

« Il faut que Shifa s’occupe de tes blessures. »

Il lève un sourcil en se tournant vers son interlocutrice. Un coin de ses lèvres se soulève avant qu’il ne réponde :

« Ce n’est pas grave. »

Il en profite pour regarder le cou de Marion, où les hématomes et les éraflures racontent les événements de la veille. Elle aussi devrait être soignée, mais comme lui, elle s’attache déjà à ses blessures comme aux souvenirs de celui qui, maintenant, lui manquera du lever au coucher.

Et si le sort est assez cruel, elle le retrouvera dans son sommeil, le temps d’un songe, d’un espoir qui rouvrira les plaies.

Amel laisse la jeune femme se redresser, saisir les épaules du corps, et vient ensuite prendre les jambes afin de l’aider à le porter.
Ensembles ils soulèvent Marcheur. Le Praedicator constate le faible poids du cadavre, et se demande comment il a pu ne serait-ce que croire qu’il pourrait arrêter Ylius.

Le pire, c’est qu’il y est arrivé.

Parce que s’il ne s’était pas dressé contre lui, Amel ne serait pas intervenu, Marion ne serait pas venue, et Ylius serait probablement le nouveau dirigeant du Royaume.

Cette pensée ne devrait pas le perturber. Il ne devrait pas ressentir de l’inconfort à l’hypothèse que son maître puisse être encore en vie.

Et pourtant.

Lorsqu’ils déposent le corps dans la tombe, Marion prend l’épée du défunt, et la plante dans le sol, juste à côté de là où la tête de Marcheur repose.

L’écharpe à la garde flotte dans le vent.

Amel se place devant la tombe, joignant ses mains en signe de respect.

Il ne comprend pas immédiatement quand une pelletée de terre tombe sur le visage du corps.

Avec une énergie redoublée, Marion s’affaire à remettre dans le trou toute la terre qu’elle en a extrait. Le jeune homme la regarde faire, silencieux. Lorsqu’il la dévisage et qu’il voit ses traits tordus par la douleur, il acquiesce.

Lui aussi aurait préféré que la crémation d’Ylius soit plus courte.

Il n’intervient pas. Il reste silencieux tout au long de l’enfouissement du corps.

Quelques minutes plus tard, il ne reste plus que de la terre retournée, la lame servant de pierre tombale et le souffle lourd de Marion.

Ils partent ensemble.

Plus tard, Amel reviendra avec une plaque qu’il posera au bord de la tombe, sur laquelle il aura gravée quelques mots :

« Ci-gît Marcheur, mentor malgré lui, père regretté. »

Lorsque la douleur est trop forte, il n’y a pas de place pour les longs discours et les hommages.

Le silence et les pleurs secrets ont déjà tout dit.

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