Déni : partie I
La peine est une émotion qui flotte, mais on peut essayer de la noyer.
Marion a besoin de mots pour ça, et il lui en faudra un plein océan.
La bibliothèque Royale. Du vivant d’Ariane, ce lieu était plein à craquer. Depuis sa mort ? Il y règne le même silence que dans son caveau.
Des dizaines de rayonnages forment des murailles de livres qui protègent le royaume de l’oubli. Marion évolue entre poussières et papiers pour attraper les tomes qui content la vie de recherche de la plus grande femme de l’Histoire.
Les bras chargés de dix livres, Marion se trouve une table sur laquelle les poser en pile. Elle saisit le premier d’entre eux, et l’ouvre au premier chapitre.
Ariane était une femme de notes de bas de page. Elle écrivait tout ce qu’elle observait, tout ce qui lui passait par la tête, ne parlant que du présent de sa vie de six longs siècles.
Marion savait déjà que ce nombre était inexact. Ariane était encore plus vieille. Le fait d’avoir possédé la Marque l’avait protégé de tout processus de sénescence : sa chair ne vieillissait pas, elle pouvait saigner, être tuée par la lame, mais le temps n’avait pas de prise sur elle.
Tout en fouillant le passé de sa mentorée, Marion sent le dos de sa main qui lui brûle, et avec elle ses entrailles. Angoisse, progression de son irradiation à l’énergie, conséquences du choc émotionnel du meurtre d’Ylius et de la mort de Marcheur, difficile de déterminer ce que son corps lui dit.
Elle sait juste qu’elle a peur et mal.
Et qu’elle enrage de n’avoir d’autre moyen que de lire pour lutter contre toutes les questions qui s’amoncellent dans son esprit, à mesure que la poussière retombe sur la tombe de Marcheur.
Où est passée la Marque ? Qu’est-ce qu’elle est ? À quoi sert-elle ? Représente-t-elle une menace ?
Est-elle enceinte ?
Cette question est la pire de toute. Elle ne peut qu’effleurer l’esprit de Marion avant qu’elle ne la chasse par un accès de rage.
Elle veille à ne pas déchirer les pages en les tournant.
Les tomes de la vie d’Ariane sont notés par année. Une habitude que la jeune chercheuse s’est appropriée en l’imitant. Elle aussi consigne son savoir et ses découvertes dans de multiples ouvrages, qu’elle espère un jour digne de la mémoire du royaume en personne.
Marion s’enferme dans la bibliothèque. Prenant des notes et épluchant les récits d’Ariane, isolant les passages qui suggèrent l’existence de ruines de Précurseurs encore à découvrir dans les différentes régions de Rysonnel.
Là, une mention d’une forteresse enterrée dans le Comté de Valsh, ici, une tour isolée dans les plaines du Quosib, et toutes les inconnues autour de l’implantation des Précurseurs dans l’archipel de Vylyindyl.
Et bien sûr, le mythe du continent des Douze Soleils.
Ariane n’a jamais confirmé, ou infirmé son existence à Marion, par prudence scientifique, ou parce qu’elle voulait entretenir la curiosité de son apprentie ? Elle n’a jamais su, elle sait juste que dans les deux cas, elle aurait eu raison de le faire.
Marion réussit son objectif : elle se noie dans les mots. Au bout d’une semaine à élaborer une cartographie potentielle de toutes les ruines inexplorées des Précurseurs, à élaborer des hypothèses sur les fonctions des Marques, elle commence à envisager un parcours, un voyage, à travers le continent pour partir extraire du passé des réponses sur son avenir…
… et celui de son enfant.
Elle pose la main sur son ventre, c’est si douloureux qu’elle se griffe la peau. Elle fonce dans les latrines les plus proches, et rend un mélange de sang et de caillots bleutés.
C’est la deuxième fois aujourd’hui.
Soulagée, la gorge en feu, Marion s’effondre en s’appuyant contre le mur. Elle regarde le plafond et se perd dans la contemplation des toiles qui jonchent les angles.
Voir les fils de soie qui vibrent dans les courants d’airs qui traversent la roche provoque un frisson qui remonte le long de son échine.
À l’intérieur de sa peau, elle sent ses tendons et ses veines qui frémissent. Un courant de chaleur la parcourt, et un instant, c’est comme si le gel qui s’était emparé d’elle cette semaine avait fondu.
Il fallait bien ça pour que de nouvelles larmes roulent sur ses joues.
Le silence et l’oisiveté sont les conditions pour que s’exprime son mal.
Enragée, Marion se redresse pour retourner à son labeur. Un trente-sixième livre ne lui coûtera que quelques heures de plus.
Derrière elle, le parquet craque.

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