Déni : partie II

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Une silhouette élancée marche doucement vers la chercheuse.

Passant à côté d’une étagère, elle toque sur le bois trois fois.

Marion se retourne pour faire face à la nouvelle venue. Lorsqu’elle aperçoit la chevelure blonde et les traits juvéniles de Shifa, elle pousse un long soupir.

Elle sait déjà que c’est Amel qui l’a fait venir.

« Toutes mes condoléances, avant toute chose. Déclare-t-elle d’abord d’un ton compatissant. J’espère que je ne te dérange pas ? »

La chercheuse baisse les yeux évitant que son regard ne croise celui de Shifa, au moins le temps qu’elle puisse cacher sa frustration. Lorsqu’elle se lève de sa chaise, elle parvient à délivrer un sourire.

« Non, ça me fera du bien de parler aux vivants, dit-elle en riant doucement. »

Son interlocutrice sourit, mais ses yeux ne rient pas. En croisant le regard de Shifa, Marion retrouve l’air sérieux et sincère qu’elle essayait de maquiller.

La Mire acquiesce et répond.

« Je sais que tu n’as pas spécialement envie de parler, je viens plutôt pour te parler de tes vomissements, et de… elle marque un arrêt où elle dévisage la jeune femme… de ton changement d’aspect. »

Marion n’a pas eu le loisir de se contempler récemment. Elle lève sa main pour découvrir que son teint est devenu grisâtre, ses veines saillent d’un bleu clair.

Exactement comme Ylius… et Marcheur. Des signes d’irradiations à l’énergie pour le premier, et de l’implantation de la Marque pour le second.

Mais il n’y a encore rien au dos de sa main droite.

« Il y a un autre changement, ajoute Shifa en tenant le regard de Marion, que tu ne pourras constater que dans un miroir.

Les yeux, c’est ça ? »

Elle s’en doute, Marion a pu constater le changement de couleur de ces derniers juste après la mort de Marcheur. N’ignorant rien de tout cela, l’entendre dit par quelqu’un fait jaillir en elle des angoisses terribles.

Il était encore possible que tout ça soit faux, tant qu’elle était seule à le constater, désormais, la réalité venait d’enfoncer la porte.

« Et qu’est-ce que tu voulais me dire d’autre ?

Je sais que Marcheur avait cette drôle de condition, ce bandage autour de la main droite ; il ne servait pas à grand-chose, on voyait au travers. Amel m’a dit que lors de sa mort, la cicatrice au dos de sa main aurait disparu et que par la suite, tu aurais commencé à avoir des vomissements, un changement de teint et des yeux plus clairs… c’est exact ?

En effet. Acquiesce Marion d’un ton froid, Mais je vois difficilement ce que tu pourrais y faire, c’est soit une irradiation, soit une condition unique que même Ariane ne savait expliquer.

J’ai en fait une autre hypothèse, bien plus terre à terre et qui expliquerait le fait que tu te tiennes souvent le ventre de la sorte. »

Marion ne se rendait même pas compte qu’à cet instant, elle avait la main sur son ventre.

Elle savait pertinemment où Shifa l’amenait. Elle n’avait là aussi, pas envie que ce sujet soit abordé par quelqu’un d’autre qu’elle, cette hypothèse l’angoissait bien plus que sa potentielle mort.

Son interlocutrice, jaugeant la nervosité de la jeune femme, demande d’une voix douce :

« De quand date la dernière fois où vous avez couché ensemble ? »

Elle y est.

Marion respire par le nez, souffle par la bouche alors que sa trachée se contracte, ses viscères avec elle.

Il ne fait pas particulièrement froid, mais elle se serait bien enroulé d’une couverture si elle l’avait pu. Nauséeuse, elle se détourne et part s’asseoir, suivit de près par Shifa qui se tient à quelques pas, prête à intervenir si elle venait à faire un malaise. La chercheuse cherche à maîtriser ses tremblements, et joint ses mains devant sa bouche en fermant les yeux.

« Environ une semaine avant qu’il ne parte combattre Ylius. »

La Mire acquiesce. Elle pose sa main sur la table avant de s’asseoir devant Marion. Cette dernière, se tient assise au bord de la chaise, prête à se lever.

« Il est possible que ton état s’explique par l’enfant, s’il est de la même nature que son père… »

Elle aperçoit la mâchoire de Marion se contracter, et devine qu’elle aurait dû être plus prudente dans la formulation.

« Pardon, je ne sais pas ce qu’avait Marcheur, mais il est possible que votre enfant ait une condition similaire, et que potentiellement, ce qui ne tuerait pas l’enfant…

— … Pourrait me tuer. »

La chercheuse regarde le sillon entre deux lattes de parquets plus écartées que les autres. Elle s’imagine glisser à l’intérieur et reparaître dans un tout autre monde. Il y a bien un moment où on va lui dire qu’elle vit un cauchemar depuis plusieurs semaines maintenant, et qu’elle va se réveiller dans son lit, Ariane sera encore là, Xilwell aussi, toujours Roi, Ylius sera encore cet homme lunatique, mais fondamentalement bon.

Marcheur sera en route pour venir la voir, juste une visite de courtoisie, pas de contrat de protection d’un Roi menacé par des terroristes. Pas de guerre contre Vylyindyl.

Rien de tout ça. Juste l’étude et la perspective de lever les mystères sur les Précurseurs.

« C’est sans doute brutal, mais il faut que tu réfléchisses à ce que tu veux, Marion. Actuellement, tu as encore le choix. »

Marion fronce les sourcils, les paroles qu’elle vient d’entendre résonnent en elle avec une violence qui font vriller ses tympans et battre ses tempes.

Elle se tourne vers Shifa.

« Qu’est-ce que tu veux dire ?

Je ne te demande pas de répondre maintenant, mais il est encore temps, une simple décoction te permettrait de… »

Une barre croît dans le front de Marion, tandis qu’elle écoute Shifa débiter des paroles insensées. Elle entend des sons qui ne forment pas de mots intelligibles, plus elle parle, plus sa voix s’étouffe, bientôt, il n’en reste plus qu’un bourdonnement indistinct qui dévore ses pensées.

Marion prend sa tête entre ses mains et commence à la secouer, espérant faire sortir l’insecte. Mais plus elle remue, plus elle sent sa vue se rétrécir et sa gorge se contracter.

Elle tombe.

Son front rencontre le parquet.

Dernière image, des souliers qui se précipitent vers elle.

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