Reconstruire : partie I

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Amel attend que Shifa sorte des quartiers de Marion. Lorsque la porte s’ouvre et que la Mire reparaît, elle a l’air perdue et inquiète. Le Praedicator s’avance vers elle et l’invite à marcher dans les couloirs du Palais.

Ils attendent d’être assez loin, comme s’ils craignaient qu’ils puissent être entendus par Marion, avant que le chef de l’Ordre Praeceptoral demande :

« Comment va-t-elle ?

C’est ma principale interrogation, révèle Shifa, la voix basse, son corps a l’air de bien absorber l’irradiation, elle est brûlante, elle évoque des images délirantes, mais elle est aussi très lucide sur ce qui la traverse. »

Le Praedicator déglutit et songe à Ylius. Il était coutumier de visions et d’entendre des voix, il a vécu longtemps en sachant pertinemment que tout ça n’était que le produit de l’énergie dans son corps, mais ça n’a pas empêché la dégradation progressive de son état de santé mentale.

« Est-elle vraiment enceinte ? »

Shifa note un tremblement dans la voix d’Amel. Elle évite de croiser le regard du Praedicator.

« Oui. Même si on pourrait associer tous ses symptômes à l’irradiation, elle n’a pas été exposée à de l’énergie récemment, sinon tu partagerais aussi ses symptômes, donc ça doit venir de l’enfant, ou de ce qu’a transmis Marcheur sur son lit de mort.

Il n’est pas possible que ce soit des conséquences indirectes de l’attentat qui a visé Ariane et Ylius, au tout début de la crise ?

Les irradiés réagissent au maximum au bout d’une journée à l’exposition énergétique. »

Amel ne sait pas comment prendre cette information. Soit elle a un problème médicalement inconnu, soit elle résiste à l’irradiation et est en train de muter. Son Ordre a été créé pour lutter contre les mutants et les risques qu’ils font prendre à la société.

Il acquiesce, ses joues lui font mal à force de les mordre. Shifa reprend.

« Elle aurait plus d’un mois de retard, ce n’est pas possible, si exposition il y a eu, c’est durant l’agonie de Marcheur, et je doute qu’elle soit suffisante.

Va-t-elle le garder ?

Ça lui appartient. »

Amel pince ses lèvres. Il sent un magma de sensations incontrôlables bouillir dans ses entrailles, incapable de mettre un mot sur tout ce qui l’assaille. Ce qu’il sait, c’est qu’il en veut aux ellipses de Shifa. Il sait qu’elle n’a pas été témoin des événements, qu’elle ignore tout de ce que Marion a traversé au cours d’un simple mois, mais il ne supporte pas de la voir si froide et distante.

« Vous savez que Marion est seule, maintenant ? »

La Mire hausse un sourcil. Elle ralentit sa marche dans les couloirs, Amel en fait de même, la défiant du regard.

« Son compagnon respirait encore il y a moins de dix jours. Sa mentorée était encore parmi nous il y a un mois, le Roi est mort, Ylius est… »

Shifa toise le jeune homme. Il expire bruyamment, ses pupilles se dilatent tandis qu’il comprend qu’il ne vient pas de faire comprendre à Shifa que Marion avait besoin d’elle. Au lieu de cela, la Mire n’a d’yeux que pour lui, elle observe les plaies sur le visage du Praedicator, et lit dans ses yeux une rage noire.

« Je ne peux pas ramener les morts, Amel, ni même effacé les événements récents, et surtout pas forcer Marion à faire un choix.

Ce n’est pas ce que je vous demande, s’agace le Praedicator, mais vous ne pouvez pas demander à une femme qui vient de perdre son modèle et son compagnon de décider de la vie ou de la mort de son enfant.

Vous voudriez que je la conseille ?

Je voudrais que vous l’accompagniez dans sa décision.

Je la soigne, ses choix lui appartiennent. Si vous avez peur qu’elle fasse les mauvais, vous pouvez toujours la conseiller, vous la connaissez mieux que moi. »

Elle fronce les sourcils et entrouvre les lèvres, avant de se rétracter. Amel est jeune, mais il sait parfaitement qu’elle se garde d’un commentaire.

« J’en ai vu d’autres, dites ce que vous avez à dire.

Vous m’avez demandé d’aller lui parler, de la faire sortir de son mutisme, de lui faire prendre conscience de son état. Je sais que vous avez beaucoup à faire et que vous avez besoin de vous tenir occuper, mais vous m’avez demandé de faire ce que vous étiez le plus à même d’accomplir…

— … Vous êtes Mire, Shifa, c’est votre rôle de…

— … de soigner. L’interrompt-elle, Marion est une femme que j’ai croisée, pas une femme avec qui j’ai partagé quoi que ce soit, vous avez pensé à moi parce que je vous ai aidé quand votre maître a pété un câble et tué des manifestants…

— … ne vous avisez pas de manquer de respect à la mémoire d’Ylius.

Pour vous c’est Ylius, Amel, pour moi et pour tous vos concitoyens, c’était un tyran et un assassin. De toute cette catastrophe, la seule bonne nouvelle que le peuple a tirée de cette crise, c’est sa mort. »

Le Praedicator serre le poing et la mâchoire. Shifa a un geste de recul en voyant sa réaction, et scrute la moindre des réactions de son interlocuteur. Ce dernier prend conscience de la peur dans le regard de la Mire, et détend lentement ses doigts.

Il ne peut pas lui demander de comprendre ce qu’il ne comprend pas lui-même.

Amel expire profondément, avant de déclarer :

« Je ne sais pas comment lui parler, et quoi lui dire.

Vous pourriez le lui dire, déjà. Conseille Shifa en cachant son soupir, son visage se détend, elle a besoin de savoir qu’elle n’est pas la seule à ne pas comprendre tout ce qui se passe, elle a besoin d’être entourée, mais ce n’est pas moi qu’elle attend.

Elle a tué mon maître… et mon maître a tué son compagnon. »

Les yeux de Shifa s’ouvrent grands. Cette femme de science ne comprenait de manière parcellaire tout ce qui avait secoué le sommet de l’État. Elle baisse les yeux et réfléchit. La Mire a pris l’habitude d’être très directe, n’ayant jamais le temps d’avoir du tact auprès de ses patients toujours trop nombreux. Elle comprend maintenant qu’Amel doit composer avec des fragilités qui dépassent son seul jeune âge.

« C’est une raison de plus de lui parler, Amel, d’abord pour vous, ensuite pour elle. Vous avez été là pour l’aider à mettre en terre son compagnon, elle vous accepte, ne craignez pas qu’elle vous repousse. »

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