L’Éternel

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Cette main se crispe, alors que le courant rentre directement dans la chair et se glisse dans les veines.

L’homme regarde sa main droite qui palpite. Il est immédiatement assailli des visions d’une chambre remplie de livres, et un bref instant, il croise le regard d’un jeune homme blond en armure épaisse, le visage tuméfié.

Cet homme ressemble au Praedicator Ylius. Serait-ce son apprenti ?

Lorsque la vision s’efface, l’homme songe à sa sœur.

Lorsqu’elle est morte, il l’a senti jusque dans son sang.

Il était resté tout le jour à contempler la cicatrice au dos de sa main gauche. Elle brillait, des sillons s’étaient mis à perler des gouttes d’énergie qui roulèrent le long de sa peau, avant de tomber au sol et de ronger le carrelage. Peut-être souhaitait-elle remplacer les larmes qui ne coulaient pas de ses yeux.

La mort de sa sœur, de l’autre côté de l’océan, avait fait trembler les flux d’énergie. Dans l’air, jusque sous la terre, il avait senti une tension terrible qui a saisi ses muscles et tendons. Lorsqu’il eut fini de contempler sa propre Marque, il s’était levé, avancé dans sa chambre, et était resté planté devant le portrait de la défunte. C’est cette image qu’il voulait garder de sa sœur ; une jeunesse éternelle, les traits acérés de son visage, son regard d’un bleu glacial auréolé d’une crinière bouclée et enflammée. Une femme magnifique et douce, brillante et empathique, dévouée à son idéal, qui était devenu celui de sa nation. C’était la gardienne de l’histoire du Royaume de Rysonell.

Ariane manquerait à son peuple, elle le savait déjà.

Mais peut-être doutait-elle qu’elle manquerait à son frère.

Il ne pouvait désormais plus le lui dire. Impossible de lire sur son visage ce qu’il ressentait, emmuré derrière son masque de cire, son corps drapé sous un voile noir.

Depuis la mort de sa sœur, il y a maintenant trois semaines, il s’était enfermé, isolé plus encore que d’habitude. Même les plus proches de l’Éternel l’avaient évité de peur que le froid qui l’accompagne partout où il se rend, ne les engloutisse. L’aura du maître des Fantômes était devenue de plus en plus glaciale, à mesure qu’il ne voyait plus sa sœur. Ils s’étaient séparés bien avant que la mort ne la prenne, plus vu depuis dix ans, après que leurs nations se soient à nouveau engagées dans une guerre insensée.

La fenêtre ouverte laisse passer un courant d’air froid. Le masque se tourne vers l’ouverture lorsque des braises azurées se glissent dans la pièce, annonçant l’arrivée d’un Fantôme.

l’Éternel retourne à sa contemplation, tandis qu’à ses côtés, les particules crépitantes se rassemblent et se compactent en une silhouette spectrale.

Un genou à terre, vêtu de la même façon que son maître, le nouvel arrivant courbe l’échine en guise de soumission.

La seule chose qui les distingue, c’est la couleur grise du masque pour l’apprenti, celui de l’Éternel est d’albâtre.

L’air frémit et se tend, tandis que dans l’esprit du frère d’Ariane résonne les mots du messager.

Le haut-conseiller Sayem a accepté votre demande, il s’est immédiatement mis en route.

L’intéressé acquiesce sans mot dire. Il continue de tenir le regard de sa sœur.

Le peintre a fait un travail formidable. Mais aucune résine, aucune teinte, aucun pinceau ne peut capturer l’intensité d’Ariane.

Il attrape la toile, la soulève délicatement et la retourne avant de la poser contre le mur. Derrière lui, son apprenti le regarde faire, et il ne peut s’empêcher de demander : Comment vous sentez-vous, Éternel ?

Qu’il lui pose une question est déjà une forme de rupture. Dans les fondements de l’Ordre des Fantômes, la simple évocation d’une altérité au sein du groupe, le présupposé d’une individualité qui serait autre chose que l’extension de la volonté de l’Éternel et donc, la volonté de Vylyindyl elle-même, représente une ligne avec laquelle il ne faut pas jouer.

Mais qu’il lui demande comment il se sent, c’est quelque chose que l’Éternel ne peut tolérer. Il se tourne vers son apprenti, ce dernier ne fait pas une seconde erreur et reste dans sa posture, face au sol, dos courbé.

Son maître le voit trembler, devenir nerveux lorsqu’il sent le regard du maître des Fantômes. Il a compris trop tard qu’il n’avait pas à penser que l’Éternel puisse être affecté d’une quelconque façon.

Ça lui aurait été pardonné.

Malheureusement, il a posé sa question.

L’Éternel lève la main gauche, et c’est comme si le sol lui-même projeté l’apprenti contre le plafond. L’air de la pièce est aspiré sous le corps comprimé et l’écrase plus fort contre la roche.

Toutes les molécules de l’atmosphère se sont données rendez-vous pour contraindre le malheureux. Il lutte pour que sa douleur ne soit pas audible, pour que sa chair ne témoigne de sa faiblesse.

L’Éternel passe sous son apprenti, s’assure qu’il ne puisse voir que l’obscurité qui lui tient lieu de regard. À travers ce vide où il ne peut que contempler l’engagement qu’il n’a pas tenu, le Fantôme demeure silencieux, comme il devrait l’être, tant qu’il ne lui ait pas demandé de parler, et peut-être même de penser.

Son silence tient lieu comme témoignage de sa foi restaurée.

Son maître se détourne pour s’éloigner, avant de relâcher son emprise et laisser le corps de son apprenti s’effondrer au sol. Tu peux partir.

C’est tout ce qu’il lui dira. Péniblement, le Fantôme se redresse, et disparaît dans une tempête de flammes bleues. La Marque de l’Éternel brille chaque fois qu’un de ses Fantômes fait usage de l’énergie, leur pouvoir n’étant jamais que l’emprunt du sien.

Il leur prête sa puissance, et il faut qu’ils se rappellent qu’ils ne sont qu’une extension de lui. Ni plus, ni moins. Et il n’y aura qu’un des Fantômes qui finira par hériter de la Marque, et deviendra le nouvel Éternel.

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