Sayem
Une heure passe, durant laquelle l’Éternel laisse son esprit suivre les flux d’énergie. Il projette sa conscience si loin qu’il ne ressent plus le sol sous ses pieds, n’entend plus la pluie qui bat contre la fenêtre, ne sent plus l’odeur de soufre de l’énergie qui se consume dans la pièce. Sa conscience erre dans les couloirs du Palais de Rysonell, il voit les dalles de marbre, les motifs du soleil aux trois seuils.
Il l’a fait de nombreuses fois, se projeter jusque dans le cœur de la Capitale ennemie, à la recherche de sa sœur, se contentant de la voir vivre.
C’est ainsi qu’il a respecté leur engagement. S’ils ne pouvaient plus se fréquenter parce que leurs nations étaient devenues incapables de s’accorder et que trop de sang avait coulé pour qu’un jour les crimes soient pardonnés, au moins, il pouvait continuer de la voir.
Ça lui suffisait.
Maintenant, c’est la jeune Marion qu’il observe.
Enfermée dans la bibliothèque de sa mentorée, à la recherche de réponses à des questions qui n’en avaient pas. Il l’a regardé s’abîmer dans le savoir, pour oublier son chagrin.
À ça, il pouvait s’identifier.
Il s’inquiétait du changement d’aspect de la jeune femme. Il la savait enceinte, mais il avait l’impression qu’elle était aussi en train d’absorber la Marque, tous les signes pointés par là.
Cependant, il semblait que ce n’était pas la future mère qui serait la succession d’Ariane…
… Mais plutôt son engeance, à elle et au Marqué raté.
Elle était à l’état embryonnaire, mais elle existait déjà dans les tensions qui parcourent le monde de Ratellante. On pouvait la sentir jusque dans les courants énergétiques qui glissent dans les fonds marins de l’océan Vylyindien. Si Marcheur n’a jamais laissé la moindre trace de son aura dans les flux, sa mort, ou plus précisément, l’instant avant sa mort, a déchiré les flux comme ils l’ont rarement été.
Deux syllabes.
Un nom d’une grande simplicité.
Iris.
Et ce nom a fait jaillir dans l’esprit de l’Éternel, une vision terrible. Une enfant seule, abandonnée de tous, épargnée par la mort, qui aurait pris tous ses proches, et l’aurait laissée oublié dans un monde étouffé sous la cendre.
Ce n’était pas une prophétie. Le monde Ratellante a déjà connu un précédent cycle similaire. Son soleil était amené à mourir, puis renaître.
Mais l’Éternel a vu cette enfant seule. Seule dans un désert de cendre.
Celle qui resterait pour éteindre la dernière lumière de ce monde.
Un frisson parcoure la main droite de l’Éternel. Trois coups frappés à sa porte le tire de sa transe.
Il autorise son invité à entrer. Ce dernier apparaît dans l’ouverture d’un pas décidé. La première chose qu’il voit est sa tenue bleue, le motif des trois cercles enlacés brodé sur son torse en dorure. Des cheveux mi-longs plaqués en arrière, parfaitement rasé, qui ne fait que prononcer son aspect juvénile.
Il ne paye pas de mine, il ressemble à un adolescent à qui on aurait donné un large, trop large costume dans lequel il flotte. Mais il a pour lui une chose : des yeux verts, particulièrement perçant, enfoncés sous des arcades sourcilières qui semblent prêtes à s’abattre comme la lame d’une guillotine.
Du potentiel, et c’est déjà grâce à ce jeune homme que la guerre s’est achevée. Contre l’avis des deux autres grands Conseillers, il a négocié un armistice avec Rysonell, et a mis un terme à cette folie il y a près d’un mois. Ça lui a valu une volée de bois verts, une motion de censure soutenue par la chambre des représentants de l’Empire et ses deux comparses.
D’une courte tête, il a évité la censure.
De fait, il est devenu l’avenir de l’Empire tout entier.
Il incline la tête, maintenant le contact visuel avec son interlocuteur, et d’une voix assurée malgré une brève inflexion maladroite, demande :
« Que me voulez-vous, Éternel ?
— Je veux que vous m’expliquiez comment vous comptez reconstruire l’Empire, Sayem. »
Le jeune homme fronce les sourcils.
« Vous auriez dû convoquer Dexta et Egress alors, je ne peux parler seul au nom de l’Empire.
— L’avenir n’est pas à un triumvirat, nous n’aurons pas besoin des deux autres haut-conseillers. Déclare-t-il d’une voix égale, Vous avez été à l’initiative de l’histoire récente, et je compte sur vous pour demeurer à l’avant-garde. »
Sayem redresse la tête, sa tempe gauche se tend alors qu’il répond d’un ton calme :
« J’ai du mal à comprendre, est-ce un test ?
— En quelque sorte. »
C’est sur cette élusion que l’Éternel s’avance vers la porte, et invite le haut-conseiller à le suivre. D’abord hésitant, l’homme emboîte le pas au Maître des Fantômes. Ensemble, ils sortent de la chambre et emprunte les couloirs qui mènent au massif hall du domaine de l’Éternel.
Sayem blêmit lorsqu’il foule à nouveau les corridors de cet endroit. Son sang se glace dans ce dédale où l’on a jugé bon de ne pas placer le moindre ornement. Il n’y a rien, ni étendard, ni statue, ni peinture, la lumière y est tamisée, et les imperfections des joints mal dégrossis projettent des ombres qui forment des vagues obscures sur la pierre si claire qu’elle en devient froide au regard.
Lorsqu’ils sortent des espaces liminaux et arrivent dans le hall, le lieu est à peine plus habillé, deux escaliers longent les murs et encerclent un tapis bleu menant à une salle de réception. C’est la seule marque d’appartenance du bâtiment à l’Empire : il respecte le minimum syndical, le bleu est la couleur du sang divin et du seul héritier légitime de Ratellante.
Vylyindyl.

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