Reconstruire : partie II

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Comment en être certain ? Si ce n’est en la confrontant.

Le jeune homme baisse un instant les yeux lorsqu’il les relève. Un coin de ses lèvres se soulève, soulignant les plaies refermées qui lui servent de rides. Shifa ne maîtrise pas le rire qui la saisit et essaye de l’éteindre aussi vite qu’il est venu. Ignorant la réaction de la Mire et ne la comprenant pas, d’un coup de menton, le Praedicator l’invite à la suivre.

Elle accélère le pas pour suivre sa cadence. À mesure qu’ils approchent de la porte de la salle du banquet, ils entendent des voix lointaines, étouffées par l’épaisseur des murs du palais. Une voix forte et grave, masculine, une autre tout aussi affirmée mais plus douce, féminine.

Amel acquiesce silencieusement, ils sont donc venus.

Il ouvre la porte de la salle du banquet en poussant sur les deux battants.

Une longue table de huit mètres au centre de la pièce la découpe en deux. À gauche des portes mènent aux cuisines qu’ils ont fait évacuer pour l’occasion, à droite, les meubles où assiettes et couverts attendent d’être utilisés.

Au bout de la table, une femme à l’épaisse crinière noire, semblable à un buisson frisé qui aurait poussé sur sa tête, hausse le ton face à son interlocuteur. Ce dernier, deux fois plus épais, des mains caleuses frappant sur la table à chaque fois qu’il articule un mot, est un homme d’âge mûr, dont la tête peu chevelue évoque la rugosité d’un rocher.

« … vous commencez à m’emmerder avec vos putains de chaînes d’approvisionnement, Maïlys ! Vos hommes sont censés affréter les récoltes, pas tirer au flanc !

Mes hommes ne sont pas à vos ordres, Nimod, ils n’ont pas à extraire vos récoltes. Ils les transportent, un point, c’est tout. »

Bien qu’elle hausse le ton, Maïlys, la cheffe des contremaîtres et des logisticiens de la basse-ville, ne se tient pas comme son interlocuteur. Nimod prend toujours cette allure de fauve prêt à bondir lorsqu’il débat, ça l’a rendu célèbre dans Ragwell. Son attitude assertive – à l’extrême limite de l’agressivité – lui a donné une autorité naturelle dans le monde agricole.

C’est pour ça qu’Amel le Praedicator les a convoqués, ce sont les meilleurs et les plus reconnus dans leurs domaines.

Maïlys est la première à remarquer leur arrivée. Lorsqu’elle croise le regard de Shifa, elle lui sourit en guise de salut, les deux femmes se connaissant bien.

Mais lorsqu’elle aperçoit le visage d’Amel, ses yeux s’écarquillent et sa bouche s’entrouvre. Nimod, finit par comprendre ce qu’il se passe et se tourne lui aussi vers le Praedicator. Il se redresse et toise le jeune homme.

Ce dernier sait parfaitement qu’ils n’ont actuellement d’yeux que pour ses blessures. Son œil droit est encore partiellement caché par l’enflure qui n’a pas fini de dégonfler. Amel, sous la pression des deux regards, reste un instant immobile.

Il se rappelle l’expression de stupeur et de crainte qu’Ylius rencontrait dans tous les yeux qui se posaient sur son visage. La peur que sa peau grise, sèche et crevassée inspirait dans le cœur des hommes.

Un instant, le Praedicator sent son rythme cardiaque s’emballer. Il détourne le regard pour croiser celui de Shifa, qui acquiesce à son attention, un sourire encourageant illuminant son visage. Comprend-elle qu’il a peur, ou se montre-t-elle juste gentille à son égard ?

Qu’importe, cela suffit au jeune homme à s’avancer pour venir au contact de Nimod, et lui tendre l’avant-bras. Ce dernier tient le regard du Praedicator, et répond à son salut en attrapant son bras tendu. Amel lui sourit :

« Merci d’être venu. »

L’agriculteur a une sacrée poigne, à travers ses manchons de cuir, Amel sent la pression des doigts de Nimod.

« Vous êtes Amel, le nouveau Praedicator, je présume ?

Lui-même.

Dites-moi, c’est grâce à vous qu’on s’est libéré du monstre qui vous a précédé ? Merci pour ça. »

Par réflexe, les doigts d’Amel se resserrent autour de l’avant-bras de l’agriculteur. Ce dernier grimace légèrement. Le Praedicator réagit en relâchant la pression et en retenant son souffle. Afin de neutraliser toute tension, il ajoute.

« Vous aurez bientôt l’occasion de rencontrer celle qui mérite ces remerciements. »

Amel a glissé cette information avec le ton le plus jovial qui lui est possible à cet instant. Il se détourne de l’agriculteur, non sans soulagement, pour se tourner vers la dame à la peau sombre et réitérer les salutations. Elle est plus prudente dans sa poigne, il lit dans son regard bien plus de crainte.

« Votre contribution à la guerre nous a été précieuse, Madame, sans votre organisation, nous n’aurions pu ravitailler aussi bien nos hommes sur le front Vylyindien. »

Elle hausse un sourcil, surprise et répond d’un balbutiement vite maîtrisé.

« C’était un effort collectif et national, votre Grâce. »

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