Reconstruire : partie III
Amel sourit et relâche la poigne de la femme. Lorsqu’il se détourne, il marque un temps d’arrêt, un éclair de lucidité finit par le traverser et il relève la tête et capte l’attention de Maïlys.
« Pas de ça ici.
— Votre Grâce ? »
Cette fois, Amel lève la main pour l’interrompre.
« Pas de ça en l’occurrence. Si nous voulons bien faire les choses pour les années à venir, ça demande un bon départ. Nous nous adresserons les uns les autres selon nos seuls noms. »
Il sent une partie du poids des jours précédents s’évaporer dès que ces mots sont prononcés. Se sentant doublement imposteur, Amel ne s’était pas même rendu compte qu’être appelé Praedicator était une telle souffrance. Il lui a fallu être appelé « grâce » pour s’en rendre compte.
Tous trois acquiecent. Les deux femmes, d’abord un peu perdues, s’échange une œillade discrète et finissent par sourire à cette brève introduction.
Amel s’avance vers la table, et prend place, vite suivi par les trois autres représentants de la société civile. Il remarque déjà qu’ils suivent ses faits et gestes, et cette obéissance le fait déglutir. S’il peut éviter d’être appelé par son titre, il ne pourra faire l’économie de l’autorité naturelle que son armure et ses blessures lui octroient.
Nimod le regarde intensément.
« Sous les boursouflures et les plaies, quel âge avez-vous, Amel ? »
Maïlys lui jette un œil noir, mais l’agriculteur n’en démord pas. Le Praedicator comprend que l’agressivité et la défiance de cet homme rendront les échanges plus que vivants. Il incarne à perfection toute l’animosité du peuple envers la couronne et ses représentants. Amel, se rappelant de la posture de Xilwell face aux critiques, se redresse et répond d’un ton calme.
« Dix-huit ans, et oui, j’ai le temps devant moi. »
Shifa sourit. Nimod remarque la réaction de la Mire, et en fait tout autant, amusé par la réplique du Praedicator. Il ne se permet pas d’autres questions, et s’enfonce dans sa chaise, attendant l’intervention d’Amel.
« Nous avons encore au moins six autres personnes à attendre. Avant que je ne vous parle en détail du pourquoi de cette convocation, sachez juste que le Royaume ne sera plus dirigé par un Roi.
— Sans héritier, ça paraît en effet compliqué, raille Nimod en rappelant la plus douloureuse évidence du règne de Xilwell.
— Nous pourrions nous tourner vers le Comte de Valsh, qui a du sang Royal, mais ce n’était pas la volonté de la couronne. Avant son trépas, Xilwell a souhaité faire de la couronne un symbole du pouvoir divin, mais d’en confier l’exercice à des représentants du peuple… »
Ces paroles, c’étaient celles que le roi avait confié à Ylius peu avant sa mort. Ylius était trop perturbé pour bien les retenir, mais Amel avait enregistré chaque mot, chaque intonation.
Il se rappelait du sourire du Roi lorsqu’il prononçait ces paroles, il ne l’avait pas compris à ce moment. C’était un sourire triste, beau, porteur d’une histoire si lourde qu’Amel en avait été émue l’instant qu’il l’avait vu.
C’était peut-être une heure avant que le Roi ne se donne corps et âme à la foule. Une heure avant qu’il ne s’offre à un pogrom.
Le Roi a été tué, battu à mort par une foule en rage de tous ses échecs.
Amel avait pris peur que cette foule ne les prenne tous, lui, Ylius, Marcheur, Marion et toute la haute-ville.
Mais lorsque les manifestants ont compris ce qu’ils avaient fait, lorsqu’ils ont retrouvé la couronne pliée sous leurs chaussures, souillée par la boue… ils ont été saisis d’effroi.
C’est comme ça que la crise s’est arrêtée dans les rues, et s’est poursuivie dans les murs de la salle du trône. Ce jour-là, le peuple a commis l’irréparable, mais s’est arrêté après, alors que le dernier haut dignitaire a dû être arrêté par un homme issu de rien.
Comme ces gens devant Amel. Il lève les yeux durant de longues secondes, il s’est tu, plongé dans sa mémoire. Ils lisent dans son regard une grande joie, avant qu’il ne leur dise :
« … vous, c’est de vous que la couronne a besoin, parce que la couronne est notre. »
Lorsque les autres représentants se sont attablés, et qu’Amel a pu expliquer l’ampleur du projet à cette douzaine d’hommes et femmes, il y eut un serment.
Et un nouveau baptême pour le Praedicator, bien qu’il ne supporte par les titres, il devrait se faire à celui-ci :
Amel, le jeune.

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