Reconstruire : partie IV
La première réunion du conseil est close. Tout est encore à faire, mais le rendez-vous de la semaine prochaine a été noté pour tous les participants. Le Praedicator marche seul dans les couloirs du Palais ; pour la première fois depuis la mort de son prédécesseur, des serviteurs et courtisans le voit sourire. On se retourne pour commenter ce changement, mais lui, trop absorbé par la tâche à venir, envisage les jours prochains.
Il approche des quartiers de Marion. Il sent son cœur palpiter, et respire lentement. C’était bien plus facile de la voir lorsqu’il était encore sous le coup de l’adrénaline et qu’ils avaient tous deux quelqu’un à qui rendre hommage. Désormais, il craignait qu’ils ne doivent parler de ce qui s’est passé. Il se répète dix, vingt, peut-être plus encore, de fois, qu’elle ne va pas lui reprocher ce qui s’est produit.
Malgré ça, il reste figé devant la porte, sa main à quelques centimètres du bois, prête à le frapper, mais incapable de s’exécuter. Il se dit que plus le temps passera, plus cette angoisse va grossir et muter en phobie. Sa main tremble désormais. Il serre les dents et doit faire un pas en avant pour que ses doigts cognent le bois.
La seconde qui suit est affreusement longue. Il regarde la suite du couloir d’un air anxieux, prêt à partir.
« Qui est-ce ? »
La voix est faible. Chevrotante. Comme si elle venait de se réveiller. Amel s’humecte les lèvres et répond :
« Amel, je te dérange ?
— Non, je viens t’ouvrir. »
Il prend une profonde inspiration, le temps qu’elle se lève et que ses pas fassent grincer le parquet.
Un tour de clé, et le Praedicator sait qu’il est trop tard pour partir désormais. La porte s’entrouvre.
Sa peau évoque les scories d’un feu de bois, ses cernes mauves soulignent des iris de plus en plus azur. Dans sa robe de chambre, Marion semble avoir pris vingt ans.
Elle voit bien le regard d’Amel.
« Je sais à quoi je ressemble, pas la peine de me le rappeler.
— Comment tu te sens ?
— Tu as vu à quoi je ressemble ? »
Elle baisse la tête. Elle soupire un grand coup puis la relève, ses yeux brillants. Ses doigts passent sur son front où perle une sueur froide.
« Désolée, entre. »
La tension ne redescend toujours pas lorsqu’Amel entre dans la chambre de Marion. Les étagères qui camouflent les murs sont recouvertes de livres, il y a même un siège fait de livre sur lequel il semble que la chercheuse s’assied pour lire à son étude. Le Praedicator regarde la pièce et se rend compte que le seul endroit qui n’est pas dédié à la littérature, c’est une pauvre vasque devant un miroir et le lit à deux pas d’elle.
Une baie donnant sur un balcon est le rare point d’entrée de la lumière en ces lieux. Marion part s’asseoir sur son lit d’un pas hésitant, elle se tient la tête, en pleine lutte contre les vertiges qui l’accablent. Amel reste planté devant la porte, même lorsqu’elle est assise.
Elle tire une chaise à côté d’elle et la place à proximité du lit. D’un geste, elle l’invite à prendre place. Il se sent obligé, et se rappelle les nombreux moments où Ylius voulait lui parler, il ne savait jamais vraiment de quoi il serait question. Son cœur s’accélère encore, lorsqu’il se place sur l’assise et fait face à la chercheuse.
« Tu tiens le choc ? »
Il aurait dû poser cette question. D’un air interloqué, Amel prend plusieurs secondes avant de répondre :
« C’est pour l’instant… plus exigeant que difficile, dit-il d’une voix basse, j’ai l’impression que je suis en improvisation totale et que ça ne se passe bien que parce qu’ils le veulent bien.
— Tu parles du conseil, répond-elle pleine d’ironie, je pense que tout le monde est sidéré, et que ça rend les choses plus acceptables.
— C’est ton cas ? »
Elle éclate de rire et est prise d’une quinte de toux qu’elle étouffe dans son coude. Amel voit glisser un caillot bleuté sur la peau de la chercheuse, avant qu’elle ne l’attrape à l’aide d’un mouchoir en tissu.

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