Reconstruire : partie V

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« Soit je suis enceinte, soit je suis en pleine irradiation, soit les deux. Dit-elle d’un œil brillant, Je fais de la température, j’ai froid, je pense constamment à Marcheur dès que je ne suis pas occupée, je me réveille en nage en revoyant le visage d’Ylius penché sur moi, ses yeux exorbités prêts à me tomber dessus, et je me lève pour laver son sang que je sens encore sur moi… »

Le regard dans le vide, elle tapote son avant-bras nu avec son index. Ce tic rend Amel nerveux, qui joint ses mains et en fait de même.

Dans le silence, ses joues et ses arcades sourcilières lui brûlent, comme si Ylius continuait de les frapper. Il se redresse et répond :

« Je suis désolé. »

Marion se tourne vers lui. Ses sourcils légèrement froncés, elle balbutie.

« Désolé de quoi ?

J’aurais dû confronter Ylius, c’était à moi de le faire, je savais mieux que personne qu’il était en train de sombrer. Il me battait de plus en plus, j’étais le seul à l’entendre dire des choses incohérentes, je voyais que ça empirait et je n’ai rien…

La ferme. »

La main levée, Marion respire lourdement. Amel s’est tu, mâchoire serré, il fait son possible pour gérer les tensions dans ses cervicales.

« Si c’est pour raconter ce genre de conneries, tu peux la fermer, Amel. Si tu n’avais pas été là, je n’aurais même pas pu dire au-revoir à Marcheur, Ylius n’aurait pas été blessé et désarmé, et je n’aurais pas pu… faire ce que j’ai fait pour l’arrêter alors s’il te plaît, ne commence pas à faire exister un monde où tu aurais pu éviter la mort de Marcheur, je ne supporterai pas de t’en vouloir. »

Elle baisse la main et s’assoit un peu plus loin dans le lit, joignant ses jambes contre elle. Amel ne dit rien, il se contente de la regarder en essayant de contenir sa propre culpabilité.

« Disons-nous merci. Nous étions six il y a trois semaines, nous sommes les derniers, et je refuse qu’on se divise pour des « si ». Elle lève la tête et respire profondément, ses yeux plus brillants encore, Et je ferais tout pour que quoi qu’il arrive, surtout s’il s’avère que tu finisses par être le dernier, on se quittera en bons termes. »

Il aimerait bien répondre et la rassurer, mais aucun mot ne franchit ses lèvres.

« Je veux juste savoir, si je devais partir, est-ce que tu pourras t’occuper d’elle. »

Le jeune homme s’avance sur sa chaise, secouant sa tête d’un air ingénu.

« Elle ?

Si j’arrive à mettre au monde ma fille, Iris, est-ce que tu t’occuperais d’elle si je n’y survis pas ? »

Amel répète dans sa tête le nom de l’enfant. L’idée qu’il puisse s’occuper d’elle si Marion venait à mourir le terrifie. En quelques secondes, il prend conscience que les années qui vont suivre vont être celles des autres, pas les siennes. Ce seront celles du conseil, qui prendra des décisions pour les citoyens de Rysonell, puis ce seront celles de son rôle de Praedicator, et tout ce qu'il devra faire pour assurer la pérennité de l'ordre.

S’il dit oui, le peu de sa jeunesse dont il pourrait jouir serait sacrifié dans une autre responsabilité. Le peu qui resterait d’Amel se retrouverait encore sacrifié pour un autre. Il ferme les yeux et inspire.

Lorsqu’il expire, il relève la tête et dit :

« Oui. »

Les épaules de Marion s’affaissent. D’un souffle elle se remet à avoir une respiration normale. Un courant chaud la traverse, elle le sent d’abord dans ses entrailles, puis remonter jusque dans sa main droite. Ce courant tend les flux alentours, des particules à peine plus grandes que des grains de poussières, s’insinuent dans les interstices du parquet et se glissent dans la roche.

Cette tension court dans la terre comme un courant électrique porté par des courants souterrains. Elle traverse le Royaume, puis s’étend au-delà de ce dernier, glissant dans les fonds marins de l’océan à l’est du continent, se fondant avec les profondeurs de la masse aqueuse, voyageant jusqu’à un archipel lointain et gigantesque.

Au cœur d’une grande ville à plusieurs milliers de kilomètres, sous un voile sombre, une main frémit.

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