Praedicator

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Ce matin-là, le temple est silencieux, figé. Les étendards de l’épée aux trois seuils sont plats, les flammes des bougies ne vacillent pas.

Même les moines Praeceptoriaux sont agenouillés devant l’autel, tête basse, positionnés ainsi depuis la nouvelle de la veille. Devant eux une statue représentant un homme dans une armure de plates vertes, éclairés dans son dos par douze bulles de verre encastrées dans un mur veiné de tuyaux d’énergie. Chaque bulle est pleine du liquide ardent, brillant avec intensité et projetant une lumière aveuglante sur le corps du premier Praedicator.

Celui qui était le premier protecteur de Rysonell, le second fils du dieu unique : Ratellante.

Les moines attendent que le prochain vaisseau vienne à eux.

Ils lèvent la tête lorsqu’ils entendent les gonds de la porte du temple grincer. Quatre hommes entrent, tous en armure de plates vertes, une épaule portant chacun des coins d’un brancard. Ils avancent à pas lent, rythmé, cérémonial. Couché sur son lit de mort, le Praedicator vêtu d’une simple toge a les paupières et lèvres cousues.

Il est prêt à être libéré.

À l’avant droit du cortège funèbre, à la peine, le visage couvert de bleus et de plaies, Amel supporte le poids de son mentor.

L’un des porteurs se désengage, laissant Amel seul supporter l’avant du brancard. Ils avancent ainsi, à trois, jusqu’au début de l’allée d’honneur qui se forme. Les épées sont tirées, levées au passage du corps. Un autre porteur lâche son fardeau à l’arrière, abandonnant la charge a Amel et son ultime compagnon. Le jeune homme ploie les genoux, il tousse et expire lourdement en supportant la masse toujours plus importante.

Arrivée au milieu de la haie, le dernier porteur dépose l’arrière du brancard au sol, les poignées de portage glissent sur le sol, un crissement monte aux oreilles d’Amel. Ses dents se serrent, chaque pas est une lutte ; arc-bouté, il avance comme il peut, ses soupirs sont des râles auxquels personne ne réagit. Aucun des moines ne bouge pour aider le jeune homme.

Il tient, jusqu’à ce qu’il s’effondre avec son fardeau, devant la statue du premier protecteur de Rysonell.

Aux pieds de l’autel, il entend goutter l’énergie qui coule le long des doigts de la statue. Les gouttes tombent dans une vasque pleine à ras bord. Le liquide qui s’échappe glisse le long du récipient avant de couler dans des rigoles qui parcourent l’autel et de se disperser dans le reste du temple.

Un vieil homme enveloppé dans une bure rompt les rangs des Praeceptors et s’agenouille auprès d’Amel. Le jeune homme reconnaît cette personne, le conseiller du Praedicator, le plus vieux moine de l’Ordre. Couché auprès de son maître, il regarde la mine grave du conseiller.

« L’âme du Praedicator doit vous être insufflée. Levez-vous. »

Il n’a pas l’énergie pour ça. Amel a le crâne en feu, le dos brisé par le poids de son maître, les jambes martyrisées par l’ascension des marches menant au temple.

Ylius lui avait dit que ce jour viendrait. C’est un rendez-vous avec une promesse faite le jour où Ylius a posé sa main sur l’épaule d’un enfant abandonné et lui a dit :

« C’est ici que ta vie s’arrête, et recommence. »

Alors Amel souffre, mais souffle :

« C’est ici que ma vie s’arrête. »

Le plus ancien des moines acquiesce, se redresse et s’en va saisir une coupe remplie d’eau. Le jeune Praeceptor se redresse, ne s’aidant de rien d’autres que ses jambes lourdes et douloureuses, et ses mains couvertes de contusions pour se lever.

Lorsqu’il est debout, il trébuche et doit figer ses jambes pour rester droit. Derrière lui, deux Praeceptors qui ont enfilé des toges au-dessus de leurs armures portent le marteau du Praedicator. La poussière des statues de la salle du trône en souille encore la tête.

Le vieillard s’approche de la main de la statue, d’où s’écoulent les gouttes ardentes d’énergie. Il en récolte une, deux, puis trois dans la coupe, avant de se retourner vers Amel.

Le jeune homme voit la vapeur qui se dégage du breuvage, où les miasmes énergétiques se baladent dans l’eau comme des serpents de mer s’y tortilleraient. Il lève les yeux vers le vieillard, peinant à le voir à travers le voile qui couvre son regard.

« Ratellante ne peut être compris qu’en partageant son essence. Commence le moine conseiller. Soumettez-vous à la chaleur de sa sève, et vous nous reviendrez. »

Amel regarde la coupe qui est déposée entre ses doigts. Les effluves lui brûlent déjà les narines, il sait que lorsque le liquide infiltrera sa gorge, il est possible qu’il la ronge au point de la dissoudre. La mort est possible. Il ne sait même pas s’il la repousserait si c’est ainsi qu’elle devait venir.

Il regarde le visage inerte de son maître. Il s’attend à ce qu’Ylius acquiesce, qu’il l’autorise à venir le rejoindre, ou à le remplacer.

Mais le titre du Praedicator ne se partage pas. Amel porte le bord de la coupe à ses lèvres, ouvre grand, et verse le liquide d’un trait, refusant de réfléchir alors qu’il lui dévore la langue et la glotte.

Il le sent rouler tout le long de sa gorge, de sa trachée, jusque dans son estomac. Le feu liquide saisit le corps du Praeceptor et ne lui épargne rien. La douleur est telle qu’il tombe à genoux. Il cherche à tâtons quelque chose à serrer, par réflexe, il attrape l’épaule d’Ylius et ses doigts s’enfoncent dans la chair.

De la fumée s’échappe de sa bouche lorsqu’il hurle. Tous les témoins de cette scène atroce restent rivés sur son épreuve.

Rien ne sera donné au Praeceptor pour supporter le mal. Ses doigts libres s’enroulent autour de sa gorge, compressant en essayant de réduire la douleur.

« La vie est souffrance et n’a qu’un seul remède, la mort. Mais tous les incendies s’apaisent lorsque vient le moment. »

Le vieillard, par ses mots, accompagne la peine d’Amel. Lentement, les doigts du Praeceptor se desserrent de sa gorge. Un par un, ils se décrochent. Le feu s’éteint dans ses entrailles, digéré par les sucs gastriques. La fumée devient blanche lorsqu’elle glisse entre les dents du Praeceptor.

Amel se redresse, les joues pleines de larmes.

Lorsqu’il se tient sur ses deux jambes, devant la statue du premier Praedicator, il regarde les yeux de pierre… puis ceux d’Ylius.

À jamais clos.

Le marteau du Praedicator lui est tendu. Il caresse le manche de l’arme, ne se sentant pas encore légitime à s’en saisir.

« L’âme a retrouvé corps. »

Scande le conseiller, suivi en canon par l’ensemble de l’assemblée, une clameur telle qu’on l’entend jusqu’à la haute-ville.

Au sommet du temple, la cloche tonne, suivie par dix autres qui répondent à la genèse du nouveau…

« Praedicator. »

Déclare Amel en saisissant le marteau.

Les deux mains sur le manche, il le claque au sol, et pose son front sur la tête. La poussière se mêle à sa chevelure, il expire, des gouttes de sang tombent de sa bouche.

Amel sent la chaleur de l’énergie dans son corps, celle de la fierté de son maître dans son cœur.

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