L'orgueil

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Sayem soupire lorsqu’ils sortent du bâtiment, il est encore plus soulagé lorsqu’il échappe à l’ombre sinistre de ce manoir aux formes torturées qui dessinent sur le sol des ombrages de récifs tranchants. Ils avancent dans la rue des Assassins de la Couronne, où peu de marchands ont élu domicile, si ce n’est un forgeron et un armurier qui ne sont qu’aux services des soldats d’élites de l’Empire et des membres des Fantômes.

L’architecture des maisons de cette rue est unique. Les fenêtres y sont verticales, comme des meurtrières, les toits sont pointus, les rebords en angle droit. Chaque bâtiment semble préparer à tenir un siège. Il s’agit de l’ancienne rue menant à la vieille forteresse Seyidym, dont les contreforts ont servis de base à la construction du domaine de l’Éternel. Cette forteresse est un héritage des Précurseurs, on raconte que cette ville était l’une des plus importantes de l’ancien âge. Lorsqu’elle a été découverte par le peuple Vylyindien il y a six siècles, ils ont investi de gigantesques structures construites dans une roche anthracite, polie comme du métal, dont ils ne retrouvèrent jamais la moindre veine, même au plus profond des montagnes.

Cette forteresse était la plus grande de toutes. L’Éternel a pourtant parcouru le monde, du désert du Quosib aux forêts fongiques de Trylysyll en passant par les marais salants du Comté de Valsh, jamais une structure de Précurseur n’a été aussi ambitieuse que cette forteresse. Pourtant, aux côtés de sa sœur, ils ont retourné Ratellante à la recherche d’une autre paire de Marque dans d’autres ruines, mais ils n’ont jamais mis la main que sur celle qui se trouvait dans Seyidym.

Sayem respecte le silence du maître des Fantômes, jusqu’à ce que les bâtiments deviennent moins oppressants et que Vyhysin offre ses plus belles couleurs. Il sourit en voyant les étendards bleus des trois cercles entrelacés qui trônent au milieu de la grande place. En miroir de la haute-ville de Ragwell, la grande place de Vyhysin arboré fièrement un sol de damier représentant un échiquier. Ce symbole commun aux deux civilisations, raconte leur passé commun. Avant la grande scission religieuse, l’échiquier était le symbole de la tension philosophique entre Rysonell, premier fils de Ratellante, héritier de la volonté libre et créatrice du dieu unique, et Vylyindyl, le second, qui portait en lui la force de caractère et de discipline de son père pour maintenir les choses en l’état.

Le premier texte saint statuait qu’il devait exister un débat entre les enfants des deux fils de Ratellante, un débat dont l’objet était la lutte entre la volonté de progresser en tant qu’individus libres dans l’épanouissement perpétuel de créer et de se réinventer en tant qu’homme, et celle de préserver l’homme dans son essence. Un peuple, avec deux côtés de balance vers lesquels il était censé pencher selon les circonstances et les épreuves que le monde leur offrait. Mais bien vite, les hommes maîtrisèrent l’environnement de Ratelante, et il devint clair que ce qu’ils craignaient le plus était eux-mêmes.

Le grand schisme vint lorsque les Rysoneliens décidèrent que le second fils de Ratellante était une invention pour castrer la volonté d’être libre, un récit de peur et d’incertitude pour empêcher la jouissance de ce que leur monde pouvait offrir. Ce ne fut pas du goût des Vylyindiens. L’échiquier prit alors une autre symbolique : le duel philosophique devint une bataille très concrète. Trop concrète. C’est à cela que pensent tous les jours Sayem, lorsqu’il se rend au consulat, passant à côté de la place où les dalles sont toujours impeccablement propres.

Au regard des dix années de guerre qui ont précédé, elles devraient être couvertes de sang.

L’Éternel, attentif au fil de pensées de son compagnon, analyse ce qui traverse l’esprit du jeune haut-conseiller, et finit par l’interrompre :

« Vous avez l’esprit tragique. »

Sayem jusque-là plongé dans la contemplation de la place, se tourne vers son compagnon, sent une tension à l’avant de son crâne, comme s’il y avait un ver qui se baladait à l’intérieur de sa tête. Ses yeux s’écarquillent lorsqu’il comprend :

« Vous lisez mon esprit ?

C’est plus fiable pour savoir qui vous êtes, annonce sobrement l’Éternel, je suis rassuré, vous pensez vraiment que la guerre était une catastrophe.

On en paiera les conséquences sur des décennies, répond-il en massant discrètement sa tempe, si nous avions été à l’initiative des négociations pour l’indépendance du Royaume de Rysonell, nous ne nous serions pas trouvés avec une flotte de cent navires sur nos côtes, et cent fois plus d’hommes à l’assaut de nos villages.

Et qu’est-ce qui a empêché le haut conseil de l’époque de se rendre compte du risque ?

L’orgueil, résume Sayem en haussant les épaules, deux siècles sous occupation et à peine quarante ans après la révolte de Rysonnel la Quatrième, toute la classe politique Vylyindienne était convaincue que le Royaume nous resterait soumis. Ils croyaient dur comme fer à la fin de l’Histoire, à une paix Vylyindienne qui ne serait discuté par personne.

Vous comptez donc laisser le Royaume libre et souverain ? »

La question n’est pas innocente. Sayem détourne le visage pour contempler la haute flèche du cœur de ville, si haute qu’elle traverse les nuages lorsqu’ils sont bas. Lorsqu’il a besoin de réfléchir, il laisse son regard dévié vers les hauteurs, pense à la distance qu’il faut prendre pour imaginer le siècle prochain, et l’état de la Capitale et de l’Empire. Il inspire avant de répondre :

« Le contrôle du continent de Rysonell ne se fera pas par des moyens militaires. C’est trop de ressources à déployer, et un risque insurrectionnel trop élevé. »

l’Éternel ne dit rien, il se contente de baisser la tête, et de tendre l’oreille au discours du haut-conseiller. Voyant le calme du chef des Fantômes, Sayem sent son cœur s’emballer. Un sentiment terrible le prend tout entier, il a l’impression que l’Éternel est prêt à se débarrasser de lui s’il venait à le décevoir.

L’histoire de l’Empire est parsemée de récit de dirigeant éphémère qui, après une décision ou un discours changeant trop la trajectoire du destin impérial, sont morts dans des conditions diverses. D’aucun dirait que cela a à voir avec le premier nom de l’Ordre des Fantômes : Les Assassins de la Couronne.

« N’ayez crainte, conseiller, si je vous ai demandé, c’est parce que je sais ce que vous pensez au fond de vous, je veux juste que vous soyez franc. »

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