L’Éternel a mal

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Le maître des Fantômes relève son visage de cire, et son regard vide absorbe l’attention du conseiller.

« Ce sont des mots que vous ne vous êtes pas encore permis de dire aux autres haut-conseillers, mais qui vous brûlent les lèvres. Je vous ai convoqué pour que vous puissiez enfin les dire à haute voix, avant que vous ne les répétiez en audience consulaire. »

La mâchoire contractée, Sayem écoute attentivement le Marqué. Sa peur se mue en colère, à mesure que les mots qui bouent en lui le pressent de les libérer. Cette idée lui vient de loin, de l’étude de l’installation du sous-peuple Vylyindien de Valsh dans le nord du continent Rysonnelien. Une conquête qui n’a nécessité aucune armée, juste un exode progressif.

Le Haut-conseiller comprend que ses pensées sont déjà connues de son interlocuteur.

« La démographie. Nous pourrions prendre le contrôle de Rysonnel par des vagues migratoires d’abord discrètes, peu nombreuses, afin d’habituer les autochtones à notre présence, puis exponentiellement, tous les ans, un peu plus des autres viendraient s’y établir. Nous pourrions facilement convaincre les habitants des anciens champs de bataille, ils n’ont plus ni maisons, ni champs, ni avenir, ça serait comme une vengeance froide, qui nous permettrait de changer lentement les mœurs des Rysoneliens de l’intérieur, jusqu’à ce qu’ils soient prêts. »

L’Éternel acquiesce. S’il avait adhéré au projet du contrôle militaire il y a des siècles, il devait bien se rendre compte que les deux peuples ne se réuniraient que par une sorte de fusion, de processus de rapprochement par le mélange des sangs et des cultures.

« Comment cette idée vous est venue ?

Par nécessité, les rapports font état d’une acidification de nos terres agricoles, celles du continent Rysonelien sont en bon état. De fait, nous répondons à deux objectifs : nourrir notre peuple à l’avenir, et réunifier les deux continents. »

L’Éternel acquiesce à nouveau. Satisfait, il déclare :

« Bien, maintenant, allez convaincre la chambre. »

Sayem salue l’Éternel, comprenant que ce dernier attend de lui qu’il prenne les devants. En s’éloignant du chef des Fantômes, il sent l’atmosphère se réchauffer, et le ver qu’il y avait dans sa tête disparaît comme il est venu.

Il pensait qu’il aurait peur de sa mission à venir, mais plus il approche du consulat, plus il sent la passion le gagner. Il réalise que son projet politique est la première promesse d’avenir de l’Empire depuis sa capitulation. Avec l’Éternelpour l’épauler, et potentiellement tout l’ordre des Fantômes, qui pourrait s’opposer à son projet ? Qui pourrait discuter l’autorité du protecteur de l’âme de Vylyindyl ? Un sourire s’installe sur ses lèvres.

L’Éternel, restait devant la place, voit passer devant son visage un flocon. Il ne neige jamais dans ce pays. Il tend sa main et l’attrape en plein vol. Lorsqu’il rouvre ses doigts, il découvre un amas de cendre d’énergie. Est-ce un résidu d’une explosion de bombe énergétique d’une bataille proche, ou le produit d’un autre phénomène ? Il relâche le morceau de cendre sans y prêter plus d’attention. Il se concentre et recommence à explorer les flux d’énergie alentours, à la recherche des tensions dans le monde.

Mais il ne sent que les battements de cœur de Marion, qui se réverbèrent dans les flux comme s’ils étaient devenus la seule raison d’être des mouvements de ce monde. Ses poings fermés se décontractent lentement, ses doigts se libèrent de la tension qui l’habite.

Chaque fois qu’il sent cette jeune âme qui croît dans les entrailles de Marion, il lui revient les sentiments qui le traversaient lorsqu’il veillait sur sa sœur.

Depuis les toits, vigilants aux flux eux aussi, deux Fantômes veillent sur leur maître, qui se tient immobile au milieu des passants qui s’écartent de lui. À cette distance, il ressemble à un arbre perdu au milieu d’une clairière dans une forêt mouvante. L’un des Fantômes, le dos encore endolori du traitement qu’il vient de subir, se tourne vers son homologue, et souffle des mots qu’ils ne devraient dire :

« L’Éternela mal. »

Son comparse se retourne lentement vers le Fantôme. Il sait que prononcer des mots de vive voix, est un moyen d’échapper à l’oreille intérieure de leur maître. Il se met à trembler en envisageant l’interdit qui vient d’être franchi.

« Son esprit est ailleurs, vers l’autre continent. »

Si l’éternel avait été attentif, il aurait entendu son Fantôme penser ses mots avant de les prononcer. Mais à cet instant, son cœur bat au rythme de celui d’Iris.

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