Revenus du front : Partie I

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Marion n’est jamais vraiment seule, et ce n’est pas que du fait de sa grossesse.

Deux mois depuis qu’elle a accepté sa situation, elle sent l’air plus chaud autour d’elle, entend des sons sans provenances, a le sentiment que l’atmosphère, parfois, lui parle. Lorsqu’elle questionne Shifa à ce propos, cette dernière hausse les sourcils et Marion se rappelle immédiatement que tout cela est stupide.

Mais elle sent comme un regard porté sur elle. Constamment. Parfois, dans l’étreinte du sommeil venant, elle se met à penser que c’est Marcheur qui veille sur elle. Cette faiblesse ne dure que le temps de l’endormissement, avant de muer en rêve où il marche en s’éloignant de Ragwell, ne revenant jamais à elle. Quand elle se réveille, elle croit presque qu’il est encore en train d’arpenter le Royaume, à poursuivre son existence de mercenaire nomade, libre.

Chaque fois, elle s’en va sur le balcon, contempler les champs alentours, et serpentant entre eux, les routes qui mènent au reste du Royaume. Quand elle croit apercevoir quelqu’un, à des centaines de mètres de là, son coeur s’accélère, sans qu’elle puisse le raisonner. Le corps a le malheur de croire aux chimères, même une fois que l’esprit s’est résolu à leur caractère illusoire. Marion a beau faire, se répéter qu’il est partit ne suffit pas.

Il lui faudra éprouver son absence chaque matin pendant encore longtemps, et un jour peut-être, ce ne sera plus qu’une pensée, chassée par les tâches quotidiennes. Peut-être cessera-t-elle alors d’avoir mal au ventre toute la matinée.

Lors de ce début de journée, Marion voit autour des portes de Ragwell, une curieuse agitation. Une masse sombre et fébrile se presse à l’entrée de la Cité, avec derrière elle dans les rues des faubourgs ceinturant la ville, des groupes de retardataires.

Et derrière cette agitation, dans les sentiers agricoles, derrière des rangées de culture qui camouflent à peine le triste spectacle, Amel suit Nimod qui le conduit dans son domaine. L’agriculteur a tenu à faire venir le Praedicator ce-jour précisément, le visage grave et lui a simplement précisé qu’il lui montrerait : « l’enjeu de la décade à venir. » Rien que ça.

Encore jeune dans ses fonctions, Amel commençait à comprendre que lorsqu’il est question de gouverner, les problèmes ne font pas la queue. Toute l’organisation du pouvoir consiste à prioriser l’ordre de résolution d’une armée de complications qui convergent de façon ininterrompue sur vous. Et plus vous résolvez de crises, plus elles se précipitent pour vous rappeler que vous ne connaîtrez jamais la paix de l’esprit.

Le seul avantage, c’est que l’on s’y fait vite, et que depuis deux mois, le Praedicator n’a jamais pensé à autre chose que se confronter aux tâches à venir. Il marche dans les champs en regardant les plants de blés qui poussent, et se réjouit de voir les tiges en bonne santé, les épis s’épanouir généreusement. Son compagnon de tête l’aperçoit sourire, et y va de son commentaire :

« Ici, c’est la partie la mieux entretenue… »

Avec le sens du drame d’un metteur en scène, Nimod tourne sur la droite à un carrefour, et lorsque Amel en fait de même, il balaie du bras le paysage. Le Praedicator s’arrête net et contemple la scène.

Les tiges tordues comme des ronces, les épis atrophiés, parfois même les plants ont grillés. Au sol, la terre est grise et sèche, crevassée, et de ses entrailles, jaillit des braises azurées. Amel avance d’un pas pour aller constater les dégâts, mais la main de Nimod s’appuie sur son torse. L’homme d’âge mûr secoue la tête :

« Ce phénomène est rare, mais il est plus courant ces temps-ci, comme si l’énergie sous terre était appelée à la surface. Il s’arrête un instant, et poursuit, j’ai déjà deux laboureurs qui se sont brûlés, Rysonell nous garde, ils sont pas encore irradiés.

Pas encore ? Amel hausse un sourcil.

C’est vicieux, une brûlure énergétique attire l’énergie. Il suffit que la brûlure forme une plaie ouverte, et l’énergie s’insinue dans le corps. Sa voix s’assombrit, et ça c’est l’écume des choses, le vrai problème, c’est la qualité du sol qui se dégrade. »

Il lève l’index et le tend vers le ciel. Amel regarde au-dessus d’eux, et voit un flocon tomber lentement vers eux.

De la cendre. Il revoit le bûcher, le visage d’Ylius qui se liquéfie sous les flammes.

Un claquement de doigts de Nimod le ramène à lui. Confus, le Praedicator se redresse et coupe l’herbe sous le pied du conseiller agricole :

« D’où elle vient ?

Combustion énergétique, ou malédiction divine, les rumeurs vont bon train, tout ce que je sais, c’est que cette saleté ronge nos récoltes comme de l’acide. »

Il regarde dans la direction d’un paysan en train de faucher des plants sains à plusieurs dizaines de mètres de là.

« J’ai dit à mes gars de faire gaffe, mais il faut bien comprendre le problème, si travailler dans les champs devient dangereux, et que le rendement baisse, on va avoir un problème de main d’œuvre, et un autre quand il s’agira de nourrir la ville.

Et notamment les revenants du front, qui font autant de nouvelles bouches à nourrir.

Juste, Le Jeune. »

Amel inspire en redressant le buste. Il essaye d’envisager une parade à ce problème, mais l’irradiation énergétique est un risque qu’il ne peut pas faire prendre à des travailleurs sans s’assurer d’un suivi médical et d’une juste rétribution. Il pourrait engager des dépenses d’état pour subventionner cet effort, mais le cynisme de la décision lui fait déjà regretter sa mise en place.

Il se tourne vers Nimod, et ce dernier remarque une lumière dans le regard du Praedicator :

« Lesquels de vos champs sont épargnés par le problème de l’émergence de l’énergie souterraine.

Les plus éloignés de la ville. Répond l’agriculteur, avant que son regard ne s’illumine lui aussi, oh, je vois, vous pensez éloigner les cultures ?

Pour les années à venir oui, s’assurer que les terres soient les plus saines possibles afin de limiter les risques.

Et pour ce qui est de cette cendre grise qui nous tombe dessus ?

C’est peut-être stupide, mais peut-on envisager de couvrir les récoltes.

Bien sûr, on va voter le doublement du budget de l’agriculture et on pourra arranger ça. »

Amel s’esclaffe en soufflant du nez, il apprécie de pouvoir décompresser, la perspective d’une famine était en train d’obscurcir ses pensées. Mais lorsqu’il voit que Nimod reste sérieux et a les sourcils levés, il comprend :

« C’était sérieux ?

Je le crains. »

Le Praedicator a déjà promis à Shifa un effort budgétaire et un déploiement massif de la force de travail pour la santé des citoyens du Royaume. Cet engagement met déjà la Capitale en situation de déficit, et les créanciers des Cités de Khoyat et Iron ne sont pas du genre à apprécier l’accumulation de crédit sans garantie de retours.

Mais soigner des blessés pour qu’ils s’affament ensuite, n’est pas une perspective envisageable. Si des économies doivent être faites, elles le seront sur le train de vie de la haute-ville, du Praeceptorat, et s’il le faut, sur l’armée.

Après tout, la guerre est derrière eux.

« On en discutera lorsque nous aurons réuni le conseil, mais vous avez mon vote. »

Les deux hommes s’échangent un signe de tête entendu, puis se dirigent vers la Cité, là où la présence d’Amel sera plus utile qu’au milieu des champs.

À la poussière que leurs pas laissent sur les sentiers, se mêlent la cendre.

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