Revenus du front : partie II

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Ils s’engagent sur la route, et aperçoivent les masses de soldats revenus du front qui font la queue. Ils voient les portes de la ville, grandes ouvertes.

Là-bas, les gardes ont fort à faire. Les hallebardes en main, ils forment un cordon de sécurité, et ne l’ouvrent que lorsque les apothicaires et les mires autorisent l’entrée d’une nouvelle vague. C’est alors que des hommes au choix éborgné, manchot, à la gueule cassée et toutes les nuances d’horreur que peut infliger la guerre, se pressent face aux prêtres, aux mires et aux volontaires qui les prennent en charge. Sous les ordres de Shifa une véritable armée d’experts et de bénévoles prennent en charge les nouveaux revenus du front.

La guerre est finie, c’est maintenant que commencent les problèmes pour la société civile : il faut accueillir et soigner dignement les soldats. Mais il faut aussi gérer d’autres problèmes que Shifa avait anticipé.

Sous ses yeux, une femme attend nerveusement la prochaine vague de revenus. Elle tient entre ses mains un mouchoir en tissu déjà imbibé de ses larmes. Depuis sa position, la Mire en chef peut voir son mari qui attend de l’autre côté de la muraille de chair et d’acier. Elle pince ses lèvres en attendant que le mur s’ouvre.

Lorsque les gardes s’écartent et que l’homme peut enfin traverser, il avance en traînant sa jambe. Il reconnaît immédiatement sa femme, et la moitié de ses lèvres se soulève. Sa dame, elle, ne comprend pas pourquoi cet homme boiteux au visage dont il manque la moitié droite lui offre ce sourire.

Shifa voit le visage du soldat se déconfire seconde après seconde, et lorsqu’il n’y a plus de joie à y lire, sa femme joint ses mains à sa bouche.

Il y en aura des centaines comme eux, et Shifa ne pourra pas leur accorder la moindre seconde. Alors comme toujours, ses traits se durcissent, et lorsqu’on vient se présenter à elle, elle accueille la détresse par un regard appuyé, un bref sourire, puis une question :

« Votre identité, votre quartier de résidence originel. »

Et lorsqu’elle a sa réponse, elle redirige vers l’hospice compétent. Shifa réalise sa tâche de l’aurore au crépuscule, jetant un rapide coup d’œil à chaque corps pour transmettre une pré-demande et une pré-prise en charge. Et lorsque l’abattage du jour est réalisé, elle repart d’un pas vif vers sa propre hospice, juste derrière le carrefour des portes de la cité, où des files d’attentes de files d’attentes de revenus du front et de malades civils s’impatientent d’être pris en charge.

Le bâtiment a une capacité d’accueil de trente personnes. Pour répondre à la demande, il a fallu réquisitionner la taverne, faire déménager temporairement quatre voisins et aménager la moitié de la place. Aux lits médicaux se sont ajoutés des lits de citoyens – volontaires pour en faire don ou non – dont on se débarrasse des draps lorsqu’ils sont trop imbibés de sang et de fluides organiques. Le linge est ensuite rapidement nettoyé par des volontaires.

Tout le monde prend sa part, mais les tensions sont-elles qu’en plus de la garde, les Praeceptors eux-mêmes ont mobilisé une vingtaine de leurs moines combattants, venus en armure mais sans arme, afin que leur présence intimide, mais qu’elle ne génère pas un stress trop intense compte tenu de l’histoire récente du maintien de l’ordre sous les ordres du précédent Praedicator.

Shifa navigue entre les mourants, les malades de grippes, les aliénés psychiques et les irradiés qui se grattent la peau à sang. Et chaque fois qu’elle prodigue un soin, un soignant, un citoyen, un garde ou un Praeceptor vient la demander à un autre étage de l’hospice, ou à la taverne, ou encore une des maisons réquisitionner.

Chaque nuit, elle prend un retard de vingt tâches, et chaque matin, elle se réveille de trois heures de sommeil, avec des images de scalpel, de bandages soignés de pus et de sang, de visions d’yeux rendus secs comme des raisins par le feu énergétique. Mais tout le jour, elle donne son sourire à chacun de ses interlocuteurs.

On accueille, on trie, on filtre, on soigne, on dort, on continue.

Les problèmes se sont accumulés six mois durant, gardant chacun des membres du Conseil occupés.

Ce qui tira Amel de sa furie laborieuse, fut les cris montant des quartiers de Marion.

Ce qu’il ne savait pas, c’est qu’ils étaient entendus jusqu’à l’autre continent, dans le domaine de l’Éternel.

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