Le Travail

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« Où elle en est ? »

Amel suit Shifa, les bras chargés d’une bassine d’eau frémissante de ses tremblements. La Mire, ses yeux injectés de sang et cernés jusqu’à creuser sa peau, fait ce qu’elle sait le mieux faire : agir et réfléchir. Elle anticipe déjà ce qu’il lui faut, pince et paire de ciseaux en main, linges plaqués sur les épaules. Elle ne répond pas au Praedicator et fonce vers les quartiers de Marion.

Amel, agité, aimerait qu’elle réponde, mais en l’absence de mots pour se rassurer, il se contente de regarder la Mire et de l’imiter. Lorsqu’elle entre dans la chambre de la parturiente, les cris résonnent dans les murs et Shifa serre les dents. Marion, ses vêtements aux pieds du lit, un drap fin couvrant son corps jusqu’au sommet de ses genoux écartés, déchire le tissu sous ses ongles.

Le Praedicator dépose la bassine au sol, à côté du linge qui a été disposé sur le parquet pour que la Mire s’y agenouille. Il détourne le regard pour se concentrer sur le visage luisant de Marion. Il attrape un mouchoir pour éponger le front de la femme en travail.

Ses yeux dégagent une fumée claire, s’échappant de sous ses paupières, ses iris sont d’un bleu presque blanc. La peau de la mère en devenir a la couleur de la cendre et ses veines celles du ciel. Amel ne la reconnaît même plus. Il pose ses doigts sur le front de la parturiente et dégage immédiatement sa main au contact.

« Elle est brûlante, littéralement. »

De la fumée s’échappe d’entre ses jambes, l’atmosphère est lourde et la chaleur suffocante. Incapable de respirer convenablement, Shifa se redresse pour ouvrir la fenêtre et laisser l’air circuler et la température baisser. Lorsqu’elle revient à son poste, elle contrôle le travail, et voit bien que la vulve est vascularisée du même liquide bleue qui s’écoule sur le linge, entraînant sa fonte. L’odeur est caractéristique.

« Je ne peux pas la toucher, il y a trop d’énergie, rien que respirer l’air est dangereux. »

Elle regarde Amel. Ils s’échangent un regard appuyé et le jeune homme baisse la tête sur le mouchoir qu’il tient en main. Il fronce les sourcils et s’en sert pour serrer la main de Marion, sentant la chaleur de sa peau même derrière le linge.

Entre deux cris, il glisse à Marion :

« Tu vas le faire, c’est le dernier souhait de Marcheur, tu vas le faire. »

Les ongles de Marion s’enfoncent dans sa peau alors qu’elle pousse. Elle hurle jusqu’à ce que sa voix s’étrangle. Amel, de sa seconde main soutient l’étreinte de la première, ignorant les plaies qui se creusent dans sa chair.

Les larmes roulant sur ses joues, Marion secoue la tête et murmure dans un râle :

« Elle ne veut pas venir… elle ne veut pas venir… »

Shifa regarde le travail qui n’avance pas. Elle sent un vent froid s’emparer d’elle, jusqu’à refroidir ses os. Son regard d’abord sur le visage déterminé d’Amel, elle se laisse glisser le long du sol, jusqu’à sa ceinture. Elle s’arrête sur le fourreau et la poignée d’un couteau qui en dépasse.

Elle secoue sa tête. Elle n’en est pas encore au point où il faut choisir.

Un nouveau cri fait frémir la surface de la bassine et fermer les yeux de la Mire. Amel serre ses dents au point où Shifa les entends grincer. Le sang coule le long du poignet du Praedicator.

Lorsque la Mire rouvre les yeux, elle ne voit que le couteau.

« Je suis… »

Elle pose une main sur le genou droit de Marion, l’autre sur la poignée de la lame, et la tire doucement du fourreau. Sans un mot, elle se redresse, et soulève le drap jusqu’au-dessous de la poitrine de sa patiente.

Amel la regarde faire. Ses yeux s’exhorbitent lorsqu’il voit l’éclat de la lumière sur l’acier de la lame.

« Qu’est-ce que vous faites !?

J’en sauve une. »

Marion rouvre ses yeux. Son abdomen se soulève et palpite. Une quinte de toux projette des gouttes d’énergie qui rongent le drap. Elle échange un regard avec la Mire et les deux femmes s’observent. Shifa secoue la tête, ses lèvres se pincent alors qu’elle n’arrive pas à s’excuser de ce qu’elle s’apprête à faire.

La mère acquiesce.

Le froid traverse la pièce comme un éclair, des flocons de neige grises sont soufflés à travers.

Lorsqu’ils retombent au sol, la lame est à quelques centimètres de l’abdomen. Un son de métal frotter interrompt le souffle irrégulier de Marion.

Shifa sent sur la peau de sa gorge quelque chose de solide et froid.

Lorsqu’elle tourne sa tête sur la gauche, elle découvre un masque de cire qui la toise, auréolé de braises crépitantes qui durcissent sous la forme d’un voile noir.

Amel se redresse d’un bond, et pose la main sur la poignée de son épée, mais ses doigts restent figés dans leur mouvement, bloqué par une force invisible.

Marion regarde le nouvel arrivant reculant dans le lit sous l’effet de la peur, mais ce dernier tend sa seule main libre vers elle et dit d’une voix profonde :

« Je vais la faire venir. »

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