Anacrouse : Partie I
L’Éternel, tel un éclair se servant des nuages comme câbles, s’était déplacé jusqu’ici. Derrière lui traînent des filaments bleus, pareils à de l’écume de ciel. Amel, des tremblements pleins son bras qui se débat contre la force invisible, menace :
« Si vous la touchez…
— … vous devriez vous inquiéter de ce qu’il se passera si je ne la touche pas, l’interrompt-il d’une voix ferme, l’enfant est prêt à venir, mais il faut encore que quelqu’un l’appelle et aucun de vous n’a le moyen de la contacter en sa possession. »
Il soulève la manche de son bras gauche et retire son gant. La lumière qui jaillit du dos de sa main aveugle un bref instant le Praedicator. Marion fixe la Marque incandescente et malgré la douleur, se remémore des paroles d’Ariane.
Je ne pensais pas que l’enfant à qui j’ai cédé ma Marque me reviendrait… je pensais que mon frère serait le seul à en avoir une…
L’Éternel se tourne vers Marion. Lorsqu’elle croise son regard, elle sent immédiatement la présence de flux d’énergie qui traversent ses pensées, comme s’il s’était glissé dans son esprit. Il se détourne d’elle, et porte son attention sur l’abdomen enflé de la parturiente. La peau est si saturée d’énergie que son ventre ressemble à un œuf bleu prêt à éclater.
D’une voix calme, presqu’un murmure, il s’adresse à Marion :
« Si vous la sentez en vous, j’ai besoin que vous vous concentriez sur sa présence. »
La femme le regarde faire. Il appose sa main sur son ventre, et là où la chair d’Amel ou de Shifa se serait mise à fondre au contact de sa peau, celle du Marqué épouse la chaleur énergétique sans qu’il ne défaille. Elle sent des courants électriques se diffuser dans ses entrailles, sortant des doigts de l’Éternel. Marion souffle un grand coup, la douleur se dissipe dans le contact du Marqué.
« J’ai besoin que vous vous la représentiez, murmure-t-il en accompagnant la respiration de Marion de son propre souffle, imaginez là comme si vous saviez déjà qui elle est, et à quoi elle ressemble. Fermez les yeux pour mieux vous la représenter. »
Shifa et Amel échangent un regard. Leurs yeux tremblent, tandis qu’ils assistent, impuissants et dépassés par la scène, à ce qui ressemble davantage à un rite qu’un accouchement.
Les yeux clos, Marion ne pense plus qu’à une chose, Iris.
Mais au lieu de la voir, elle, elle voit Marcheur, allongé sur le sol de la salle du trône, contemplant le ciel à travers la vitre du plafond. Elle voit à travers les yeux du mourant, et se met à relier les étoiles comme on lierait des punaises avec un fil.
Une constellation pareille à un arbre de lumière dont les branches convergent en un point unique se déploie dans sa conscience. Elle sent ses veines vibrer, se réchauffer, comme si son corps prenait la forme de l’arbre. Son cerveau devient la racine de la constellation, là d’où part toute la lumière.
Et lorsqu’elle se plonge dans cette lumière blanche.
Un visage surgit.
l’Éternel serre le poing et plonge dans la vision.
En un instant, tous les flux de Ratellante se sont interrompus.
La planète fut prise d’une contraction et s’est figée au point de rupture, juste avant que son sol ne craque. l’Éternel tombe, dans sa chute, il ne voit qu’un ciel noir, des lignes d’étoiles zébrant l’obscurité, si brillante qu’il pense pouvoir les toucher, mais si lointaine que leur éclat l’éclaire à peine.
Le sol approche, une masse grise d’où se dégagent des colonnes sèches, des flèches célestes avortées. Sa chute dure depuis une minute, lorsqu’il atterrit, sans que le choc ne l’ébranle. Un genou au sol, une main sur la terre, la texture est sèche, mais son aspect spongieux, comme s’il s’enfonçait dans la sécheresse, comme si elle voulait de lui.
Il relève la tête, scrute les alentours à la recherche d’un élément familier qui lui dirait où il se trouve. Le lieu est gigantesque, et à l’exception des flèches qui grimpent dans des branches d’étoiles à jamais inatteignables, il n’y a rien d’autre qu’un horizon de grisaille. À quelques pas de lui, une colonne de cette même terre sèche et spongieuse se déploie. En la regardant un instant, l’impression fugace de se retrouver face à la Flèche du Palais le traverse.
Sa Marque brille, au dos de sa main, et il entend plus distinctement les murmures qui l’ont toujours accompagné, plus mélodieux.
Comme le début d’une chanson. Les voix lui paraissent pesantes, elles s’abattent sur lui comme la bruine sur un voyageur, suffisamment douces pour se donner des airs d’innocences, mais chaque gouttelette s’infiltre sous n’importe quel vêtement et travaille la chair et l’âme.
C’est une complainte. Et ici comme à la surface, il ne peut y échapper.
Il suit la Flèche du regard, progressivement, il arrive au bout de cette dernière et un détail l’interpelle. À quelques lieues encore au-dessus, il remarque une corde de lumière qui pend dans le vide, descendant des branches de l’arbre céleste comme une liane qui s’y serait mal aggrégée. Il se concentre sur cette vision, lentement, dans son esprit se dessine la silhouette d’un visage aux traits acérés, au regard suffisamment intense pour que même son imagination l’intimide.
Il ressent l’envie de lever sa main Marquée vers le ciel, pour répondre à l’unique tension de ce monde. Ses doigts frémissent tandis qu’il lève le bras.
« Ne faites pas ça. »

Annotations
Versions