Anacrouse : partie II

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L’Éternel s’interrompt. La voix résonne dans son esprit quelques instants encore, son écho redescend le long de sa colonne vertébrale et il sent chaque vertèbre vibrer. Il se tourne lentement, le son de cette voix lui évoque un souvenir cruel et chaleureux.

Il s’attendait à ce qu’il soit roux, mais ils sont bleus. Ils sont bien moins longs qu’ils ne le devraient, et encadre un visage aux traits à peine plus durs que ceux de sa sœur. Il est difficile de distinguer précisément qui elle est, son corps se maintient par la seule force d’une volonté émoussée. Les contours de son corps sont similaires à un linge en train de se consumer, un feu la ronge méthodiquement, la répand dans l’atmosphère avec la même patience que la pluie érode la roche.

Elle disparaît infiniment, à l’échelle d’une vie, vous ne la verriez pas s’effacer, mais elle est toujours en train de partir, toujours en train de mourir.

Mais vous mourriez bien avant elle.

Sa présence donne froid, même à l’Éternel. Il s’avance vers cette flamme bleue, fouille ses souvenirs à la recherche d’un temps ou d’une image où il l’aurait vu, quelque chose qui expliquerait cette familiarité qui se dégage d’elle.

Un coin de ses lèvres se soulève alors qu’elle sent les flux qui s’évadent de l’Éternel.

« Ce serait comme fouiller votre mémoire à la recherche des souvenirs de votre propre mère. »

Il s’arrête et se tend. Il comprend qu’il ne perçoit pas le moindre flux de cette flamme, pis encore, elle peut capter la moindre pensée qu’il dégage. Il serre le poing, lutte contre cette impression de se retrouver face à sa sœur, lorsqu’elle lui expliquait comment il devait maîtriser l’énergie dans l’air. Il se sent comme les premières fois où il fallait laisser rentrer les flux dans son corps.

« Je ne vous connais pas, n’est-ce pas ? »

C’est une question rhétorique. Le sourire de cette dame s’élargit, elle sent jusque dans ses entrailles se mélange d’appréhension et de fascination qui traverse l’Éternel.

« Vous vous inscrivez dans mon lignage, mais il vous aurait fallu un millénaire de plus pour m’avoir connu. »

l’Éternel fait quelques pas sur le côté. Son corps est en tension, il ne sait pas comment agir face à elle. En observant le corps de cette dame, la forme de son visage, il ne peut s’empêcher d’y voir une version altérée de sa sœur. L’idée est folle, mais elle l’obsède.

« Vous êtes la Marquée qui nous a précédé. »

Elle rit, visiblement émue de l’hypothèse de l’Éternel. Elle acquiesce, achevant de confirmer le doute de son interlocuteur.

« Je suis heureuse que vous entendiez les chants, et que vous y soyez sensible. Ce que vous entendez, remonte des fonds de l’histoire des Marques, me précède largement, et nous inscrit tous les deux dans la vie de ce que nous portons. Mais oui, si c’est important pour vous de le savoir, je vous précède, et je suis une trace de ce que je fus, rémanent dans les Marques comme un fantôme d’énergie. »

l’Éternel écoute attentivement. Cette révélation ne le surprend pas. Elle remplit un vide qui a constitué l’essentiel de sa vie, et a motivé la curiosité de sa sœur tout au long de son existence. Le chaînon manquant.

« Je m’appelle Canta, je suis heureuse de vous rencontrer, mais je crains que les circonstances ne soient pas les meilleures. »

Ce prénom le frappe de cette même inquiétante étrangeté. Il songe à tout ce qu’implique ce qu’elle lui révèle, et un vertige épiphanique le frappe. Si Ariane avait été là, il est même possible qu’elle ait tourné de l’oeil. Seulement, le ton amical de cette Canta tranche avec l’aura qui s’en dégage.

« Qu’est-ce que vous voulez ?

Que vous ne commettiez pas l’erreur de faire venir au monde cette enfant. »

Elle semble affectée par sa prendre demande. Son visage s’effondre tandis que Canta mesure pleinement ce qu’elle demande à l’Éternel.

En son for intérieur, il sent qu’il y a un danger à la naissance d’Iris. Il en a eu une vision, le fait que les flux l’aient averti est déjà un signe évident que ce qui lui paraît être un devoir moral pourrait se retourner contre lui.

« Vous pouvez reprendre conscience, leur dire que vous n’avez pas réussi, et disparaître, il est encore temps.

Qu’est-ce que l’on craint ? »

Il s’en veut déjà de poser la question. Elle pourrait aussi le manipuler, si elle est si puissante, il est possible qu’elle lui ait intimé cette vision pour préparer le terrain. Il est possible qu’elle lui cache ses véritables intentions.

Elle secoue la tête, entendant ses pensées.

« Iris va naître Marquée, sa gestation s’est faite avec la Marque. Elle sera parfaite, conçue pour supporter les Marques et se développer avec elle, ce dont vous êtes capable, ce que votre sœur était capable de faire des Marques, n’est qu’un aperçu de ce qu’Iris pourra accomplir.

Il suffira de la former, de la guider. »

Son ton est tranchant, mais l’inquiétude le gagne. L’avenir n’est pas à une paix éternelle, et si Vylyindyll vient conquérir Rysonnel, ce ne sera pas avant des décennies, un temps où Iris sera déjà adulte, prête à se défendre.

Mais ce n’est qu’une enfant.

« Iris sera digne d’une puissance que vous ne pouvez pas mesurer, éternel. Votre monde n’est pas habité par des êtres aussi exceptionnels, là d’où je viens, là où Ratellante n’est qu’une planète parmi des milliers d’autres, les êtres similaires à ce que pourrait-être Iris pouvaient reconfigurer la réalité par le simple exercice de leur volonté.

Mon monde ? »

L’Éternel redresse la tête, de plus en plus confus. Canta poursuit ses explications.

« Vous êtes isolé de cet univers, on l’appelle le Oïtl, un réseau d’énergie qui traverse l’univers, et qui connecte des ensembles de planètes entre eux. Ratellante n’est qu’une fraction de l’univers connu, j’y suis venu pour fuir parce qu’une guerre terrible a détruit ma vie. Je ne voulais plus vivre dans ce monde… »

Elle s’interrompt. L’espace d’un instant, son corps paraît encore plus instable, son bras s’en détâche presque. Visage abaissé, elle conclue.

« … je ne voulais plus vivre. »

Lorsqu’elle se redresse, elle prend une longue inspiration, et son enveloppe retrouve une forme de stabilité.

« Dans mon état actuel, je suis diffuse, comme une conscience naviguant dans les flux de Ratellante. Mais il m’arrive de vouloir retrouver un corps, pour revivre les sensations de mes souvenirs, revivre pleinement ce qui m’a un jour fait vibrer. Votre sœur avait un tel potentiel, une telle sensibilité à l’énergie, que j’ai longtemps voulu la convaincre de me laisser prendre possession d’elle pour retrouver les sensations de la chair, des émotions qui m’enserraient les entrailles, l’embrassade épiphanique des meilleurs souvenirs de mon existence… Mais ça aurait été de la spoliation, ça aurait été d’un égoïsme abominable. »

La détresse dans la voix de Canta ne devrait pas l’affecter autant. Durant toute cette tirade, il a retrouvé sa sœur lorsqu’elle lui disait que la paix entre leurs peuples était possible sans qu’ils aient à se dominer.

« Je suis vivante, mais sans enveloppe. Et si vous laissez Iris naître, ce sera encore plus difficile de résister à son corps. D’autant qu’elle grandira dans un monde condamné à la ruine. »

La vision. l’Éternel songe à cette jeune femme, au milieu d’un désert de cendre, sous la lumière rémanente d’un astre mort.

Une éternité dans le silence et la solitude. À souhaiter que la mort vienne. Tirailler par une âme en peine qui ne désire qu’une enveloppe, qui par sa possession, plongerait Iris dans un coma profond, lui épargnant la souffrance de la solitude.

l’Éternel sait ce que c’est, de vivre dans l’absence de ceux qui comptent… de ceux qui ont compté.

« Je sais ce que vous ressentez. N’allez pas offrir à cette fille une vie atroce, ne m’offrez pas son corps, je ne sais ce qu’il pourrait se passer si je venais à la posséder, je ne sais même pas si je serais encore moi-même… »

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