Anacrouse : Partie III

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Il l’écoute. Il entend bien la sincérité dans la voix de Canta. Elle ne lui ment pas.

« Ne mettez pas au monde cette enfant parce que votre sœur vous manque. Marion est prête à partir, vous épargneriez une vie de souffrance à Iris. »

l’Éternel ferme les yeux. Jusque dans ses tripes, il sent la peur et l’espoir qui anime la mère, alors qu’elle se débat pour supporter la douleur des contractions, de l’énergie qui consume ses tissus.

Elle ne pense qu’à cette enfant.

C’est peut-être la dernière belle chose que ce monde peut offrir.

Il lève son bras Marqué, ses doigts tendus vers la liane de lumière.

Les yeux de Canta s’exorbitent, elle s’avance d’un pas et tend sa main.

« Par pitié ! Vous ne pourrez pas l’arrêter ! Vous ne pourrez pas m’arrêter si je cède non plus !

Je sais. »

La voix de l’Éternel tremble bien plus que ses doigts tendus. Il sent ses flux se répandre partout autour de lui, incapable de contrôler l’angoisse qui s’empare de tout son être. Canta le supplie du regard, il sait qu’elle dit vrai.

« Mais je ne peux pas laisser ma sœur mourir une seconde fois. »

Le regard de la flamme se fige sur la main qui s’apprête à se refermer. Sa bouche entrouverte lentement s’abaisse. Elle baisse les yeux, et son corps se stabilise un corps instant, comme s’il avait trouvé la paix.

Lorsque son poing se referme, la Marque s’embrase.

L’enveloppe de Canta est soufflé comme la flamme d’une bougie, chassée de son champ de vision, une lumière blanche envahi le monde.

Dans cet aveuglement lumineux, il entend les chants s’intensifier.

La lumière l’avale. Quand elle se dissipe, il sent à nouveau le poids de son corps, entend les cris de Marion. Lorsqu’enfin la lumière retombe, le clair-obscur de la chambre l’accueille à nouveau.

Entre les jambes de la mère, dans une mare d’énergie qui ronge les draps et se répand en dégoulinant sur le sol, au bout d’un cordon rempli d’un liquide bleu, une petite chose se débat, les pieds et mains en l’air, les yeux fermés et la bouche grande ouverte d’où s’échappent ses premiers cris.

Au dos de sa main droite, des plaies ouvertes brillent.

Marion, sourit si fort que cela efface toute la douleur ressentit toutes ses longues heures. L’horreur qui avait déformé les visages d’Amel et Shifa s’évanouit. Prudemment, l’Éternel glisse ses doigts sous la nuque et le bord de la tête de l’enfant, puis passe son autre main sous ses fesses pour le soulever. Il le porte jusqu’à ce que la tête du nouveau né repose sur son épaule et regarde cette petite créature.

Rire ou sanglot, l’Éternel ne sait précisément ce qui lui échappe. Marion, face à ce masque de cire qui manifeste pour la première fois son humanité est parcouru d’un frisson.

Face au nourrisson, l’Éternel ressent le besoin de s’en aller, de la prendre avec elle et de disparaître, de la protéger de ce qui va advenir, des prophéties de Canta. Faire du temps qu’il passerait avec elle tout ce qu’il aurait dû offrir à sa sœur au lieu de nourrir cette opposition entre eux qui n’a jamais fait que les éloigner pour des questions d’idéaux juvéniles.

Sans le vouloir, il serre l’enfant contre lui.

Il trouve la force de se détourner vers la mère, et lorsqu’il croise son regard, il se rappelle.

Il a eu sa chance. Il a fait ses erreurs.

Marion, elle, a droit aux siennes.

L’enfant n’est pas lourd, mais quand il le tend à la mère, ses bras lui font affreusement mal. Quand elle saisit sa fille, l’Éternel sent que ses mains résistent, il se fait violence pour lâcher prise. Le nouveau né tend sa main vers lui juste avant qu’il ne soit logé entre les seins de Marion.

l’Éternel observe l’enfant de longues secondes.

« Merci. »

La voix de Marion rompt le silence dans lequel il était plongé. Il prend conscience du moment, de la distance parcourue, d’à quel point rien ici, ni les lieux, ni le moment, ni même l’histoire de ce qui a conduit à cette naissance ne le concerne directement.

Il est venu en inconnu pour permettre cette naissance, et doit repartir en tant que tel.

Il se détourne brutalement et se dirige vers la fenêtre.

Sa main posée sur l’appui, il se prépare à disparaître lorsqu’une voix l’interrompt.

« Qui êtes-vous ? »

Il reconnaît l’autorité feinte d’Amel. Il ne répond pas à sa question, elle n’a pas d’importance, et il ne faudrait pas qu’il pense lui devoir quelque chose.

« C’est le frère d’Ariane. »

Il se tourne légèrement vers Marion.

Elle le regarde encore. Si quelqu’un aurait pu le deviner, c’est bien elle.

Elle se souviendra de cette image toute sa vie, lorsque le corps de l’Éternel s’est dissous en un nuage de cendre qui s’est envolé vers les cieux.

Derrière son sillage, Iris tend toujours sa main Marquée vers lui.

Dans les entrailles de la ville, dans une vasque d’énergie, des miasmes sanguinolents se mettent à trembler en entendant les premiers cris du nouveau né.

Les flux piégés dans la caverne, se pressent contre le plafond de cette dernière, et cherche à se glisser dans les failles. Pareille à un volcan en éruption, ils trouvent leur chemin jusque sous le parquet des quartiers de Marion et s’immiscent dans les interstices pour s’infiltrer dans la bouche et les narines de l’enfant.

C’est alors qu’elle entend l’écho de la voix de son père.

Iris.

C’est d’abord par la rémanence de Marcheur qu’elle est nommée, juste avant que dans un souffle et un baiser sur son front, Marion la baptise.

La mère s’interrompt, et regarde autour d’elle dans la pièce. Ni Amel ni Shifa n’accroche son regard. C’est comme un son qui aurait son odeur, une impression de présence diffuse dans l’air. Ce n’est pas juste son absence qui remplit la pièce.

Pendant ce bref instant, où elle a entendu le nom de sa fille jusque dans ses entrailles, il était là.

Mais tous les cris de sa fille, ne saurait couvrir le mal que lui fait les retrouvailles avec son absence.

Elle regarde son enfant, et la serre plus fort contre elle. Marion se force, mais quoiqu’elle fasse, Iris n’a pas la présence qui lui manque tant.

Ses larmes attendrissent la Mire et le Praedicator.

Shifa s’avance, Marion s’affaisse sur son oreiller, Iris dans ses bras.

« Il faut que tu te reposes maintenant. »

La mère acquiesce, traversée par frissons et des vagues qui font convulser son abdomen et ses muscles, son corps incapable de trouver la paix. Mais ce chaos hormonal ne domine pas la détresse qui s’empare d’elle, maquillée par l’euphorie post accouchement que Shifa connaît si bien.

Ils ne savent pas à quel point Marion souffre.

Et elle ne sait pas encore que ça va durer.

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