Lucide : Partie I
Marion relève la tête de ses notes lorsqu’Iris pleure. C’est l’affaire de quelques minutes à la bercer dans ses bras, le visage tourné vers la fenêtre, et l’enfant fini par se calmer.
La mère a du mal à croiser ce regard rivé sur elle. Lorsqu’elle repose sa fille dans son couffin, elle passe un doigt sur son nez par automatisme, et la petite sourit un bref instant, jusqu’à ce que sa mère disparaisse à nouveau derrière les barrières du landau.
Certains ont l’horizon pour frontière, celle d’Iris est bien plus proche.
Marion, comme tous les matins depuis les trois mois de l’accouchement, ressent un magma qui lui remonte dans la trachée, ses veines lui brûlent.
La chaleur auparavant agréable en elle est devenue un feu permanent. Et chaque fois, elle rend dans la vasque un mélange de salive et de caillots azur. Lorsqu’elle relève sa tête, devant son reflet, elle voit ses iris lentement se pigmenter de brun, la couleur qu’ils auraient toujours dû conserver. Ses veines s’effacent progressivement de sous sa peau redevenue claire.
Ses idées aussi s’éclaircissent. L’absence extérieure est devenue un vide que des visions d’étendues d’arbres, d’eau, de sable et de maisons anonymes commencent à remplir. Elle s’est remise à dessiner des cartes incomplètes des régions qu’elle n’a pas explorées. Marion commence à se dire que c’est dehors qu’elle découvrira les secrets de la condition de sa fille et de cette Marque qui la fait saigner tous les jours.
Marion pense beaucoup à Iris, bien plus qu’elle ne la regarde.
Et ça, Shifa s’en est rendu compte en visitant la jeune mère au quotidien, la voyant reprendre des forces à mesure qu’elle quittait ses quartiers pour recommencer à vivre, loin du couffin.
C’est pour ça que la Mire a fait venir une nourrice. Au départ, c’était pour la demi-heure où Marion visitait la bibliothèque, puis, les plages horaires se sont élargies.
Au bout de la deuxième semaine des visites de la nourrice, Marion la payait grassement pour rétribuer son sacrifice. Tous les matins, de plus en plus tôt, Marion refermait la porte de ses quartiers derrière elle. Elle rendait visite à Amel, qui lui parlait de plus en plus de la place qu’elle pourrait avoir au Conseil.
« Il prend forme, mais il lui manque une historienne, et une directrice de l’enseignement supérieure. »
Marion acquiesçait, elle souriait même, maintenant heureuse d’être respectée comme pouvait l’être Ariane. Mais lorsque la conversation s’achevait, elle sentait comme une contrainte autour de ses poignets et ses chevilles. Parfois, elle respirait lourdement, lorsque la peau de son cou se rappelait des mains d’Ylius.
Alors Marion partait pour la Basse-ville. Elle se mêlait aux tavernes, dans son manteau de voyage, et discutait des heures durant avec des voyageurs, qui parlaient de leurs histoires, moitié vraie, moitié amplifiée, et même si elle n’était même pas sûr du dosage de vérité, ça lui plaisait.
C’était une manière comme une autre de supporter l’appel sans y céder. Mais à chaque fois qu’elle retrouvait le soleil, elle le trouvait un peu moins chaud, la neige de cendre un peu plus dense dans sa paume.
Elle avait l’impression que le temps du monde s’égrenait sous ses yeux. Comme si le soleil était la partie supérieure d’un sablier, et Ratellante celle qui recevait le sable.
Marion commençait à rêver d’un matin où la porte de ses quartiers ne s’ouvrirait pas. Au bout d’un mois de plus, elle a refait ce rêve, cette fois, elle enfonçait la porte pour se libérer des cris de sa fille, et de l’autre côté, il y avait le vide, sa chambre se trouvait en fait au bord d’une falaise, il n’y avait plus rien au-delà.
Si ce n’est un soleil pâle au-dessus d’elle.
Elle s’est réveillée en nage.
Les cris de sa pauvre enfant l’ont tiré du cauchemar pour la plonger dans un autre. Elle s’est redressée mécaniquement, s’est approchée du couffin, a soulevé sa fille. Cette fois, Marion a soutenu le regard de sa fille.
Un instant plus tard, la petite s’est tue. Elles se regardaient, la mère a pu à nouveau constater qu’elle a les mêmes yeux que son père, elle les lui a pris, arrachés, volés, sa naissance a été le pillage de tout ce dont elle se rappelait de son conjoint. Iris a pris à sa mère tout ce qui l’avait marqué physiquement chez son père, jusqu’à ces arcades sourcilières taillées et ses yeux ronds qui adoucissaient son regard. Marion reste plusieurs minutes à regarder sa fille, elle en ressent le besoin. Elle ne sait pas encore pourquoi les larmes roulent sur ses joues.
Lorsque sa fille s’endort, sans mot dire, Marion la dépose dans sa couche, essuie son visage d’un revers de manche.
Après elle attrape son manteau de voyage, la canne de combat d’Ariane, et quitte ses quartiers avant même que la nourrice n’arrive.
Elle marche d’un pas et d’un cœur léger dans les couloirs du Palais, il en était de même une fois dans les rues de la haute-ville. Elle ne voit pas que les gardes murmurent entre eux en la voyant sortir de si bon matin. Elle se dirige mécaniquement vers la basse-ville, marchant à côté des êtres de la nuit, les jeunes qui reviennent des tavernes, les anciens combattants qui préfèrent dormir à l’air libre que de connaître la prison des maisons à leur disposition, les prostituées qui attendent dans l’encadrement des portes et les voyageurs qui errent.
Marion marche comme si son objectif est clair, elle n’a pourtant aucune idée de ce qu’elle fait.
C’est irrésistible, ça doit se produire.
Pourtant, à mesure qu’elle approche des portes de la ville, elle ralentit.
Son cœur bat plus vite, elle doit même poser sa main sur lui pour en supporter la pression. Elle sent ses pieds instables sur un sol qui la sonde. Elle pense que de sous la terre, quelque chose la regarde, la juge. Elle ne croit pas en Ratellante ni en ses fils, mais elle n’est pas seule à ce moment.
Elle s’arrête en s’appuyant contre un muret, à cent mètres des hautes portes de la ville. Elle reprend son souffle, son rythme cardiaque est en train de baisser à mesure qu’elle expire profondément.
Elle le voit arriver, depuis l’autre côté de la rue. Il halète d’avoir couru la ville pour la rattraper. Amel s’arrête.
Entre deux souffles, il s’exclame :
« Qu’est-ce que tu fous !? »
Marion s’humecte les lèvres. Son regard hagard, elle balbutie d’abord avant de prendre de l’assurance.
« J’ai découvert que dans les ruines des Précurseurs près de Valsh, il y a des gravures qu’Ariane n’a pas réussi à déchiffrer à l’époque, à propos des Marques. »
C’est un mensonge solide. Le Praedicator la regarde, la sueur perle sur son front. Il se redresse après avoir repris son souffle et sonde les yeux de la chercheuse.
Elle le voit déglutir, son regard brille. Marion retient son visage de témoigner de la moindre micro-expression pouvant trahir ce qui la traverse. Le jeune homme secoue la tête, la bouche entrouverte, elle sait ce qu’il s’apprête à dire.
Mais il n’a pas encore assez de caractère pour ça.
Il referme sa bouche et un coin de ses lèvres se soulève.
« Tu reviendras quand ?
— Valsh n’est pas si loin à bon rythme, élude Marion, l’affaire d’un mois pour l’aller, une semaine pour la recherche et l’étude, et un mois pour le retour, Iris n’aura pas eu son premier mot que je serai de retour. »
Amel acquiesce, sa bouche si serrée par la duplicité que ses lèvres en disparaissent. Marion le regarde se faire violence pour ne pas la confronter, et elle baisse les yeux.
« Prenez soin d’elle, je serai vite de retour. »
Elle se détourne et s’avance vers les portes de la ville.
Elle sent le regard d’Amel dans son dos. Il demeure debout à la regarder partir. Avant que la foule qui sort pour aller au champ ne fasse disparaître Marion, elle se retourne pour le regarder.
« Merci. »
Elle ne précise pas pourquoi. Amel lui fait signe, elle sourit.
Puis elle disparaît dans la masse d’anonyme.

Annotations
Versions