Lucide : Partie II

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Ce matin-là, le Praedicator a fait les cent pas dans la basse-ville. Il n’est rentré au Palais, que lorsque l’histoire du départ de Marion fut parfaitement ficelée dans son esprit.

Au milieu de la journée, la chercheuse, sur les routes qui bordent la forêt de Ragwell, regarde droit devant elle, sous l’ombre des feuillages, les traces du passage des voyageurs et des charrettes, sont autant de sillons dans lesquels son imaginaire plante les graines des aventures qu’elle n’a pas pu vivre pendant plus d’un an.

Mais les pousses s’assèchent si vite dans son esprit que le souvenir de Marcheur la rattrape.

Tout est parfait, de la douceur du jour à l’odeur boisée portée par un zéphyr, la voyageuse a tout pour être heureuse.

Mais le poids est encore lourd pour en profiter.

Au détour d’un chemin, elle voit une silhouette au loin. Ses contours sont un peu flous, mais une épaisseur ocre autour du cou, et une forme droite au niveau de la ceinture font immédiatement battre son cœur à un rythme insupportable.
Elle court à la poursuite de cette silhouette. Plus elle s’en approche, plus l’écharpe orangée devient éclatante, et la lame qui bat la cuisse du voyageur lui paraît familière.

Si c’est un mirage, il est cruel. Si c’est un miracle, ça serait presque pire.

L’aurait-elle enterrée pour qu’il ressurgisse sur la terre où il a toujours été libre ?

« Marcheur ? »

Il se retourne.

Lorsqu’il croise son regard, elle se sent immédiatement stupide.

Ses cheveux sont plus courts, plus blonds aussi. Son front est plus ridé, ses lèvres plus épaisses, son nez cassé. En réalité, à part l’écharpe et l’épée, ils n’ont pas grand-chose en commun. D’abord hébété, il finit par sourire, et la salue d’un hochement de tête.

« Ce n’est pas mon nom de mercenaire, je m’appelle Le Tourbier, quant à pourquoi ce nom, je pourrais vous en dire long sur le bizutage des jeunes mercenaires. »

Elle le fixe sans réagir. Marion ne sait pas comment appréhender sa propre bêtise. Une seconde plus tard, elle sourit et répond.

« Excusez-moi, vous ressembliez à un mercenaire que j’ai connu.

- Marcheur, le gamin qui a protégé le conte de Valsh ? Demande-t-il en croisant les bras.

- Vous le connaissiez ?

- De nom, il hausse les épaules, beau premier fait d’arme mais très discret ce garçon. »

Devant la jeune femme, il paraît réfléchir un instant, avant d’enfin réagir :

« Pourquoi, il est mort ? »

Marion se tait, regarde à travers la forêt, entre les rangées de troncs. Elle inspire et se tourne à nouveau vers le mercenaire.

« Je peux marcher un peu avec vous ? Où est-ce que vous allez ? »

Il la toise des pieds à la tête. Elle se dit qu’il ne doit pas comprendre ce qu’elle fait là, ni même comprendre sa réaction. Il sourit, et répond.

« Les routes sont pas sûres, on peut faire un bout ensemble, mais je vais vers Khotay, et vous ?

- Pareil. »

Elle sourit. La route de Khotay n’est pas la plus directe, mais ça la rapprochera tout de même.

Lorsqu’ils se mettent à marcher ensemble, Marion est assaillie d’un sentiment contrasté. Coupable et rassurée, elle ferme souvent les yeux pour que le rythme des pas du mercenaire lui paraisse être celui de Marcheur, pour que le silence de son compagnon lui rappelle les mots qu’ils n’osaient pas lui dire et qu’elle avait appris à interpréter.

Lorsque leurs routes se séparèrent, une semaine plus tard, Marion avait moins de poids sur ses épaules.

Quant à ses intentions de revenir d’ici deux mois, elle les avait toujours.

Du moins, elle les avait encore, six mois plus tard.

Elle arrêta de compter au bout d’un an de retard.

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