Interlude : Ariane

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Vingt ans plus tôt, en l’an 353

Elle avait l’habitude de le sentir arriver, cette fois, ce ne fut pas le cas.

Une main sur le front, l’autre tenant un verre de liqueur, elle regarde le soir qui tombe depuis le balcon. Le soleil décline sous les forêts qui le dévorent. Voir sa lumière s’affadir la rend nostalgique du temps où elle pouvait vraiment se sentir jeune, bien que son corps n’ait jamais vieilli.

C’était il y a environ cinq siècles, ou six, la démence énergétique a rongé sa mémoire comme un ver l’aurait fait d’une pomme. Les plaies sur le dos de sa main droite ne se sont pas encore fermées, mais pour la première fois depuis au moins autant de siècles, il y a du sang qui en coule.

Du vrai sang.

Elle sourit. La douleur, les vertiges, la chaleur de l’alcool dans son gosier et la fraîcheur de la brise la ramène à une condition qu’elle avait oubliée. L’humanité.

Attentif à ses pensées, debout derrière elle, son visage soucieux toujours caché derrière son masque, l’Éternel regarde cette femme assise, regardant le soleil disparaître pour que la lune puisse enfin briller dans le ciel dégagé. Il l’observe avec une attention nouvelle. Parce qu’aujourd’hui, elle a franchi l’irréparable. Il l’a senti jusque dans son pays : le moment où la Marque jumelle a été cédée. À un gamin du désert de Quosib. Un anonyme. Personne.

Il s’approche d’elle, passe devant. Elle sursaute alors qu’il traverse son champ de vision, le contenu de son verre fait des vagues si hautes que quelques gouttes s’en échappent et roulent sur sa main. Lorsqu’elle a fini de pester, elle regarde l’intrus et déclare froidement :

« C’est comme ça que tu comptes me le faire payer ? Maugrée-t-elle, mon cœur est trop solide pour lâcher si facilement. »

Elle rit légèrement. La multi-centenaire attend de longues secondes que sa plaisanterie fasse mouche et que l’Éternel se joigne à sa bonne humeur. Il croise juste les mains derrière son dos, continue de regarder le ciel qui s’assombrit.

Elle regarde le sol près d’elle. Une goutte de liqueur tombe de la chaise du côté gauche, une de sang du côté droit. Lorsqu’elle relève la tête, il n’a pas bougé.

« Je sais que tu désapprouves, mais je commençais à ne plus me souvenir de nos parents, dit-elle en déglutissant, je ne connais même plus ton nom. »

l’Éternel tourne légèrement la tête, c’est à peine perceptible. Mais ce seul geste rassure la femme qui prend ce qu’elle peut de cet homme, elle sait qu’il ne parle que peu, et si elle considère la blessure qu’elle lui a infligé en abandonnant la Marque, c’est déjà miraculeux qu’il daigne être présent.

Mais ce n’était que le symptôme de plus du mal profond qui rongeait leur relation. Les années passent, l’abysse qui les sépare ne fait que s’élargir, l’enracinement des Marques dans leurs esprits leur fait oublier tout, jusqu’à leurs sentiments.

Elle ne voulait pas oublier.

Lui, oui.

Alors lorsqu’elle a commencé à perdre la mémoire, elle a paniqué, lui s’en est réjoui.

Elle a voulu défendre les souvenirs qu’elle avait de son frère.

C’est elle, Ariane, qui devrait être en colère.

« Tu pourrais au moins me répondre. »

Ses doigts blanchissent autour de son verre, le sang coule plus vite le long de sa main droite. l’Éternel prend une profonde inspiration.

« Nous étions seuls à pouvoir communiquer dans les flux, à pouvoir nous parler malgré les centaines de kilomètres qui nous séparent, nous n’avions besoin que de nos pensées. »

Il se retourne, son ton plus froid encore que d’habitude. Lorsqu’elle croise son regard, elle n’a pas peur comme les autres, son frère ne lui inspire que tendresse…

« Si tu l’avais encore, tu saurais exactement ce que j’ai à te dire, et ce que je pense de ce que tu as fait.

je le sais déjà. »

et pitié. Elle a réussi à se recréer des cercles d’amis et de connaissances autour d’elle, à chaque génération de mortels qui se sont succédées. Lui, n’avait jamais pris cette peine. Parce qu’il pensait qu’elle était la seule qui méritait son attention. Il n’avait rien à dire aux autres, rien, il n’y avait qu’elle pour qui il avait une estime quelconque.

Elle sait qu’il se sent plus seul encore que jamais.

« Tu as toujours tout fait pour saboter notre relation. »

Dit-elle avant qu’elle avale une gorgée de liqueur. Une fois le verre finit elle se lève et part dans sa chambre. l’Éternel la suit d’un pas lent, les mains toujours dans le dos, ses doigts pianotant dans l’air comme les pattes d’une araignée.

« Maintenant, tu vas devoir parler pour qu’on échange, on va pouvoir repartir sur des bases saines.

Bien sûr, et moi je vais voir ma sœur mourir à petit feu comme n’importe quel humain, et accepter que tu partiras comme les autres.

Nous n’avons aucune certitude que l’abandon de la Marque relance un processus de vieillissement. Répond-elle d’un ton cinglant. Nous ne savons pas comment ça fonctionne.

Et nous n’avions pas à le découvrir, surtout pas toi. »

Ses mots ont sifflé entre ses doigts. Ariane voit son frère serrer les poings et s’en étrangle. Elle songe à ce qu’elle a toujours défendu, ce qui l’a originellement éloigné de son frère. Il tenait à l’ordre, au collectif, au progrès par la contrainte. Ariane tenait à la liberté.

« Je ne pouvais pas être libre sans te faire souffrir, ça je le regrette, mais je ne regrette pas mon choix. »

Il ne bouge pas. Ariane ne sait si ce silence est une souffrance ou une provocation. Elle se replonge dans les dernières années avec la Marque, la confusion qui grandissait en elle sans qu’elle ne puisse l’expliquer d’aucune façon.

« Ce n’était pas qu’un problème de mémoire… je commençais à entendre une autre voix penser à ma place, des souvenirs remplacer les miens, ce n’était pas juste un effacement c’était un remplacement. »

l’Éternel relève la tête. Un micro-geste à peine perceptible qu’Ariane savait parfaitement interpréter. À nouveau, c’était à elle de se montrer vulnérable pour qu’il l’écoute vraiment. Le regard d’Ariane est bas, comme si elle s’apprêtait à fuir celui de son frère.

« J’ai vu… des choses auxquelles tu ne pourrais pas croire… un enchevêtrement de branches de lumière, un arbre qui parcourt le vide, et dans ses bourgeons croissaient des… mondes. »

Elle regarde dans le vide, et il lui revient à la mémoire ces souvenirs d’un autre plus clairs encore que les siens.

« Il y avait des déserts de sable rouge, des villes construites dans des racines de la taille de montagne qui poussaient à l’envers. Il y avait des terres faites de cristaux sur lesquelles poussaient des forêts aux feuillages bleutés. Il y avait de l’énergie partout, qui circulait dans cet arbre universel, et je pouvais y voyager. »

Toute l’attention que l’Éternel porte sur elle, ne saurait lui indiquer s’il la croit ou non. Elle-même en faisant l’inventaire de son récit, ne se croirait pas si elle l’entendait d’un autre.

« Je ne sais pas qui est, ou était ce « je » dont je te parle… mais je me souviens d’autres Marqués, une Marque dans chacune des mains, pourchassés par des humains sans Marques, c’était une extermination. J’avais… j’avais peur… et j’étais dans une colère noire, parce que j’avais été trahi par l’homme que j’aimais. Il avait commis des choses plus atroces encore.

Pourquoi tu ne me l’as pas dit ? Pourquoi ne l’ai-je pas senti ? »

Elle le regarde, enfin, elle entend dans la voix de son frère un réel souci pour elle, un intérêt sincère mût par autre chose que le ressentiment.

« Parce que tu ne pouvais pas l’entendre… parce que ce n’était pas moi… en gardant la Marque, j’allais être effacé, et tu n’aurais rien entendu de moi. D’un sens comme d’un autre, je crois que nous aurions été déconnectés. »

C’est à son tour de regarder dans le vide. Elle ne sait interpréter son silence, elle espère juste qu’il saura l’entendre et surtout comprendre.

« J’ai aussi ces images… mais c’est plus parcellaire. »

Il se tourne vers elle à nouveau.

« Pourquoi ne pas m’en avoir parlé ? »

Il note la pointe d’ironie dans la voix de sa sœur. Il fait quelques pas vers le balcon, mais s’arrête au palier, les yeux dans la nuit désormais tombée.

« Parce que c’était incohérent, comme des bouts de rêves décousus par un sommeil léger. Toi, ça avait l’air plus important.

C’est pour ça que j’ai parlé d’effacement, ma mémoire m’était arraché, remplacé par celle d’une autre. »

l’Éternel, ce jour-là, était parti après cet échange. Il l’avait perturbé, mais le ressentiment l’avait rattrapé, et était devenu le nouveau moteur de leur relation. Une déception qui avait étouffé sa capacité à pardonner à sa sœur. Le lien subsistait par une veille passive, il regardait sa sœur vivre dans son coin.

Jusqu’à ce qu’elle parte.

Aujourd’hui, il savait qui était en train de se glisser dans l’esprit de sa sœur.

Il avait un nom à mettre sur cette entité.

Canta.

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