La couleur du soleil

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Jaune pâle dans le ciel, jaune éclatant sur la toile.

La petite Iris du haut de ses cinq ans n’y connaît pas grand-chose en peinture.

Mais lorsqu’elle compare le soleil dehors et celui piégé dans un cadre, elle ne peut s’empêcher de se demander ce qui coince.

Dans sa petite chambre où ne trône qu’un lit une place, un petit bureau et une armoire de chêne, l’enfant fait ce qu’elle peut pour s’occuper.

Et ce jour-là, elle s’était pris d’une passion bien curieuse de regarder chacune des nuances de la seule peinture qui égayait les murs de chaux d’un blanc cassé. Le soleil l’avait particulièrement interpellé.

Après avoir laissé glisser son regard sur chaque ligne de cette œuvre représentant un chemin donnant l’impression de mener directement au soleil, la gamine gonfle ses joues avant de pousser le plus long souffle possible.

Elle s’arrête, le souffle coupé.

Iris se tourne alors vers le sol et son parquet. Elle observe les œillets du bois et cherche parmi eux celui qui ressemble à la tête d’Amel.

Ah ! Le voilà.

Comme lui, il a des cheveux courts qui sont levés au-dessus de son front, et il a aussi les lèvres larges.

Après, aucun autre détail ne correspond, mais tant qu’Iris a envie d’y croire, cet œillet ressemble à Amel.

Lorsqu’elle a fini de contempler le sol, elle retrouve les feuilles qu’elle a laissées par terre, ainsi que ses mines de charbon avec lesquelles elle s’amusait autrefois à barbouiller les murs.

Elle s’assied en faisant la moue, reprenant le charbon entre ses doigts et reprenant en main un dessin pour poursuivre son chef-d’œuvre :

Maman.

Maman c’est une dame avec un long manteau, des cheveux et des yeux noirs. Tout est noir ! Comme Amel l’a dit. Pratique, le charbon suffit. Maman, c’est une dame qui parcourt le monde pour aller chercher des réponses à tout un tas de questions comme :

« … Pourquoi j’ai un bobo au dos de la main ? »

Répète Iris, comme elle a l’habitude de demander à Amel à chaque fois, et à chaque fois, ça l’agace. Elle pourrait arrêter de le lui demander, mais tous les enfants – et les adultes – se demandent ce qu’elle a à sa main droite.

Amel a trouvé une parade maligne : un linge enroulé, cachant la cicatrice dessous.

Mais même recouvert, il arrive que l’on voie les lignes de la cicatrice se dessiner sous le linge. Des lignes bleues, brillantes.

Et c’est pour répondre à cette question, et à d’autres qu’Iris ne connaît pas, que maman est parti.

Papa ?

Papa il est mort.

Comme toujours quand Iris y pense, elle hausse un sourcil.

Apparemment – d’après Amel – être mort, c’est ne plus être là. Et ça pour sûr, papa il est pas là.

Maman elle, elle est quelque part qui ressemble à la peinture, sur un chemin, peut-être dans des champs ou dans une forêt, ou dans une montagne, ou dans une grotte…

… mais si elle est dans une grotte, y a pas de soleil.

Alors Iris raye le soleil de son dessin.

Soudain, elle tend l’oreille.

Un quelque chose. Un petit rythme. Des « tap-tap » réguliers en approche.

Lorsqu’elle entend frapper, son sourire s’élargit. Elle se lève et s’en va du côté où on ne la verra pas si on ouvre la porte.

Elle pince ses lèvres en anticipant ce qui suit.

« Entrez ! »

Iris y met du sien pour qu’il ne l’entende pas se plaquer contre le mur.

La porte s’ouvre. Les gonds grincent tandis qu’elle entend le bruit du pas lourd et métallique du visiteur.

Lorsqu’elle aperçoit le bout de sa genouillère d’une plate verte, elle se prépare à hurler.

Mais se sent observé.

Elle relève la tête et découvre qu’Amel et sa paire d’yeux verte l’observe.

« Bouh ! »

Le hurlement d’Iris fait sursauter tout le palais.

« C’est pas drôle ! »

Crie la petite tandis que l’homme en armure la prend dans ses bras, encore souriant d’avoir pris la gamine à son jeu. Dans l’étreinte de l’adulte, Iris croise les bras, bougonne.

« Je trouve ça très drôle, moi. »

Il pose son index sur le bout du nez de la fille, qui sourit en chassant la main du colosse en armure verte. Du haut de son mètre quatre-vingts et de ses probables cent-vingt kilos avec l’équipement, il est bien gentil de la laisser chasser sa main.

Iris a déjà pardonné à son protecteur de l’avoir surpris, mais il lui vient tout aussi vite une question.

« Dis, Amel, pourquoi le soleil dehors il est pas aussi jaune que celui de la peinture ? »

Il a beau s’en occuper depuis les un an de la petite, Amel n’est toujours pas habituée au barrage de questions qui vient de cette enfant.

Il jette un regard dehors, et voit le soleil pâle, derrière la brume et la chute permanente de neige grise. Ses sourcils s’affaissent tandis qu’il garde du mieux qu’il peut son sourire.

« Eh bien, les peintres parfois, ils ont une vision du monde qui n’est pas exactement comme toi tu le vois, et lui, il a choisi de faire le soleil très lumineux.

— Ah. »

Iris jette un regard à la peinture et acquiesce en comprenant que l’artiste avait probablement des problèmes de vue. Mais elle remarque alors un autre détail.

« Il aimait pas la neige grise ? »

Un bref instant, les yeux d’Amel sont grands ouverts. Il se force à ne rien laisser paraître, en répondant sur le même ton.

« Il ne neigeait pas de neige grise à l’époque. C’est récent. »

L’adulte ne sait pas qu’il vient de commettre une erreur et de potentiellement amorcer une loi de série :

« Pourquoi ? »

Il lève les yeux au ciel.

« C’est pour ça que Marion est partie en voyage, c’est une des questions à laquelle elle cherche une réponse.

— Pourqu…

— Dis, l’interrompt-il en comprenant qu’il en va de sa santé mentale, tu me montres ton dessin ? »

Mordant sa lèvre inférieure d’excitation, Iris descend de l’étreinte d’Amel pour s’en aller saisir son dernier dessin, piétinant les autres sous le regard amusé de l’adulte. Elle lui tend son œuvre, qu’il avise en plissant les yeux comme un expert.

« Ah oui, ça c’est vraiment Marion. »

Il sourit, mais son visage se fixe sur la figure grossière de sa vieille amie.

Il se rappelle qu’il ne se rappelle plus vraiment des traits de la mère d’Iris. Cela faisait quatre ans, et du haut de ses vingt-quatre ans, c’était une éternité. Cela fait aussi cinq ans qu’elle doit revenir dans quelques mois.

Iris fronce les sourcils en voyant qu’Amel regarde dans le vide.

« Tu t’en fiches de mon dessin ? »

Il cligne des yeux et se tourne immédiatement vers la petite. Il secoue la tête et se redresse, déposant l’œuvre sur le bureau.

« Tu veux qu’on aille dans la cour du palais faire une balade ? »

Ce n’est pas dur de rendre Iris heureuse : il suffit de trouver un prétexte pour lui faire quitter sa chambre. Elle trottine à quelques mètres de lui, passant entre les gardes et les serviteurs du palais, balançant ses bras en l’air comme si chaque tenture pendant du plafond était une révélation. Elle arrache plus d’un sourire attendri, de rire spontané face à son énergie…

… et quelques œillades appuyées, à l’égard du linge autour de sa main.

Aucun regard qu’un froncement de sourcils d’Amel ne peut détourner.

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