Mutante...

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L’enfant saute à cloche pied sur chaque dalle de marbre jusqu’à ce qu’ils parviennent dans la galerie qui entoure la cour. À travers les baies, Amel voit les buissons et les fleurs qui commencent à s’effeuiller en ce milieu de printemps.

Des flocons gris tombent entre les parterres. Les jardiniers s’affairent, en fin de matinée comme en fin de journée, à les chasser.

Lorsqu’ils arrivent sous les rayons du soleil qui projettent des ombres passées à la gomme, Amel regarde la flèche qui se dresse au milieu de la cour.

Depuis que la neige chute, des veines bleues ont émergé de sous la surface de la roche polie. Il se tourne vers la petite, et ne peut pas s’empêcher de remarquer à quel point les veines de cette dernière sont saillantes. Comme Ylius, son père, et sa mère lorsqu’elle en était enceinte avant elle.

Il faut qu’Iris tire sur la main d’Amel pour qu’il se rende compte qu’il ne bougeait plus depuis une dizaine de secondes.

« Y a Bertrand ! »

Le Praedicator regarde d’abord la jeune fille surexcitée, puis lève la tête pour découvrir la touffe de cheveux en pétard du fameux Bertrand, jouant avec un bâton dans les parterres. Il frappe les mauvaises herbes avec force onomatopée, tenant son arme comme une claymore lourde de vingt kilos.

Un garçon, se dit Amel en secouant la tête, amusé.

« Il a l’air occupé à combattre l’ennemi, dit-il à Iris dans un murmure, tu crois qu’il te laisserait l’aider ?

— Oui ! »

Sous le regard réprobateur d’un des jardiniers, Iris attrape un bâton dans un parterre avant de courir vers son ami. Amel regarde l’homme qui fronce les sourcils à la gamine, et lève les épaules en souriant. Il faut bien qu’elle se fasse des amis, et si dans la lutte contre les mauvaises herbes quelques fleurs doivent y passer, ce n’est pas bien grave.

Amel inspire en regardant les deux enfants s’amuser ensemble. Il se rappelle le peu de temps de vie consciente qu’il a eu avant qu’Ylius ne le recueille. Il avait eu un ami aussi, avec qui il passait le plus clair de son temps à parcourir les faubourgs et la basse-ville à la recherche de petits travaux de coursiers pour s’acheter une livre de pain. Elle faisait la journée pour eux deux.
Malheureusement, ils eurent des appétits plus grands par la suite, aucun appétit qu’un travail de coursier occasionnel ne pouvait satisfaire. Son ami l’emmena sur une autre voie, celle du petit larçin. Jusqu’à ce qu’un jour, Gabriel soit prit en train de voler, et dans sa fuite, ne s’engage dans les mines de cristaux énergétiques de la basse-ville.

Il n’en est jamais ressorti, parce que personne n’est allé le chercher. Amel savait ce qu’on disait : Dans les mines, même l’air peut te tuer.

Avant que la nostalgie et la culpabilité ne le terrasse, il entend quelqu’un se racler la gorge. Lorsqu’il se retourne, il croise le regard de Maïlys qui sourit avec franchise. Mais il repère immédiatement les pliures sur son front.

« Bonjour Maïlys, alors, Nimod a encore abusé de tes hommes ? »

Elle ricane, mais son hilarité ne dure que quelques instants, bien vite, sa mine se durcit.

« Si seulement, mon problème est plus grave : je n’ai plus assez d’hommes. »

Amel ferme les yeux, juste le temps de se dire : ça y est. Les signaux faibles se multipliaient ces derniers temps, des crises de toux pouvaient s’entendre partout dans la ville, les malades se multipliant. Il y a encore un an, ce n’était qu’une épidémie de maux de saison, mais au bout d’un an, c’est une épidémie tout court, sans qu’on ne puisse attribuer de responsabilité à la saisonalité.

Lorsqu’il rouvre les yeux, il répond d’une voix calme :

« Il t’en faut combien ?

— C’est pas la question de combien il m’en faut, c’est comment on soigne mes hommes.

— Shifa, tous les Mires et tous les volontaires sont déjà sur le problème, le temps qu’ils trouvent un remède, on peut demander à la milice de t’aider avec la logistique et l’intendance.

— Nimod a déjà demandé à la milice de l’aider dans les champs. »

Amel respire par le nez et souffle par la bouche. Nimod est de loin le pire allié que l’on puisse avoir, à chaque fois qu’il y a une opportunité de prendre un peu aux autres, vous pouvez être sûr qu’il est sur le coup.

« Dis-lui qu’on va se réunir pour mutualiser les hommes chargés de l’agriculture et de l’intendance, on peut pas constamment arbitrer qui a le plus besoin de renfort sinon on a pas fini.

— Tu sais très bien qu’il ne voudra pas partager l’effort. »

Derrière eux, Iris et Bertrand fouettent l’air avec leurs bâtons. Les têtes des pousses d’herbes sauvages voltigent avant de retomber mollement, compagnes des cendres qui chutent constamment. La petite rit de bon cœur en criant avec son ami « Sus aux Vylyindiens ! » Sous quelques regards attendris, et notamment celui de la mère du garçon, qui depuis la promenade se penche sur un muret, le regard perdu dans les jeux d’enfants.

La main droite d’Iris frôle le monolithe, et sous le bandage, ses cicatrices s’illuminent.

« Qu’il le veuille ou non, c’est la majorité qui décidera, tu sais déjà que tu auras mon vote…

— … et tu sais tout aussi bien qu’il fera pression sur les autres s’ils nous soutiennent, Nimod est faiseur de roi dans cette situation, il décide de qui mange.

— Il ne peut pas imposer sa loi, sinon il aura affaire à l’Ordre.

— Arrête ça Amel, elle secoue la tête et son sourire ne plaît pas au Praedicator, ne fait pas encore une menace que tu ne pourras mettre à exécution, n’affaiblit pas encore ta position.

— Qu’est-ce que tu sous-entends ? »

La petite serre les dents alors que sa peau lui brûle. Elle entend des sons, comme des claquements et des clapotis de lèvres. Ça lui chatouille les oreilles et elle se tourne vers la tour. Curieuse, elle s’approche de la surface tandis que derrière elle, Bertrand poursuit le massacre. Elle approche sa main du monolithe et la pose dessus.

À peine le bout de ses doigts au contact de la roche, elle voit les veines de la tour y converger. Par l’entremise de ses pores dilatés, les flux s’échappent et la roche et se répandent comme un courant électrique dans son corps.

Ses pupilles s’élargissent et se colorent.

« Tu es jeune Amel, tu as beaucoup de responsabilités et tu devrais éviter d’aller trop loin dans tes engagements si tu ne peux pas les tenir, dit-elle d’une voix plus calme.

— Je sais où m’arrêter. »

Elle voit les doigts du Praedicator se crisper. Lorsqu’il remarque qu’elle a baissé les yeux sur ses mains, il relâche la pression et poursuit :

« Xilwell et Ylius avaient deux fois mon âge lorsqu’ils étaient aux affaires, et ils n’ont pas mieux fait.

— Amel, je ne te demande pas de te justifier... »

Elle s’interrompt et regarde par-dessus l’épaule du Praedicator. Ce dernier voit les yeux de la responsable logistique s’écarquiller, au même moment, il sent une odeur de brûlée.

Lorsqu’il se retourne, de la fumée s’échappe de la main d’Iris. Sous les yeux effarés du public, le bandage s’enflamme dans un brasier azur, et la jeune fille regarde le phénomène comme on découvrirait un premier lever de soleil.

La mère de Bertrand vient éloigner son fils. Le garçon se retourne, bouche ouverte, bâton encore en main, regardant Iris comme on regarderait un dragon. Les jardiniers s’écartent. Les flocons de cendre sont attirés par les cicatrices d’où s’échappent les flammes.

Le Praedicator cligne plusieurs fois des yeux. Lorsqu’il remarque enfin la réaction des spectateurs plus sidérés encore que lui, il s’avance vers Iris, et met sa main derrière le dos de la petite avant de la pousser :

« Iris, on rentre, on va aller voir Shifa.

— Qu’est-ce qui se passe, demande-t-elle les yeux rivés sur les flammes, pourquoi ça ne brûle pas ? »

Ensemble, ils arrivent sous la promenade, et sur leur chemin, les passants s’écartent, certains se collent tant au muret qu’ils semblent prêts à l’enjamber.

« Pourquoi ils partent ? »

La question d’Iris demeure sans réponse.

Même lorsqu’ils ont disparu dans les couloirs du palais, il faut plusieurs dizaines de secondes pour qu’on entende le murmures des jardiniers.

« Mutante… »

Le bruit se répand si vite que le mot a été prononcé. La pensée taboue qui pré-existait déjà bien avant ce moment chez tous ceux qui avaient déjà vu les plaies à jamais ouvertes d’Iris, devint une rumeur qui se murmurait dans le dos du Praedicator.

Quelques minutes après l’incident, la mère du petit Bertrand lui fait prendre un bain, deux fois, avant qu’il ne visite un mire.

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