Pas maintenant
Iris pense que ses chaussures sont jolies.
Cela fait quelques minutes qu’elle les regarde. À côté, les bottes d’aciers d’Amel lui paraissent monumental, et les souliers de la mire à peine moins gigantesques. Cette dernière observe la cicatrice incandescente au dos de sa main, elle utilise des gants pour palper la chair autour des plaies, ça chatouille la petite fille qui gonfle ses joues en se retenant de rire.
Elle sent bien qu’elle doit se tenir à carreau, sans le voir, elle sent le poids du regard d’Amel. L’enfant aimerait lui demander pourquoi il est en colère, mais elle sait quand il faut se taire. Depuis quelque temps, son protecteur s’avère de moins en moins patient, Iris pense que c’est à cause d’elle.
Mais Iris n’a pas le droit de le dire, Amel n’aime pas quand elle s’accuse.
Pourtant, chaque fois qu’il est dans cet état, c’est après qu’elle a fait quelque chose, et là, ce n’est pas différent.
« Je n’ai jamais rien vu de semblable, remarque la mire alors qu’elle se tourne vers le Praedicator, vous dites que son père souffrait de la même chose ?
— Oui, nous n’avons jamais su de quoi il s’agissait. »
La petite redresse la tête et croise le regard de la dame brune au joli sourire. Elle enlève son gant et lui caresse la joue, Iris penche sa tête pour chasser la main. La mire fait une drôle de moue et se tourne à nouveau vers le Praedicator.
« Shifa a-t-elle déjà ausculté son père ?
— C’était rapide, elle n’était pas sereine quant à la densité d’énergie.
— Moi non plus, répond la mire en s’éloignant d’Iris avec douceur, pauvre enfant.
— Je n’ai pas mal. »
La petite regarde Amel. Ce dernier inspire et bombe le torse en regardant l’enfant, elle ne saurait comprendre ce que sa réaction veut dire.
« Papa il avait la même chose ? »
Le Praedicator soupire avant d’acquiescer.
« Oui, on ne savait pas d’où ça venait. On ne sait toujours pas.
— Mais maman elle est partie trouver ce que c’est, donc ça va ! »
Iris sourit et la mire l’imite. Le Praedicator soulève un coin de ses lèvres, mais la petite voit bien que sa bouche ment à ses yeux. Il remercie la mire et la congédie d’un signe de tête. Lorsque la porte se referme sur la pièce, Amel prend une chaise d’une main et l’amène devant le lit où Iris est assise.
Lorsqu’il agit silencieusement, la petite sent son cœur s’accélérer. Elle a appris à comprendre comment il se comportait quand il y avait un problème. Alors elle baisse la tête, et attend qu’il la gronde.
« Iris, je veux que tu comprennes que tu n’es pas responsable de ce qu’il s’est passé, commence-t-il par dire d’une voix basse, ça a fait peur aux gens et… et il va falloir que je leur explique que c’est normal.
— Mais c’est pas normal, les autres enfants ils ont pas des cicatrices comme ça. »
Amel souffle doucement du nez et joint ses mains sous son menton.
« Tu sais… Ylius, mon maître, précise-t-il d’une voix plus douce encore, il entendait des voix parce qu’il a un jour été plongé dans un bain d’énergie. »
Iris relève la tête et fixe le Praedicator avec ses deux yeux bleus. Ses pupilles s’élargissent à vue d’œil et la flamme bleue qui les encercle paraît plus intense encore. Amel soutient cet échange et déglutit, il se rappelle de l’intensité du regard de Marcheur, celui de Marion quand elle était enceinte…
… et enfin celui de son maître, dont les souvenirs l’assaillent.
Il pousse un autre soupir avant de poursuivre.
« Personne n’entend des voix normalement, mais Ylius lui, c’était normal, il avait de l’énergie dans le sang, on appelle ça l’irradiation, normalement on meurt après une brûlure énergétique, pas lui. Ce qui est normal pour la majorité des gens, peut-être normal pour quelqu’un qui est différent… je ne sais pas si tu comprends ce que je veux dire. »
Les yeux d’Iris balaient l’air tandis qu’elle se sent gênée. C’est comme une interrogation surprise.
« Bah, tu dis que les gens pas normaux, bah c’est normal s’ils ont des trucs pas normaux, c’est ça ? »
Amel s’esclaffe en passant la main sur son visage. Lorsqu’il se calme et qu’il constate qu’Iris est encore plus perdue qu’avant, il répond.
« C’est… à peu près ça, mais plutôt que dire pas normal, on va dire que tu es différente, Iris et que c’est pas grave. »
Il hausse les épaules et pose son index sur son propre torse.
« Moi, pour devenir Praedicator, j’ai dû faire un truc bizarre, j’ai bu de… il s’interrompt en se rendant compte qu’il ne doit pas révéler le rite de passage… un liquide très chaud, brûlant, et c’est quelque chose qu’on dirait « fou » chez les « gens normaux » mais… on est tous différents à nos manières. »
Iris sourit légèrement. Elle repense à Bertrand, lui aussi il est bizarre, il crie « sus aux Vylyindiens ! » en frappant des herbes. Elle l’imite parce que c’est rigolo, mais les plantes se sont pas des Vylyindiens.
L’enfant entend un chuchotement dans sa tête. Elle se rappelle l’avoir entendu plus fort près de la flèche dans la cour, avant que ses cicatrices ne brûlent. Le maître d’Amel il entendait des voix aussi.
« Amel, est-ce que Ymius il…
— … Ylius, Iris.
— Oh, oui, est-ce que Ylius il entendait la voix d’une dame qui s’appelle Canta ? »
Les sourcils d’Amel se froncent. Iris sent le dos de sa main gauche lui picoter, tandis que de l’autre côté d’un océan, celui d’une main droite réagit de la même façon.
La petite tourne son regard vers la gauche, et un regard lointain vers la droite.
Il n’y a pourtant qu’un mur devant elle, mais Iris se sent observée, scrutée, au point que son dos frémisse et que des fourmis se baladent dans ses jambes.
Même le sol la regarde.
« Qui est Canta ? »
Iris est parcouru d’un frisson en entendant la voix d’Amel. Il n’a jamais parlé si bas et si froidement. Lorsqu’elle voit le regard de son protecteur elle baisse la tête et répond.
« C’est quelqu’un qui me parle, tu as dit qu’Ylius il entendait des voix et…
— … tu en entends aussi. »
Le Praedicator acquiesce doucement.
« Qu’est-ce que tu sais d’elle ?
— Elle m’a dit de ne pas toucher le monolithe, que je devais faire attention.
— Elle t’as dit pourquoi ? »
Iris n’ose même plus lever la tête. Rien que le ton de la voix du Praedicator la terrifie. Elle balbutie.
« Non, on peut retourner jouer dans la cour ? »
Amel tressaille. Il s’était penché vers elle par réflexe, ses poings sont serrés au point que l’acier de ses gantelets en crissent. Le jeune homme cache ses mains derrière lui et retient son regard de fuir.
« On… on retournera dans la cour plus tard, là, c’est trop tôt. »
Il se redresse et regarde la jeune fille. Il ne s’était pas rendu compte qu’elle tremblait, que ses mains se malaxaient nerveusement.
Il ne s’était pas rendu compte qu’il la terrifiait.
Amel pose délicatement sa main sur l’épaule d’Iris et lui parle d’une voix douce.
« Je suis désolé, je ne voulais pas te faire peur… j’étais inquiet. »
Les cheveux d’Iris frémissent lorsqu’elle redresse lentement sa tête. Quand leurs regards se croisent, Amel sourit.
« On reparlera de tout ça plus tard, je vais te reconduire dans ta chambre, ce soir, je viendrai te lire une histoire. »
Elle acquiesce, mais il voit la peur dans les yeux de la gamine.
C’est lui qui n’ose plus la regarder sur le chemin vers la chambre. Il lui adresse un vague sourire lorsque la porte se referme sur lui.
À nouveau seul, la petite n’a qu’une fenêtre close pour horizon, et les voix pour compagnie. Elle plaque ses mains sur ses oreilles si fort que ça lui fait mal.
Et elle se déteste si fort de continuer d’entendre les voix que les larmes coulent toute seules.

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