L'Universelle Solitude

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Tu n’en mourras pas, petite, ça sera pire.

L’Éternel n’est jamais qu’à l’endroit où on ne peut le trouver, dans ses pensées et dans les flux.

Il ressent la peine d’Iris comme si les larmes coulaient sur ses propres joues. Il se doutait que ce moment arriverait, en l’absence de sa mère, et de quiconque en capacité de comprendre pleinement qui elle est, c’était l’évidence que ça se passerait ainsi.

Lorsqu’il se plonge dans les flux désormais, ils vibrent et chantent les échos des émois de la jeune fille. Elle a mal, et sa douleur insaisissable pour une si jeune âme, provoque une cacophonie dans la mélodie du monde entier.

Même les Fantômes entendent ce boucan. En rang derrière leur maître, les quatre assassins attendent qu’il sorte de sa transe.

Lorsqu’il revient à lui, l’atmosphère de la pièce se rafraîchit, tous les flux convergent vers son corps. Il se retourne et fait face à ses hommes qui se raidissent sous son regard. Il n’y a bien qu’un d’entre eux pour garder les épaules légèrement plus basses, les bords de son masque encore fêlés d’avoir été plaqué contre le plafond.

À ce moment précis, il tient une seconde de plus tête à son maître, avant de ployer le genou comme ses comparses.

Quelles nouvelles de l’Empire ? Demande l’Éternel en projetant sa voix dans les flux sans qu’elle ne s’élève. L’assassin de tête lui répond d’un ton égal : L’un des haut-conseillers, Egress, est frappé d’un mal qui se répand dans la population. Une maladie respiratoire qui rend la peau grise, les veines chargées d’énergie, et la toux sanguinolente.

Le chef de l’Ordre est frappé par cette description. S’il a de plus en plus de mal à se souvenir des jours qui précèdent, il se remémore parfaitement ces symptômes. C’était peu de temps avant que lui et sa sœur ne mettent la main sur les Marques, lorsqu’il avait vu le soleil de leur époque être frappé d’un mal qui le consumait lentement.
Les signes étaient là, la cendre qui tombe du ciel, l’éclat de l’astre qui s’affadit, l’acidité du sol, la température qui baisse… et maintenant, cette peste de cendre. La peste grise.

C’est ainsi qu’il nommait cette maladie à l’époque. Alors c’était ça.

Le soleil allait se désagréger jusqu’à ce qu’il atteigne un plancher et ne se régénère. Mais à chaque cycle, il semblait que ce processus devenait de plus en plus précoce, et la détérioration de l’astre de plus en plus critique.

Le dernier cycle avait duré six-cent ans selon le peu de notes que sa sœur avait pu étudier des Précurseurs. Et là, la phase décroissante avait démarré au bout de seulement quatre siècles. Était-ce un phénomène linéaire ? Est-ce que les cycles seraient de moins en moins longs, et le soleil n’arriverait plus à se régénérer, ou est-ce qu’il ne fallait pas y voir de signes d’une fin de monde ? Il repense à sa vision, aux paroles de Canta, à la présence de cette dernière de plus en plus marquée dans les flux.

L’apprenti au masque fêlé regarde son maître silencieux. Il se concentre le plus possible pour percevoir la moindre faille dans les flux qui traversent l’Éternel. Il perçoit des bribes de pensées, des morceaux de conscience et surtout, une émotion que cet homme ne devrait ressentir.

La peur. L’angoisse.

Toujours associée à cette enfant qui le perturbe depuis cinq ans.

Les trois autres Fantômes se regardent. Ils sentent la présence de leur comparse, ils sentent son intrusion dans la transe de leur maître.

Et ils craignent qu’il ne le découvre.

Et c’est bien parce que leur peur résonne dans l’atmosphère que la tête du chef de l’Ordre se tourne vers eux. Immédiatement, ils se penchent plus bas encore pour que leurs têtes disparaissent sous leurs épaules. Malheureusement pour le Fantôme au masque fêlé, il n’est pas aussi vif.

Autre chose ?

Il pense un instant que c’est adressé à l’ensemble de l’Ordre, mais Fêlé est le seul à entendre les pensées de son maître. Il sent son cœur s’accélérer, et il réfléchit : s’il fait remarquer à son maître qu’il a remarqué son trouble, il s’expose à une sanction, s’il ment, il s’expose à une sanction, et s’il lui donne une autre information, peut-être échappera-t-il au châtiment.

La cinquième vague d’émigrés et de loin la plus grande. Près de cent mille Vylyindiens ont posé pied dans le Royaume. Sayem est satisfait, mais le troisième Haut-conseiller, Dextra, commence à rassembler ses plus fidèles conseillers. Ils ne savent pas ce qui se produit, mais les terres de Sayem sont de moins en moins productives et commence à se poser la question de sa compétence. Avec ses fidèles, il est possible que Dextra forme une majorité de censure.

Il croise le regard de l’éternel et sent que ce dernier est prêt à le projeter à nouveau sur le plafond comme il y a cinq ans. Fêlé tremble, la boule dans son ventre ne masque pas totalement l’amertume qui ronge sa gorge.

Son poing se serre autour de sa canne.

Son maître acquiesce.

Il est donc temps de vous montrer un peu plus auprès de Sayem. Votre simple présence rappellera de quel côté se trouve l’Histoire.

D’un geste, les Fantômes se redressent et tandis que les trois derrière Fêlé disparaissent en panache de particules grises, ce dernier est arrêté par la main de l’éternel sur son épaule. Il se tend dans l’attente que vienne la douleur.

À quelques dizaines de centimètres de son masque fissuré, son maître respire lentement et lui murmure.

« Tu pensais que je ne remarquerais pas ta présence dans les flux ? »

Le souffle de son maître est infiniment plus calme que le sien. Il n’a pas l’habitude d’entendre la voix organique de son chef, il est bien plus familier avec l’écho de ses pensées dans son esprit. Fêlé ne répond pas, il sait qu’il n’en a pas obtenu l’autorisation.

« Tu es discret, mais tu as l’air d’oublier un peu trop souvent à qui tu dois tes capacités. Tu as l’air de comprendre que j’en ai tué d’autres pour moins que ta curiosité, sais-tu pourquoi tu respires encore ? »

Il secoue la tête, craignant que ça soit déjà trop expressif.

« Parce qu’au-delà de ta curiosité, tu es aussi celui qui fait le mieux usage du pouvoir que je te prête. Il enlève sa main de l’épaule de son apprenti, ton attitude défiante témoigne aussi d’une forme d’intelligence que je peux respecter. »

Son sourire s’apaise un peu. Ses épaules retombent, mais l’éternel le regarde encore.

« Tu fais partie de mes favoris, veille cependant à rester à ta place. Je sais que tu devines très bien ce qu’il se passera si tu braves un des interdits. »

Le chef de l’Ordre claque des doigts.

Il faut une bonne seconde pour que Fêlé disparaisse en une nuée de particules et parte rejoindre ses comparses. Le maître des Fantômes regarde les braises s’effondrer et s’éteindre juste avant qu’elle ne touche le sol.

Son pouce sur le bouton de sa canne, il l’enlève enfin, maintenant qu’il a renoncé à déployer sa lame dans les entrailles de son apprenti.

Les minutes qui suivent, il se demande si la naissance d’Iris a à voir avec cette tendresse qu’il se découvre. Ou, peut-être, est-ce dû à ses pensées et ses souvenirs qui commencent à s’embrumer depuis trois ans.

Il semble que la démence qui avait frappé sa sœur, l’a finalement rattrapé. Il regarde le ciel et cherche l’infini entre les nuages, et se demande combien de mondes sont en train de mourir dans l’univers que Canta lui a décrit.

Il se demande combien d’hommes comme lui, compte les jours qui les séparent de l’amnésie totale, et combien s’en réjouissent.

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