L'usure

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Entre les interstices des volets, la lumière du jour filtre. Les rayons illuminent en mille petites lames la chemise imbibée de fatigue de Shifa. Assise sur un lit sur lequel elle ne s’est pas couchée depuis le début de sa pause il y a une heure, la mire soulève la bouteille qui trône au pied de sa couche. Elle débouche le breuvage et le verse dans un verre où il reste un fond de lies. Shifa verse jusqu’à ras bord et se charge d’empêcher le liquide de déborder en avalant d’un trait la moitié de sa coupe.

Elle pose la bouteille, et son bras libre tremble. Sous le parquet du premier étage, les plaintes et les râles des malades traversent les lames de bois. Shifa pose son verre un instant, enroule un oreiller autour de ses oreilles et accueille avec bonheur les sons étouffés du monde. Elle soupire, à l’écoute du seul bruit de ses tympans qui claquent d’avoir tant travaillé ces derniers jours… ces dernières semaines… elle rit, elle ne saurait pas dire depuis quand les mesures exceptionnelles pour gérer l’afflux de malades ont démarré.

Sa tête lui chauffe, elle ne regrette jamais de s’enivrer, les ruminations durent moins longtemps. Dommage que l’alcool et l’oreiller ne fasse pas taire le souvenir des bruits de la souffrance. Même lorsqu’elle fuit l’hospice, elle les entend encore pleurer, elle les imagine en train de l’appeler, de la chercher du regard. C’est pour ça qu’il lui faut une bouteille toutes les nuits. Elle retire l’oreiller de ses oreilles et le jette contre une armoire plus loin.

Shifa reprend son verre et n’assèche pas ce qui coule sur ses joues.

Le plancher craque en dehors de la pièce. Elle entend un bruit qui monte et ferme les yeux, un autre soupir s’échappe. Shifa se redresse, chancelle un peu et se tient au lit pour ne pas retomber dessus. Trois coups sur la porte.

« Entrez. »

Qu’est-ce qu’ils peuvent m’emmerder, pense-t-elle en portant le coup fatal à son verre.

Elle s’attend à ce qu’un volontaire avec une chemise sanguinolente entre. Elle ne saurait être plus surprise lorsqu’elle voit la touffe crépue et les vêtements de ville de Maïlys. Shifa pousse du pied la bouteille derrière le lit, à l’abri d’un regard indiscret.

« Désolée de venir te tirer de ton repos.

— J’imagine que le conseil se réunit, c’est ça ?

— Oui, je tenais à venir te chercher, La logisticienne s’avance vers la mire, ça fait longtemps qu’on ne s’est pas vu.

— Cela fait surtout longtemps que je ne suis pas venue, oui. »

Maïlys regarde la pièce, s’arrête un instant sur les volets et étouffe sa grimace. Elle se tourne vers sa comparse et penche la tête sur le côté.

« Tu pleures ?

— Ah, ça ? Shifa passe son avant-bras sur son visage, manque de sommeil, ils font un boucan d’enfer en bas.

— Sûre de toi ?

— Tu n’as qu’à tendre l’oreille. »

Maïlys entrouvre sa bouche, prête à préciser que ce n’est pas le sens de sa question, mais Shifa est déjà en train de s’avancer vers la porte.

« C’est pour maintenant ?

— Pour bientôt oui. »

Elle grimace puis renifle d’un coup, loin d’être discrète. Shifa s’arrête devant la porte et lève les yeux au ciel, avant de se retourner et de partir vers l’armoire.

« D’accord, retourne-toi le temps que je mette quelque chose qui siéra aux narines des pètes secs. »

Maïlys attend derrière la porte jusqu’à ce que Shifa fasse irruption, une veste sombre au-dessus d’une chemise claire. La logisticienne voit la mire se tenir tout le long de la descente des escaliers et choisit de ne rien faire remarquer.

Lorsqu’elles ouvrent la porte qui donne sur le rez-de-chaussée, une odeur rance et cuivrée. L’atmosphère est lourde et les bruits de toux prennent tous les sens, Maïlys se gratte. Shifa regarde une dizaine de lit de fortune sur lesquels des malades à la peau grise toussent à un rythme anarchique. L’un d’entre eux recrache même un sang épais et sombre, compacté comme une boule de chair qui lui reste dans la main et s’écoule sans se hâter. Un volontaire, les mains gantées, accourt pour nettoyer le caillot et le passer dans un seau d’eau claire qui se trouble au contact de l’agrégat. Lorsque le sang a fini de se diluer, il ne reste qu’un bout de charbon bleu qui dégage de la fumée.

Le volontaire croise le regard de Shifa et secoue la tête. La mire regarde le patient dont la toux s’est partiellement calmée, mais les tendons de son cou ressortent comme s’il avait des crampes. Elle s’approche du volontaire et lui lance :

« Je vais dans la haute-ville, occupez-vous des affaires courantes, différez l’entrée de nouveaux patients jusqu’à mon retour.

— Ça ne risque pas, dit-il d’un ton sombre, on a plus de lit.

— On en aura, et si on en obtient pas, on en fera. »

Il acquiesce et elle sourit. Shifa se détourne et conduit Maïlys dehors. La cheffe de la logistique a soulevé son foulard pour couvrir sa bouche et son nez. Lorsqu’elles arrivent dehors, elles passent à côté d’une file de patients qui appelle la mire, tandis que deux Praeceptors les maintiennent en place de simples regards.

Les appels désespérés fendent le cœur de la logisticienne, qui ne peut s’empêcher de mirer l’absence de réaction de sa comparse. Cette dernière finit par rompre le silence.

« C’est tous les jours comme ça, au bout d’un moment, tu n’as plus d’autres choix que de t’en foutre.

— Ou de noyer la pression sous l’alcool. »

Shifa se tourne vers Maïlys. Cette dernière tient son regard, mais aucune des deux n’ajoute le moindre mot. Sur le chemin, elles observent une office devant laquelle une file de citoyens attendent pour être accueilli à un guichet tenu par un homme vêtu de vêtements bleus.

Un détail interpelle Maïlys, qui reconnaît sur la devanture du bâtiment un symbole familier qu’elle ne s’attendait pas à voir dans Ragwell. Trois cercles enlacés.

« La communauté Vylyindienne est en croissance même dans la Capitale désormais, fait remarquer Maïlys, cela va générer des tensions.

— Ils ont faim, ils tombent malades, vivent, travaillent et meurent comme les autres. »

Shifa élude cette question, parce qu’elle ne connaît déjà que trop bien les tensions qui animent le bas peuple de la ville. Maïlys n’en dit pas plus et se contente de détourner le regard, une boule naissante dans son estomac.

Elles arrivent aux pieds de la falaise qui sépare les deux parties de la ville. Au-delà de la route qui mène au sommet, en surplomb, le Palais toise la haute-ville. À l’intérieur, dans la chambre du conseil, Amel salue chacun des membres. Vêtu de son tablier encore couvert de suie, les cheveux tirés en arrière au-dessus d’un front où luit encore son labeur, Silel vient saluer le Praedicator d’une franche poignée de main.

Les deux hommes s’échangent un sourire, avant que le responsable de la guilde des forgerons s’excuse.

« Comme tu vois, je suis venu en l’état. »

Amel pouffe. Il frotte ses doigts contre sa paume, la poisse de la poigne du forgeron s’évapore.

« Tu aurais pu te laver quand même.

— On se lave quand la forge est froide, et mes apprentis sont encore au travail, j’y retournerai après la réunion. Il toise les épaules du Praedicator et penche la tête sur le côté, Faudrait que tu penses à te réorienter, t’as la bonne charpente pour le travail.

— J’ai trop d’hygiène pour ça. »

Silel éclate de rire et part s’asseoir à côté de son compagnon de toujours. Un homme plus fin, aux bras extrêmement secs, dont les tendons sont si gonflés qu’ils ressemblent à des muscles. Sa peau est par endroit incrusté de morceaux de minéraux sombres qui tirent sur le bleu.

Il adresse à Amel un signe de tête.

« Tu mets sur pause un rendement correct, sache-le, si Silel se plaint du manque de fer pour la prochaine fournée, c’est toi qui l’expliques.

— Ça va encore que l’on ne manque pas spécialement d’armes ou d’armures, Pierrick. C’est surtout Maïlys qui va nous emmerder si on lui amène pas assez de brouettes et de chariots, fait remarquer Silel.

— Maïlys je peux faire face, répond Pierrick tout sourire…

— … par contre tu as intérêt à aider Silel au renouvellement du matériel agricole. »

Cette voix grave et le pas lourd qui vient la ponctuer, annonce aux trois protagonistes la venue d’un conseiller de marque. Les deux hommes se redressent de leurs chaises et se tiennent bien droits tandis qu’entre Nimod.

Amel remarque leurs comportements et ses doigts pianotent sur la table. Le propriétaire terrien vient serrer les mains des chefs des guildes des forgerons et des extracteurs, il prend trois secondes à bien imprimer sa poigne sur celles des deux hommes, avant de se diriger vers Amel. Il tend son avant-bras, et le Praedicator prend bien garde à rendre la même pression à son homologue. Ils se serrent jusqu’à ce qu’ils sentent tous deux un bracelet de phalange imprimé dans leur peau.

Nimod lance à Amel un regard sans équivoque. Il sait pourquoi ils ont été convoqués et il part s’asseoir à l’autre bout de la table, face à Amel.

Les rires se sont calmés.

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