Entente cordiale : Partie I

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Nimod tend le bras vers une cruche remplie de vin, il s’en sert une pleine coupe et invite les autres membres en levant le contenant. Chacun d’entre eux, à l’exception d’Amel dont la réticence est notée par le sourire en coin du propriétaire terrien, vient avec son verre pour être servi. Les trois hommes échangent des banalités, chaque fois que Nimod y va de son commentaire, les chefs de Guilde sourient, lèvent les sourcils, rient aux éclats.

Amel comprend que Nimod a joué sa partition bien avant le début du conseil, et compte désormais sur la fidélité et le soutien de ses comparses dont il attend encore l’arrivée.

Des bruits de cliquetis métalliques rebondissent sur les murs des couloirs du Palais. Le Praedicator tend l’oreille et reconnaît la marche volontaire du chef du corps de garde.

Ainsi que la toux qui le poursuit depuis deux mois. Il croit entendre un son irrégulier dans sa démarche, qu’il attribue à son état de santé. Amel n’est guère surpris de le voir arriver dans la salle, en cotte de maille, retirant son heaume surmonté d’un Iroquois de crin de cheval baie.

Il ne s’attendait par contre pas à la présence d’un tout jeune homme en armure de cuir, dont la peau ne porte pas encore la moindre trace de ridule. Ces cheveux sont parfaitement noirs et courts, on dirait un des nombreux conscrits datant du début de la guerre contre Vylyindyl il y a seize ans.

« Je suis venu avec une connaissance, dit le chef du corps de garde, Edan a des mauvaises nouvelles pour nous.

— Tu peux repartir avec, mon garçon, dit Nimod d’un ton cassant avant de sourire, je plaisante bien sûr, prend place, t’as l’âge pour boire ? »

Le jeune soldat balbutie un début de réponse. Il ferme les yeux puis se reprend :

« Je ne porterai pas l’armure sinon.

— C’était aussi une plaisanterie, garçon. »

Une tape sur l’épaule et une coupe de vin plaquée sur le plastron du jeune homme ponctue des salutations dont Nimod a le secret. Le propriétaire terrien se tourne vers le Praedicator et le désigne, ce qui attire le regard du soldat.

« On a tous été jeune, et tu seras pas le seul dans cette pièce. »

La gorge d’Amel se serre et il se redresse, ses poings serrés contre la table. Il s’apprête à répliquer mais lorsqu’il voit la mine satisfaite de Nimod, il comprend parfaitement ce qui se joue.

« Ne fais pas attention, il aime mettre mal à l’aise, mais au fond c’est un gentil Monsieur. »

Nimod pouffe et lève son verre à la santé du Praedicator. Le jeune Edan toise le Praedicator et s’écarte du propriétaire terrien avant de s’incliner à l’attention d’Amel.

« C’est un honneur, Praedicator.

— Tu n’es pas obligé de me saluer de la sorte, si Loïc t’as fait venir, c’est qu’il t’estime, alors c’est aussi mon cas. »

C’est alors qu’une quinte de toux rompt les échanges. Loïc, le poing sous son sternum, tousse avec une violence telle que son dos convulse. Quand il a fini des gouttelettes de salive un peu trop claires et brillantes souillent sa barbe. Il respire si fort qu’Amel entend les tremblements dans ses inspirations. Tous les regards sont braqués sur lui, jusqu’à ce qu’il prenne place.

« Me regardez pas comme ça, c’est la saison.

— On est au printemps, fait remarquer Silel d’un ton sombre.

— Rhume des foins, maugréer Loïc.

— Ça c’est en été, précise Nimod d’un ton cynique.

— Génial, vous êtes experts en crève saisonnière, passons à la suite. »

Il serre le poing devant sa bouche et se taît. Edan le regarde du coin de l’œil et prend la parole pour rompre le silence trop pesant qui s’est installé.

« J’imagine qu’on attend encore du monde ?

— Des femmes oui, retardataires toutes désignées, ironise Nimod en continuant de faire le service. »

Il sert une coupe particulièrement généreuse à Loïc qui le remercie d’un signe de tête. Amel répond à Nimod.

« Retardataires parce qu’elles travaillent d’arrache-pied, en effet, dit-il en adressant à son comparse un sourire en coin.

— Il faut savoir gérer son temps, surtout quand on est au conseil de la nation. »

Les divers acteurs s’échangent des oeillades. Amel et Nimod se regardent avec intérêt, sans qu’aucun ne révèle ouvertement ses intentions.

Deux bruits de pas distinctement plus discrets que les précédents annoncent au Praedicator l’arrivée de celles qu’il attendait. Il se redresse sur sa chaise et regarde les deux retardataires entrer.

Maïlys est fidèle à sa démarche habituelle, droite et fière, les épaules solides et allignées. Elle salue les différents protagonistes d’un signe de tête et adresse un regard appuyé à Nimod.

Amel n’a par contre jamais vu les épaules de Shifa si basses et ses yeux cernés. Elle prend soin à se tenir au dossier de sa chaise pour s’asseoir. Le Praedicator la regarde faire, les sourcils froncés, et lorsqu’elle croise son regard, elle le foudroie d’un air mauvais.

Même une fois assise, elle pose le plat de ses deux mains sur la table pour se stabiliser.

« Bonjour à tous, excusez-moi du retard. »

Sa voix est neutre, parfaitement contrôlée. Personne autour d’elle ne s’interroge de son attitude, à part Maïlys et Amel qui s’entendent sur la situation.

Le Praedicator, en maître de l’ordre du jour, tient à vite rompre le silence :

« Bonjour à tous, nous sommes ici réunis pour décider des décisions à prendre quant aux semaines à venir. À l’ordre du jour, nous devons statuer les priorités budgétaires, aborder la question du climat social dans la Capitale, un point sur la répartition de la main d’œuvre dans vos missions respectives… »

Amel ne s’interrompt pas, mais Nimod tourne sa tête vers Maïlys. Cette dernière voit le mouvement dans son regard périphérique, mais décide de rester stoïque. L’intéressé sourit à pleines dents.

« … enfin, nous évoquerons la situation préoccupante du Comté de Valsh, avant de laisser la parole à Loïc et Edan, si j’ai bien compris. »

Le chef de la garde acquiesce poliment, vite imité par son jeune comparse. L’arbitre de la réunion inspire un grand coup, et aborde le premier point :

« Nous avons réussi in extremis à dégager un léger excédent budgétaire cette année passée, aidée par notre collaboration commerciale avec la Cité d’Iron… »

Cette information soulève tous les regards, même celui peu alerte de Shifa. Amel espère qu’avec ce départ sur une bonne nouvelle, il pourra maintenir une dynamique d’entente.

« Compte tenu de cela, je pense que l’on peut rehausser les budgets de tous les secteurs et motiver un peu plus nos hommes à tenir. Je propose que l’on répartisse équitablement la somme entre vous, afin que vous puissiez apporter une bonne nouvelle à tout le monde, l’Ordre des Praeceptors sacrifie sa part au bénéfice de la collectivité. »

Les têtes s’abaissent, à l’exception de celle de Nimod qui hausse un sourcil. Il fait un signe de la main avant de prendre la parole.

« Équitablement, ça veut dire dans le respect de la masse de main d’œuvre propre au secteur ?

— Équitablement, ça veut dire que l’on alloue à chaque secteur le même budget, ça ne tient pas compte du nombre d’hommes qui y travaille. Maïlys répond sans croiser le regard de Nimod, La hausse du budget est là pour couvrir les investissements qui peuvent concerner le matériel d’extraction pour les mines, et la rénovation des forges, tout le budget ne concerne pas que les seules soldes des hommes. »

Amel se pince les lèvres une fraction de seconde qui n’échappe pas au jeune Edan, qui sonde les visages de chacun des protagonistes avec une fascination juvénile.

Nimod se frotte le menton.

« Ça va vite poser un problème, mes mille ouvriers attendent que l’on rehausse leur solde parce qu’ils prennent tous les jours un peu plus de risque à s’irradier, et je sais que la somme ne sera pas immense, il me paraîtrait plus équitable de…

— Je suis d’accord avec Nimod, dit Pierrick en interrompant le propriétaire terrien d’un bref signe, Le sol de Ragwell s’irradie toujours plus, et nos travailleurs ne sont pas exposés aux mêmes risques.

— Bien sûr, les mires et soignants sont épargnés, peut-être, ironise Shifa d’un ton cassant, on est tous dans le même bateau.

— Ne commençons pas à tirer la couverture chacun de notre côté, intervient Amel, le but d’une répartition équitable est de maintenir une bonne entente entre tous nos organes, si l’on doit plafonner l’augmentation des soldes de tous les travailleurs pour qu’aucun ne soit lésé et qu’on concentre l’effort sur l’investissement, on peut éviter ces problématiques.

— Sauf que là aussi, on devrait prioriser l’effort agricole, nous avons de plus en plus de bouches à nourrir, notamment des bouches venues d’ailleurs. »

La remarque de Nimod raidit Edan sur son siège. Amel capte le changement de posture et soupire avant de reprendre.

« N’allons pas immédiatement sur ce terrain, soumettons la proposition qui suit aux votes, qui est d’accord pour une répartition équitable ?

— Elle ne l’est pas, interrompt Nimod en écartant les bras, équitable c’est par tête, pas par secteur.

— Équitable par secteur, si tu y tiens tant, répond Maïlys en levant la main, je suis pour. »

Ne pouvant la remercier de son soutien tacite, Amel se contente d’un bref regard à l’attention de la dame. Le bras fébrile de Shifa se lève, suivi de celui de Loïc et enfin de celui d’Amel.

À quatre voix sur sept, la proposition est adoptée.

Nimod a un instant la bouche entrouverte, mais la referme après que ses yeux se soient illuminés. Le Praedicator massent ses mains entre elles.

« Nous adoptons donc la répartition du budget en excédant à l’équité des corporations. »

Tout le monde acquiesce, même le propriétaire terrien dont le visage est curieusement lumineux.

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